Chapitre I : Joyeux anniversaire

Deux ans plus tôt.

6 juin 2006. 

Aujourd’hui, j’ai dix-huit ans. Le pire anniversaire de ma vie. Je sais qu’on est en pleine semaine, mais les cours sont bientôt finis, je pensais que j’aurais droit à une permission pour aller chez mes parents et fêter mon anniversaire, mais non. Les règles du pensionnat de Saint Thomas d’Aquin sont strictes : pas de sortie en semaine. Aucune exception.

Nous sommes mardi, il est 6h du matin, les nonnes sont déjà toutes en branle-bas de combat dans la baraque et les autres filles sont encore dans les douches, pendant que je profite de ce moment de calme pour écrire un peu et relâcher sur ces pages ma frustration avant d’entamer la journée. Une longue journée s’annonce.

Je n’ai encore pas dormi de la nuit, à cause d’une emmerdeuse qui se balade dans les couloirs toute la nuit en appelant sa mère en chouinant. Je crois qu’elle s’est suicidée, parce qu’elle a une drôle de cicatrice sur le cou. Elle a dû se pendre. Elle porte une tenue de nuit en lin blanc qui lui tombe aux chevilles. Ça doit faire un moment qu’elle erre. J’aimerai lui parler, qu’elle arrête de geindre – pour que je puisse enfin dormir en paix – mais elle marche sans s’arrêter, la tête basse, les yeux clos, les mains jointes. Elle ne me voit pas et ne m’entend pas. Elle ne fait que chouiner toute la nuit.

Je déteste être ici. Ce pensionnat est trop vieux, il est rempli d’esprits errants qui me pourrissent la vie. Le dortoir a été placé dans un ancien couvent. C’est plutôt pas mal, si on a une passion pour l’architecture moyenâgeuse, le sol en vieilles pierres glacées, les lits en fers et les matelas durs comme du béton.

Ah, on vient de sonner l’heure du petit-déjeuner. Enfin je vais pouvoir me délecter de cette appétissante assiette de porridge fade et d’une pomme du verger. Une pomme qui est tellement farineuse et sans goût que c’est à se demander comment Eve a pu être tentée par un fruit aussi insipide. Sans déconner. Une pizza, un burger avec supplément cheddar je veux bien, mais ce truc immonde qui vous écorche les gencives en laissant un arrière-goût de plâtre ? Ça m’étonnerait.

Vivement la fin de l’année ! Le temps est tellement long ici, moi aussi j’ai envie de me pendre en pensant à ces trois dernières semaines ici. En septembre, enfin, ce sera la libération ! Je me casse à l’université, loin de ce pensionnat de malheur et de ma famille de dégénérés.

Quand que je suis née, ma mère a vrillé et est devenue une des plus fervente catho qu’il puisse exister. Je suis sûre que c’est à cause de ses délires que Seth est entré dans les ordres. Mais moi, ses délires, c’est pas mon truc. Papa fait juste que hausser les épaules, il ne dit rien, il accepte tout. J’ai été mise en crèche catho, en école catho, et en pensionnat catho. J’en peux plus des cathos. Les prières du matin et du soir, les sermons, les délires interminables sur la virginité et j’en passe, j’en ai eu ma dose. J’ai hâte de …

« Perse ? »
Sœur Constance entra dans le dortoir d’un pas léger mais rapide. Son regard naviguait entre les petits lits à la recherche de la jeune fille. Celle-ci se redressa sur son lit et referma son journal d’un mouvement sec avant de le cacher entre le matelas et le sommier en un geste machinal. L’habitude.   

« Oui, ma sœur ? »
La voix fluette de Perse parvint aux oreilles de Sœur Constance qui la vit alors. Arrivée à sa hauteur, elle se pencha vers elle pour lui annoncer d’une voix confuse que sa mère était au téléphone et qu’elle souhaitait lui parler. Le regard attristé de la Sœur n’inquiéta pas plus Perse, qui se hâta de rejoindre le bureau de la Mère Supérieure, seul endroit qui disposait d’un téléphone. Précédée de Sœur Constance, Perse entra dans le bureau et prit le combiné posé à son intention.

