Chapitre 1 : L’accident

« Madame Abbott, vous êtes toujours là ? »

Il y avait eu un accident.

« Madame Abbott ? » entendait-on répéter dans le téléphone.

Il n’avait pas survécu…

Sa magnifique décapotable grise avait fini avec lui dans le ravin. Un accident bête, une route sinueuse, une nuit d’orage, sans lune, un virage trop abrupt. Pourtant il conduisait très bien d’ordinaire. Il faisait même de la conduite sur circuit pendant ses jours de repos. Et cette route, il la connaissait par cœur. C’est sur la route sinueuse de la colline qu’il s’était entraîné à prendre les virages au frein à main.

Il y avait peut-être eu une plaque de verglas. Il pleuvait certes, mais l’asphalte était de bonne qualité, les pneus accrochaient bien. Il y avait peut-être eu une biche effarée au milieu de la route qu’il n’avait pas pu éviter. Il est vrai que cette route était étroite. J’étais montée une fois en voiture avec lui et avais prié chaque fois que l’on avait rencontré une voiture venant d’en face. Peut-être était-ce une simple inattention… une fraction de seconde. Il n’en fallait pas plus lorsque l’on conduit à cette vitesse. Un volant tiré trop tôt ou trop brutalement.

 J’étais sous le choc de son inconscience autant que de ma naïveté. Même si je trouvais sa passion dangereuse, jamais je n’aurai imaginé qu’un tel accident puisse lui arriver. Joseph était invincible à mes yeux. Il avait déjà eu des accidents auparavant, sa Mazda s’était retrouvée dans le ravin, mais lui en était sorti indemne. Elle s’était retournée sur le toit à cause d’une flaque d’huile qui lui avait fait perdre le contrôle, mais lui était indemne.

« Madame Abbott ? »

Le téléphone pendait au bout de mes doigts.

Dehors il pleuvait à verse. Le tonnerre grondait à en faire trembler les fenêtres, les éclairs cisaillaient le ciel. Un flot de lumière éclairait par intermittence le salon vide où je me tenais debout, immobile, sous le choc de cette annonce.

Il était mort.

Joseph était mort…

Je jetai un coup d’œil angoissé à la porte. J’imaginai Joseph la passer, trempé jusqu’aux os, en pestant contre ce temps de chien qui lui aurait presque fait avoir un accident. Presque. Je l’imaginai venir jusqu’à moi et m’embrasser en me demandant si j’allais bien…

S’il avait été là, il m’aurait pris le téléphone des mains, il aurait répondu au policier à l’autre bout du fil qu’il s’agissait d’une erreur et qu’il était bien vivant. Il aurait même fait une blague – de mauvais goût, comme toujours – le genre de blague qui me faisait lever les yeux au ciel.

Le genre de blague qui me manque terriblement encore aujourd’hui…

Je regardais ma main. Le téléphone était toujours là, le sol, sec, la porte, fermée, et Joseph n’était pas à mes côtés. Mon imagination me jouait des tours.

Un autre éclair. Une autre explosion de lumière aphone m’agressa les yeux. Je restai droite, le regard perdu dans le vide, jusqu’à ce que le tonnerre secoue toute la maison avec une telle intensité que j’en tombai à genoux, lâchant le téléphone.

Je pleurais. Les larmes débordaient de mes yeux comme un barrage que l’on fait sauter. Je pleurais d’un flot continu. Quelque chose s’était percé en moi, une poche d’eau interne avait explosé pour déverser sur moi ses litres de larmes salées. Je tremblais de tout mon corps, de concert avec les vibrations des vitres. Tout en moi, et autour de moi, semblait sur le point d’exploser.

« … nous devons vous demander de venir au poste dès demain matin afin d’identifier… »

La voix était lointaine…

« … pour ce qui est de l’autre voiture… »

… presque inaudible.

Dans l’obscurité glaciale, à genoux sur le sol, mes mains cherchaient le combiné à tâtons.

« … pas de survivant… »

Le regard dans le vide, je repris le téléphone et terminai autant qu’il me fut possible ce semblant de conversation. Je répondis oui à presque toutes ses phrases sans prêter attention à ce qu’il disait : « Est-ce que… » Oui. « Pouvez-vous… » Oui. À demain. Oui. De rien, oui. Merci.

Lorsque la voix à l’autre bout se tut, un silence pesant retomba dans toute la maison.

Je n’entendais plus que les battements de mon cœur, qui pulsaient avec force dans mon cou. Les éclairs brillaient encore au-dehors, mais le son ne me parvenait plus.

