Apocalypse : Intro

Tout le monde naît avec un don. Libre à vous de vous en servir, de le développer, ou de l’ignorer complètement jusqu’à ce que sa lumière s’éteigne. Je viens d’une lignée de sorcières aux facultés dépassant l’imagination, et ma grand-mère est une des plus puissantes sorcières de ce monde. Comme toutes les femmes de ma famille, j’ai la faculté de ressentir des choses. Des choses qui ne sont pas censées exister dans notre monde. Ma mère avait des visions de l’avenir mais elle a nié son don, mettant celui-ci sur le dos d’un instinct surdéveloppé. Mais moi j’ai toujours su. Ce souffle froid dans ma nuque en entrant dans une vieille maison n’était pas, comme elle le disait, les restes énergétiques des anciens propriétaires, de leurs souffrances. Non. C’était le souffle des morts qui étaient encore là, refusant de quitter ces lieux. Je les sentais. Je les voyais. Mais surtout : ils me voyaient également.
J’ai passé ma jeunesse à tenter de contrôler ce don, à vouloir faire le bien, à renvoyer les esprits perdus là où ils devaient être. Je pensais faire le bien, répondre à ma destinée. Un don de Dieu, une croix à porter avec un but divin, une destinée éclatante.

« Ça va les chevilles ? Une destinée éclatante. Qu’est-ce qu’il faut pas lire comme conneries… 
— Aza, casse-toi de là ! hurla Perse. Je suis en train d’écrire mon journal, je déteste quand tu lis au-dessus de mon épaule !
— Ton journal ou tes mémoires ? Dans les deux cas, c’est très mauvais, ironisa-t-il, les deux pattes posées sur le dossier de sa chaise.
— Casse-toi » siffla-t-elle en lui jetant son carnet qu’il prit en pleine figure en jurant.

Perse soupira. Elle se leva de mauvaise grâce pour ramasser son carnet. Elle voulait profiter de l’été pour rédiger ses mémoires, laisser une trace. Trop de choses s’étaient passées qui n’auraient jamais dû être. Il se préparait quelque chose et elle voulait pouvoir aider ceux qui resteraient après elle. S’il en restait…

Dépitée, elle reposa son carnet sur son bureau. Un coup d’œil en direction de son lit, Aza était déjà enroulé sur lui-même, boudant, pelotonné sur les couvertures à émettre un ronflement rauque. Elle ouvrit la fenêtre pour aérer sa chambre qui sentait déjà fort le souffre et se remit à écrire.

Je ne sais pas si c’est un don ou une malédiction, mais je l’avais accueilli à bras ouvert. J’en étais même plutôt fière jusqu’à l’incident. Un jour, j’ai dépassé une limite sans le savoir. Un aller simple vers l’Enfer. Je passais l’été en colonie de vacances, pour découvrir les vieux châteaux d’Ecosse. C’était chouette, je m’étais fait de nouveaux amis. Certes, ils me trouvaient étrange – comme chaque personne que je rencontre – mais ils avaient l’air de m’apprécier malgré tout. Lors d’une permission de sortie dans le village d’Arbroath, une des filles du groupe a proposé de faire une séance de spiritisme dans le cimetière abandonné. Au milieu d’un tas de tombes du XVIIe recouvertes de mousse dense et verte, l’endroit prêtait effectivement au mystique. Je n’ai pas osé refuser car je ne voulais pas être mise à l’écart. J’avais à peine treize ans, j’étais encore innocente et très influençable. Nous avons donc sorti tout un éventail de bougies, de bols, de fleurs séchées, tout ce que les films sur la sorcellerie avaient pu nous donner comme idées. Je n’avais rien apporté si ce n’est un pendentif en quartz. Nous nous sommes mis en cercle, les garçons racontaient des histoires horribles pour nous faire peur pendant que les filles allumaient les bougies et posaient les artefacts autour, un peu au pif. L’une d’elle sortit un livre de sorcellerie qu’elle avait trouvé dans une des boutiques attrape-touriste de la ville. Elle l’ouvrit en son milieu, et commença à lire à voix haute les premiers mots en latins marqués, en se donnant une attitude hautaine.