« Allo, m’man ? » Entama-t-elle d’une voix guillerette, s’attendant à recevoir les vœux de bon anniversaire de toute sa famille.
— Oh, Perse… »
Le visage de la jeune fille s’assombrit en entendant la voix entre-coupée de sanglots de sa mère. Elle avait du mal à articuler, sa respiration était forte et saccadée dans le combiné. Sa mère tenta de prendre une grande inspiration avant de lui annoncer que son père et son frère Adam étaient tout deux morts la nuit dernière.
Perse cessa de respirer.

Un silence funeste s’installa, plongeant le bureau vieillot aux lambris de bois sombre dans une atmosphère de salle mortuaire. Elle se demanda ce qu’il avait bien pu se passer, s’il y avait eu un accident, un crime, mais aucun son ne sortit. Les mots restèrent coincés dans sa gorge. Elle resta là, le combiné crispé entre ses doigts, à se dire que ce n’était pas possible. Cela ne pouvait pas être possible.
« Il faut… que tu, que tu rentres … au plus vite, Perse » sanglotait sa mère.
Sa voix se faisait de plus en plus lointaine, se perdant dans ses larmes. Perse déclara d’une voix morne, presque mécanique, qu’elle partait dans l’instant, et qu’elle serait à la maison au plus tôt ce soir.
« Parfait » entendit-on murmurer à l’autre bout du combiné.
Un « parfait » lointain, presque inaudible, et qui n’avait pas de la voix de sa mère. Trop rauque, trop profond, trop… satisfait. Les trois bips descendants lui indiquèrent que le téléphone avait été raccroché de l’autre côté. Trois bips, et plus de tonalité. Le vide. Perse pencha la tête et ses longs cheveux blonds se refermèrent sur son visage pour camoufler ses pleurs naissants.

La Mère Supérieure ordonna à Sœur Constance d’aller rassembler au plus vite ses affaires. Elle sortit de sa poche une clé et ouvrit la grande armoire de son bureau sans plus tarder. Elle cherchait dans les grandes pochettes étiquetées le nom de l’étudiante, qui ne cessait de sangloter en silence, le téléphone encore dans la main.

Sœur Constance revint avec un sac à dos militaire et la Mère mit le dossier scolaire, les papiers d’identité, ainsi que le téléphone portable que contenait la pochette, dans le sac. Elle s’avança vers la jeune fille et posa la paume de sa main sur le haut de ses cheveux dorés.
« Ma pauvre enfant, reçoit mes plus sincères condoléances. Que le seigneur te guide dans cette épreuve, et que l’enseignement de Saint-Thomas t’aide à t’élever malgré la souffrance, pour en sortir pleine de grâce. Contemplata aliis traderee… 
— Gardez vos bondieuseries pour ceux qui ont le temps de vous écouter » siffla Perse, d’une voix sombre et refoulée, en balayant sa main d’un revers.

La bile lui montait dans la gorge, elle sentait ses molaires se baigner allègrement dans l’acidité de l’annonce de sa mère. La tête baissée, le visage ruisselant de larmes, elle mit son sac sur son épaule et partit chercher son journal avant de quitter les lieux. Définitivement.

Toutes les Sœurs avaient été mises au courant, et leurs regards pleins de contrition au passage de Perse ne fit que l’énerver encore plus. Elle passa le grand portail en fer forgé, fit quelques pas à l’extérieur, puis tomba à genoux, vomissant les restes de soupe aux vermicelles de la veille sur le trottoir. Les pates s’agitèrent et flottèrent dans la bile comme une armée d’asticots.
Au moins j’ai pas eu le temps de bouffer ce putain de porridge, pensa-telle.