Ma respiration devint douloureuse et je sentis mon cœur se fendre en deux comme un morceau de bois sec.

J’aurais souhaité mourir en cet instant.

J’observais le téléphone encore dans ma main, dont la tonalité perdue en appelait à ma solitude soudaine, dans un écho funeste. Il n’y avait plus rien… plus de son, plus de lumière, plus d’amour, plus rien. On venait de me déposséder de tout. La peine m’envahissait comme on invoque un démon, je le sentais s’engouffrer en moi, à travers la souffrance qui déchirait mes viscères, mes cris étouffés et mes larmes qui gouttaient sur le parquet.

Il ne peut pas être mort…

Je venais à peine de finir mes études lorsque j’ai rencontré Joseph. Il était très charismatique, avec des yeux d’un bleu si clair qu’il était parfois difficile de le regarder en face. Il parlait peu, mais lorsqu’il le faisait, il avait un don pour captiver son auditoire. Tout le monde l’écoutait avec une étrange fascination. Il faut dire qu’en plus Joseph était très beau. Grand, fin, avec de longs bras et d’immenses mains qui étaient pour moi le symbole de l’homme fort et rassurant.

Nous nous étions rencontrés dans un bar où je traînais presque chaque soir. Un véritable sanctuaire, dans lequel fourmillait une population d’habitués que j’avais appris à connaître au fil des années. Il y avait deux tables de billard à l’étage où nous passions le plus clair de notre temps mes amies et moi. Nous jouions en buvant des grandes pintes de bière, en discutant de sujets improbables, dans des conversations qui n’en finissaient plus, et riant jusqu’à en pleurer. On appréciait les moments passés là-bas, ensemble.

Ce soir-là, j’étais venue fêter mon diplôme et la fin tant attendue de mes études. Ma maîtrise en poche, je me souviens comme j’étais fière de moi, gonflée à bloc et prête à affronter le monde du travail dès le lundi suivant. C’était la première fois que Joseph mettait les pieds dans ce bar. Avec deux amis, ils avaient pris l’autre table de billard et avaient joué à côté de nous une bonne partie de la soirée.

Je n’arrêtais pas de le regarder, je ne pouvais pas m’en empêcher. Quand il visait une boule, son bras s’allongeait et parcourait les trois quarts de la table. C’est ce qui avait le plus retenu mon attention. Ses longs bras descendants sur des mains immenses et fines qui entouraient la queue de billard avec habileté.

Lorsqu’il avait levé les yeux la première fois sur moi avant de tirer, j’en avais rougi. Il avait tiré la 13 en me regardant droit dans les yeux. Il ne l’avait pas rentrée – ça aurait été trop beau – mais c’est ce qui nous avait fait rire. Ses amis le chambraient, mais il ne me quittait pas des yeux, un grand sourire sur les lèvres. Ce jeu de regard avait duré toute la soirée. Une véritable chasse, une bataille intense, qui défiait celui qui oserait s’en détourner un seul instant.

En remontant après être allée chercher une autre tournée de bières, il avait disparu. Je m’étais sentie bête de ne pas être allée lui parler pendant qu’il était encore là, mais j’étais également déçue qu’il soit parti sans me dire au revoir. Après tout, nous venions de passer des heures à jouer lamentablement au billard en cherchant le regard de l’autre pour le déconcentrer, il aurait au moins pu me faire un signe, à défaut d’oser venir me parler.

C’est avec une joie indicible que j’avais découvert, coincé sous ma pinte vide, son numéro de téléphone sur un bout de papier. Grossi par le verre, son nom avait été noté avec une très belle écriture. Je l’avais appelé dès la semaine suivante.

Depuis notre première rencontre il était rapidement devenu tout pour moi. Nous passions notre temps à parler et à rire de tout. On se comprenait, parfois sans s’adresser un seul mot. Avec ses épaules larges, il était pour moi le support dont j’avais toujours rêvé, un Atlas qui me soutenait et me permettait d’avancer sans crainte dans le monde. Son sourire était le phare de ma vie, la lumière qui me guidait.

Il me connaissait mieux que je ne me connaissais moi-même, et allait souvent au-devant de mes désirs, même de ceux que j’ignorais encore. Il m’avait aidé à trouver mon premier travail dans la librairie de mon quartier et m’appuyait chaque jour pour que je contacte des universités. Il n’y avait jamais de poste disponible. Mes rêves de jeune enseignante étaient fragiles, mais Joseph avait le don de me remonter le moral et de me donner envie de m’accrocher, parfois avec compassion, parfois avec une petite phrase assassine qui me piquait au vif et donnait des ailes à mon orgueil. Une technique ma foi payante.

