Chapitre 2 : Bienvenue à Aiberbrothock

Les matins étaient brumeux au village. Avec ses vingt-trois mille habitants, Aiberbrothock m’apparaissait toujours un peu comme un village, pour moi qui aie grandi dans la grande ville d’Embra. En hiver, il y régnait une atmosphère assez troublante et j’aimais à dire que cela ressemblait au Londres de Jack l’Éventreur, comme cela pouvait être décrit dans les romans de cette époque, même s’il n’y avait pas beaucoup de neige en ce bord de mer. Souvent quelques flocons tombaient dans la soirée pour s’évanouir au matin.

Joseph et moi prenions notre café matinal dans la véranda, bercés par le seul chant des oiseaux, à profiter du calme et de l’apaisement que nous avions trouvé, dans cette petite ville humide où la brume vient avec la tombée de la nuit et se retire aux premiers rayons du soleil comme l’on retire un voile. Nous n’y avons vécu, tous les trois, que deux années ensemble, pourtant c’était ici que nous nous sentions chez nous désormais, loin du bruit du trafic constant et du tumulte de la vie citadine, avec sa pollution, ses immenses centres commerciaux et ses restaurants chinois ouverts jusque tard dans la nuit.

Désormais seule, assise dans la chaise de paille de la véranda, j’observais avec mélancolie les flocons encore présents sur l’herbe. Cela faisait quatre ans maintenant qu’il n’était plus parmi nous. Si la vie avait repris son cours, la mienne elle, était restée comme figée dans un hiver perpétuel. Les années s’étaient succédées sans que je ne m’en aperçoive vraiment.

Je survolais les choses de la vie avec tant de désuétude que les gens d’ici pensaient que j’étais une inconditionnelle rêveuse, lunaire, ou à la limite de l’autisme selon certains – bien que je trouve assez mal placé de la part de la boulangère de Keptie Street d’oser donner un avis aussi tranché sur un état psychologique avancé alors qu’elle peine déjà à épeler le mot. Les regards de pitié que les habitants portaient sur moi ne semblaient ne jamais avoir de fin. À force, je ne relevais plus, laissant tout glisser sur moi. Les messes basses, les regards attristés, les soupirs, je m’étais peu à peu fermée au monde pour me protéger.

J’avais toujours mon poste à mi-temps à l’université et j’occupais le reste de ma semaine en travaillant dans le petit café-librairie situé en bord de quai, sur le port. C’était un endroit qui se voulait bohème, mais le manque de clientèle le rendait en fait plutôt maussade. Il y avait quelques habitués qui passaient prendre un café pour discuter avec le gentil vieux propriétaire, quelques touristes buveurs de capucci-macchiatos qui appréciaient le côté rétro de la boutique et sa jolie vitrine, mais la plupart du temps, ils ne faisaient que passer. L’endroit était plutôt tranquille et nous fonctionnions plus comme une bibliothèque qu’une librairie, à prêter par-ci par-là des ouvrages aux gens du coin.

Je pense, avec le recul, qu’avoir embauché la « veuve Abbott » n’a pas franchement aidé à donner à cet endroit la vie et la chaleur qu’il mérite.

La sollicitude des habitants à mon égard n’avait pas tari malgré les années, et je demeurai une sorte de symbole de tragédie romantique pittoresque de la région. J’avais seulement vingt-six ans lorsque Joseph est décédé, cela dût ajouter à leurs yeux un certain charme à mon infortune que je ne m’expliquais pas toujours. J’étais la jeune veuve inconsolable, la petite libraire endeuillée dont le cœur était mort avec celui de son aimé.

Il faut avouer que ce titre avait quand même un certain panache.

Suite à mon embauche, la vente de romans du XIXe avait explosé, emportant par vagues des dizaines de romans de Jane Austen ou des sœurs Brontë. Nous étions chaque mois en rupture de stock d’éditions de Jane Eyre depuis que j’avais déclaré, dans un moment de mélancolie passagère, que je me sentais proche des tragédies endurées par l’héroïne. Si ce n’est que mon Monsieur Rochester à moi, lui, avait succombé à ses blessures, me laissant seule dans l’immense maison.

Mon travail à l’université de Dundee était quant à lui beaucoup plus plaisant. Mes élèves étaient de jeunes gens charmants, passionnés et bien qu’ils connussent tous mon histoire, aucun ne m’avait érigée en martyre romanesque. Je m’y sentais bien. Reconnue pour mon excellent travail, j’étais appréciée par le corps enseignant. Dans mes classes, j’avais à cœur d’insuffler le peu de vie qu’il me restait encore, enfoui sous le spleen qui reprenait le contrôle de mon cœur dès que la sonnerie retentissait.