« C’est toujours comme ça que ça commence… marmotta Aza depuis le lit.— On était trop jeunes pour avoir vu suffisamment de films d’horreur et savoir que c’était la constante absolue.
— La naïveté de la jeunesse, quel piège délicieux… »

Aza leva sa tête et se mit à se lécher les babines avec une impression de délice lubrique qui fit lever les yeux au ciel Perse. Si elle avait l’habitude de son comportement cabotin depuis le temps, elle rêvait toujours de lui coudre la bouche pendant son sommeil. Elle soupirait de contentement à cette idée pendant qu’Aza bâillait à s’en décrocher la mâchoire.
« Arrête de rêver. 
— Arrête de lire dans mes pensées, répondit-elle pour la centième fois.
— Rêve !
— Faut savoir ce que tu veux » gloussa-t-elle.Aza la regarda interloqué, plissa les yeux un instant, puis quand il comprit enfin le jeu de mots, lui servit son plus beau regard blasé et marmotta dans ses poils « ah les humains » avant de refaire un tour sur la couverture pour se caler en lui tournant le dos.

Cela faisait plusieurs années que Perse était obligée de se coltiner Aza. Un chaperon, un gardien, un emmerdeur de première surtout. Il avait l’apparence d’un chat horriblement laid, dont les poils gris anthracite formaient des locks puantes, infestées de puces. Elle avait tenté de le raser une fois. Un jour où il l’avait poussé à bout. Elle l’avait chopé dans la douche pour le laver, et devant ses protestations faites de miaulements et de grognements beaucoup trop rauques pour un chat de cette taille, elle avait sorti la tondeuse avec un sourire victorieux. Mais sous cette fausse apparence de chat miteux au poil gras, une peau bleu reptilienne se cachait. Le genre de chose que ses amis de l’université ne devaient pas voir. Personne ne devait savoir qu’Aza n’était pas un chat comme les autres.

La sonnerie de son alarme résonna. Plus le temps pour écrire, il fallait aller en cours. Un dernier coup d’œil sur son bureau pour vérifier qu’elle avait pris tout ce dont elle avait besoin pour la journée. Son regard s’arrêta sur une vieille photo de famille dans un cadre doré vieillit. Une famille de morts et de fous. Seul son frère Seth et elle étaient encore en vie. Sa mère également, mais on ne pouvait pas vraiment dire qu’elle était en vie. Elle respirait, mangeait, buvait, mais son esprit était loin. Complètement perdu dans un abysse de folie.

La semaine prochaine Perse avait prévu de lui rendre visite, comme tous les mois, dans cet institut dépressif qui puait le détergeant. Elle espérait que cette fois elle cesserait de reparler de cette putain de porte. Sa mère, à la mort de son mari et de son fils Adam, avait perdu la raison et ne faisait plus que répéter en boucle que la porte devait rester fermée.
« On n’est pas dans Game of Thrones bordel » pensais Perse avec amertume.

Elle était encore un bébé sur cette photo. Son père était souriant, son bras posé sur l’épaule de sa mère qui la tenait dans ses bras et ses frères se chamaillaient. Adam lui manquait. Seth, son jumeau, était très différent. Depuis qu’il avait été ordonné prêtre, il était devenu chiant et moralisateur. Pire que sa grand-mère. Enfin, dans un autre style.

« Aza, je te confie le livre, je ne peux pas le prendre avec moi aujourd’hui, j’ai rendez-vous avec mes potes après, je ne veux pas risquer de… Enfin tu sais, quoi.
— Je sais, je surveille, va vivre ta vie pitoyable et laisse-moi pioncer tranquille, grinça-t-il entre ses dents ridiculement petites pour son caractère despotique.
— Et si tu pouvais crever dans ton sommeil, ça m’arrangerait, merci, bisous ! » sourit Perse en claquant la porte.

Il commençait à sérieusement lui taper sur les nerfs. Le fait d’avoir enfin mit la main sur le livre de la Prophétie avait augmenté la tension entre eux. Aza avait pensé qu’une fois que Perse l’aurait eu entre les mains, tout se serait enfin mit en place, mais il n’en fut rien.Le livre était écrit dans une langue inconnue et Perse passait son temps à la bibliothèque pour chercher de quelle langue il s’agissait, mais elle ne trouvait rien. Aza perdait patience, se demandant comment une humaine aussi incapable et idiote avait pu être choisie pour une tâche aussi capitale pour l’avenir du monde. Elle n’avait pas les épaules pour ça et le pire dans cette histoire, c’est qu’il n’avait pas le droit de l’aiguiller. Elle devait trouver la solution toute seule. Mais le temps passait et rien n’avançait. Il avait beau s’être attaché à elle – d’une certaine façon – lui aussi avait bien envie parfois de la cogner un grand coup sur le crane pour relancer son cerveau et qu’elle avance enfin. La solution était juste devant ses yeux, mais elle ne voyait rien d’autre qu’une succession de symboles.
« Sorcière de merde » pesta-t-il une dernière fois avant de s’endormir profondément.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.