L’année suivante, un poste à mi-temps s’était ouvert dans une université au sein d’une petite ville portuaire, ancien burgh royal perdu dans la vaste campagne écossaise du comté d’Angus, au pied d’une imposante colline. Ma candidature avait été retenue, mais c’était à presque deux heures de route de la capitale, où nous vivions. Je lui avais parlé de cette opportunité inespérée la boule au ventre, redoutant que nous devions nous séparer.

Joseph avait dix ans de plus que moi, quelques tendances bipolaires, une mauvaise expérience amoureuse qui lui avait laissé des traces, mais un espoir sans fin en nous deux. À l’aube de notre relation, cette opportunité devant moi, Joseph n’avait pas hésité bien longtemps. Nous nous sommes mariés et avons déménagé à Aiberbrothock, avant la fin de l’été, tous les trois.

Joseph, moi et… Julian. Son fils. Son ancienne compagne avait changé de pays en lui laissant la garde de leur petit garçon. Il avait à peine onze ans quand nous sommes partis ensemble d’Embra.

Julian était un enfant adorable, mais fragile. Asthmatique avec un souffle au cœur, il était du genre à vouloir sans cesse repousser les limites que lui avait imposées sa condition. Il grimpait aux arbres plus vite et plus loin que les autres, faisant un pied de nez au destin à chaque nouvel exploit. Il ne voulait pas être faible, il voulait maîtriser son corps qui lui faisait parfois défaut. Ainsi, il avait commencé très tôt le vélo, puis la course à pied, et finalement, à douze ans, j’avais pris l’initiative de l’inscrire à des cours de judo.

Dans le club du centre-ville, Julian s’était fait de nombreux amis. Il était tellement débordant d’énergie et d’enthousiasme pour tout, qu’il était impossible de ne pas s’attacher à lui. Toujours sur son vélo, son petit sac de sport sur le dos, il avait adopté cette nouvelle vie plus vite que nous.

Après une conversation déterminante avec sa mère, et le temps de faire les papiers d’adoption, Julian devenait officiellement mon fils deux ans plus tard.

Deux ans déjà…

Mes doigts serraient la confirmation d’adoption que je venais tout juste de recevoir, dans leur belle enveloppe officielle, lorsque le téléphone avait sonné.

« Bonsoir, ici la Police du comté d’Aiberbrothock. Êtes-vous Madame Joseph Abbott ? »

Nous avions tellement de rêves, tellement de projets… Tous partis en fumée en cette tragique nuit de novembre, dans le ravin d’une route sinueuse.Lorsque la tonalité du téléphone se tut, définitivement, je me levai enfin.

Mes jambes tremblantes me portaient à peine, mais je me levais, prise d’un violent haut-le-cœur. Il fallait que je parte, il fallait que je…

Fais quelque chose, n’importe quoi…

Mon esprit peinait à réfléchir, quand soudain, je me sentis mal. Je transpirai à grosses gouttes et mon estomac se contracta. Je courus jusqu’à la salle de bain pour vomir.

En revenant dans le salon, l’immonde fauteuil de cuir jaune qui trônait au milieu de la pièce m’apparut tout à coup franchement lugubre. Tant de batailles pour ce fauteuil pour que cela finisse ainsi. Je n’avais jamais voulu de ce fauteuil, il était vieux, démodé, il ne s’accordait avec aucun autre de nos meubles.

J’avais l’impression qu’il m’observait, se demandant avec anxiété ce que j’allais faire de lui, maintenant que son propriétaire ne reviendrait plus. Je le regardais, immobile, dans une guerre de regard avec un objet inanimé.

Ce fauteuil de merde.

D’un jaune répugnant en plus, couleur mayonnaise oubliée depuis trois jours en plein soleil. Je voulais le prendre à coups de couteau et déverser toute ma colère et ma frustration sur lui, éventrer ces accoudoirs disproportionnés, déchirer son dossier avachi.

Comment avait-il pu être aussi imprudent ? Un soir de pluie, nom de Dieu… Je le détestais, et je détestais encore ce fauteuil immonde qui ne cessait de me fixer.

Comment avait-il pu m’abandonner de la sorte, en laissant trôner au milieu du salon cet ignoble tas de cuir, telle une réminiscence volontaire de son absence ? Je le détestais tellement que je voulais mourir à mon tour, juste pour aller le chercher de l’autre côté et lui dire à quel point je le détestais de m’avoir laissée seule.

Oh Joseph… Qu’as-tu fait ?

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.