Edwin, professeur d’Ethnologie sous-estimé et Anne-Shirley, professeure de Littérature classique anglaise haute en couleur, étaient rapidement devenus de bons amis. Nous passions du temps ensemble entre nos cours, à disserter sur la vie et ses complications, l’université et ses doyens peu impliqués, ou encore à échanger sur les travaux de nos élèves. Par respect et bienveillance, ils avaient accepté mon silence brutal après la mort de Joseph et ne me m’avaient jamais forcé à en parler, laissant de l’intimité à mon incurable chagrin.

Anne-Shirley était la mère débordée de trois enfants. L’aînée, Diana, avait un an de moins que Julian, de grands yeux noirs, des longs cheveux roux ondulés qui tombaient en cascade dans son dos, et un béguin énorme pour mon fils. Les jumeaux avaient à peine quelques mois, d’incroyables yeux vert sapin et un don pour épuiser leur mère jusqu’à la pousser à la limite de la narcolepsie.

Edwin quant à lui, était un jeune homme au caractère posé, toujours enclin à discuter longuement pour régler les problèmes. Il vivait encore chez ses parents et personne ne semblait trouver grâce à ses yeux. Il avait été catalogué vieux garçon très tôt dans le coin, et tout le monde semblait penser que rien ni personne ne pourrait changer cet état, alors qu’il avait le même âge que moi.

À petite ville, petits esprits comme on s’amusait à dire entre nous.

Notre trio familial avait emménagé sur Duncan Avenue, dans le dernier quatuor de maisonnées de l’allée. Joseph avait dit qu’en nous installant au fond d’un quartier résidentiel, nous serions les derniers à risquer un cambriolage. Il avait un esprit pratique à la limite de la paranoïa, ce qui allait à la perfection avec ma tendance à oublier de verrouiller portes et serrures. Je crois qu’on aimait se rendre fous l’un l’autre.

Ça me manque parfois.

Depuis son décès, il y a quatre ans, je n’ai plus une seule fois oublié les clés de la voiture sur le démarreur, et bien que la porte principale de la maison demeure non-verrouillée en ma présence, je pensais enfin à la fermer à double tour en partant au travail, Joseph n’étant plus là pour veiller sur mes étourderies.

C’était un petit quartier tranquille. Il y avait Martha, la vieille acariâtre d’en face, qui ne supportait pas que l’on néglige notre parterre de fleurs devant l’entrée et qui criait tous les soirs sur les éboueurs, et Denis qui habitait la maison à sa gauche. Il était la vision parfaite de ce que l’on pourrait appeler… le gros dégueu d’en face. Toujours vêtu d’un caleçon long défraîchi, de son marcel originellement blanc et de sa robe de chambre d’un autre temps, il était ma vision d’horreur matinale. Devant sa boite aux lettres, un mug de café Harley Davidson à la main, il me saluait tous les matins avec un franc sourire et un signe de la main – ce qu’il ne faisait que lorsque Joseph n’était pas là bien sûr. Mon mari partait souvent de bonne heure, et bien que je lui aie rapporté les faits, je ne crois pas me souvenir qu’il ait déjà vu le gros Denis me faire ses signes amicaux. Chaque matin je priais pour qu’il ne lui prenne pas une envie subite de traverser la rue pour venir me faire, en plus, un brin de causette.

Dans la maison juste à notre droite, il y avait Christine et sa famille. Dès notre arrivée ils s’étaient montrés fort sympathiques et serviables. Point non négligeable : ils semblaient normaux en comparaison avec la vieille Martha ou le gros Denis. En tout cas ils nous ressemblaient.

John, le mari de Christine, avait tout de suite plu à Joseph. Le fait de lui avoir montré son garage si bien ordonné, ainsi que son coffre à fusils, avait dû peser dans la balance de ce que Joseph appelait un fou acceptable – il fallait comprendre quelqu’un d’aussi paranoïaque que lui, mais qui n’était pas pour autant une menace pour notre tranquillité. C’était toute une équation, mais cela rendait nos barbecues du dimanche beaucoup plus agréables.

Christine était une très belle femme, petite et toute en formes, avec de longs cheveux bruns bouclés et des joues rosies par les cris quotidiens qu’elle destinait à John. Italienne de naissance – Napolitaine pour être exacte – elle n’avait conservé qu’un léger accent, mais l’intégralité de son fort caractère. Elle parlait beaucoup et très vite, laissant peu d’espace à son mari pour s’exprimer en retour. Christine et John étaient plus âgés que nous. Leur aîné était déjà parti pour l’université quand nous avons emménagé.

Depuis, il s’est marié avec une petite blonde catholique qui sourit beaucoup, mais ne parle que rarement. Je crois qu’il est heureux comme ça.

Il venait presque tous les Noëls et semblait être un garçon fier, avec un égo qui demandait à ce qu’on lui laisse beaucoup d’espace, mais c’était un bon garçon.

Benjamin, le plus jeune de la fratrie, était, lui, très turbulent et causa beaucoup de soucis à sa mère durant toute son adolescence. La rébellion contre la condition bourgeoise de ses parents m’avait inquiétée pendant un temps. Ayant le même âge que Julian, ils fréquentaient la même école, mais Julian était beaucoup trop « propre sur lui » pour que Benjamin veuille s’en faire un ami. Ils ne faisaient même pas le chemin ensemble pour aller en cours.

Au milieu de cette fratrie de trois garçons, il y avait Daniel. Âgé de seulement deux ans de plus que Benjamin et Julian, il était pourtant très mature pour son âge. À la mort de Joseph, quelques jours seulement après la tragédie, il était venu tout seul frapper à ma porte pour m’apporter un bouquet de fleurs qu’il avait coupées dans le jardin de sa mère. Il avait alors quinze ans, et de petits yeux sombres pleins de tendresse.

Christine l’avait réprimandé pour avoir détruit ses parterres d’hortensias tout en étant, en même temps, extrêmement fière de la délicatesse de son geste. Cela m’avait énormément touchée. C’étaient les premières fleurs que je recevais qui n’étaient pas pour les funérailles. Elles étaient pour moi. Je les avais fait sécher et les avais disposées dans un pot en terre cuite sur le meuble de l’entrée.

Daniel était une petite perfection du genre humain. Un jeune homme comme on en voit peu, dont les défauts vivent à l’ombre de ses qualités, même si en grandissant il se plaisait à dire l’inverse. Au premier abord, il paraissait très modeste, mais son cœur était en réalité rempli de beaucoup de fierté, sans pour autant tomber dans l’arrogance, ce qui lui conférait une certaine fragilité. Toujours poli, curieux de tout, d’une exceptionnelle intelligence – peu commune même – la vie s’épanouissait en lui comme une fleur que l’on a hâte de voir fleurir. S’il n’était pas particulièrement beau, il avait cependant un charme indéniable qui pouvait mettre n’importe quelle jeune fille à ses pieds. Il avait les cheveux bruns épais de sa mère et le sourire enjôleur de son père.

Cette fin de rue, avec ses habitants, était vite devenue comme une seconde famille pour nous. Joseph adorait saluer la vieille Martha avec un immense sourire tout en déposant la poubelle juste à côté de la benne pour la faire enrager. Le gros Denis était devenu bien malgré lui notre sujet de moqueries préféré, au point où Joseph s’était habillé comme lui pour Halloween.

Je le revois encore, ce matin de 31 octobre, se tenir debout à côté de notre boite aux lettres, face à un Denis plus que perplexe, en train de hurler un jovial « Salut voisin ! », le journal sous le bras et une tasse Hummer dans la main. Jamais je n’avais eu de fou rire aussi ravageur.

Durant les beaux jours, nous avions vite pris l’habitude, nos jardins étant attenants, de faire des barbecues au même moment le dimanche avec John et Christine. Jusqu’au jour où, d’un commun accord, nous avons démonté ensemble la clôture. Dimanche en commun, jardins en commun. Une chance que les garages ne fussent pas accolés sinon Christine et moi n’aurions plus jamais revu nos maris du week-end.

Nos dimanches étaient ainsi remplis de rires et de saucisses grillées. Christine et moi buvions en douce des cocktails outrageusement alcoolisés pendant que Julian sautait dans la piscine, que Benjamin était adossé à la fenêtre de sa chambre pour nous montrer sa désapprobation d’ado rebelle et que Daniel lisait tranquillement en jetant de temps à autre une oreille intriguée par le fil de nos conversations.

Ce furent deux années de joie quotidienne avec Joseph, à se partager le temps que l’on ne passait pas tous les trois ensemble, entre nos emplois, et nos nouveaux amis, avant que le drame ne frappe et ne détruise nos vies. Comme l’on éteint une lampe torche en pleine nuit, je devins aveuglée par ma lumière perdue et errai sans but dans l’obscurité de son absence durant quatre ans. Quatre longues années à vivre au jour le jour, sans n’attendre plus rien de la Vie elle-même. Avec Joseph j’avais eu l’impression qu’elle m’avait tout donné. À sa mort, elle m’avait tout repris et plus rien, durant quatre ans, n’eut vraiment de sens. J’étais une coquille vide.

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