À quelques mètres d’elle, un bus ralentit pour desservir son arrêt. Alors qu’il mettait son clignotant pour repartir, Perse se releva et courut jusqu’à lui en faisant de grands gestes. La longueur indécente de sa jupe plissée fit stopper net le chauffeur. Depuis son entrée au pensionnat, elle n’avait pas cru bon de racheter un nouvel uniforme, malgré sa croissance impressionnante. Perse monta dans le bus sans payer. Le fait de se faire reluquer le cul par le chauffeur valait bien son trajet jusqu’à la gare.  

Arrivée à la gare, elle prit un ticket pour le prochain car. Il était encore tôt, le départ était annoncé à neuf heures. Elle posa son sac sur le banc en bordure de quai et prit son téléphone. Perse tenta d’appeler chez elle, mais personne ne répondit. Elle imaginait sa mère prostrée dans le salon, entourée de policiers ou d’ambulanciers.

Un appel à Seth, mais son téléphone était éteint. Comme d’habitude. Depuis qu’il était entré au Séminaire Pontifical de Rome, il avait renoncé à toute technologie. Elle se dit qu’elle appellerait directement au Séminaire plus tard, en espérant de ne pas encore tomber sur un employé italien lambda qui ne parle pas français.

Lorsque le car arriva enfin à quai, elle s’installa directement au fond, contre la fenêtre. Elle posa son sac sur le siège côté couloir pour signifier qu’elle n’accepterait aucun colocataire de trajet. Elle sortit son blouson en cuir de son sac et se couvrit – la climatisation était toujours trop poussée dans le car – et se mit en boule sur son siège. Elle était exténuée et à bout de nerfs. Douze heures de trajet l’attendaient, autant essayer de dormir un peu pour rattraper sa nuit blanche.

« Hey… »
Dérangée dans son sommeil par un murmure insistant, Perse se mit à gigoter sur son siège, en relevant son blouson sur elle pour atténuer un frisson.
« Hey… »
Elle finit par ouvrir un œil. Une tête ensanglantée, dont le globe oculaire gauche encore accroché par le nerf optique pendait sur la joue, sortait à moitié du dossier d’en face. Son visage translucide incrusté de bouts de verre se tenait à quelques centimètres d’elle.
« Hey, tu peux m’entendre ?
— Non, répondit froidement Perse en refermant l’œil.
— Oh. Pardon, je croyais.
— Tu croyais mal.
— Excuse-moi de t’avoir dérangé alors » répondit l’esprit, confus.

Perse soupira et tenta de se rendormir mais c’était peine perdue. Elle se demandait quand tout ceci allait enfin cesser, ou si cela cesserait un jour. Les esprits errants étaient tous confus, incohérents. Ils ne savaient ni où ils étaient, ni pourquoi ils étaient là. Cela rendait les conversations redondantes et pénibles, et Perse avait perdu en patience au fil des années.
Ce don de voir les esprits des morts et de pouvoir communiquer avec eux aurait pu être un super pouvoir digne d’une héroïne de roman fantastique si les morts n’étaient pas en fait de parfaits crétins. À chaque fois qu’elle avait voulu les aider, ses tentatives s’étaient soldées par des conversations stériles. Mais parfois ils partaient. , ça, elle ne le savait pas. Mais au moins ils n’étaient plus dans le coin à lui tenir la jambe.

Elle jeta un coup d’œil à son portable : vingt heures. Plus qu’une heure de trajet. Elle n’avait pas vu le temps passer. Au moins, elle avait pu dormir.
Perse composa à nouveau le numéro du Séminaire à Rome, espérant enfin arriver à parler à son frère. À la place de Seth, ce fut un homme excédé qui lui répondit, sans prendre le temps de demander qui appelait ou pour quelle raison, que l’heure de la prière n’était pas une heure pour appeler et qui lui raccrocha aussitôt au nez. Perse n’en revenait pas.
C’est quoi ce connard de cul-béni de merde ? Et la bienveillance et la compassion bordel, on ne vous apprend rien là-bas ? s’énerva-t-elle intérieurement.

Une fois arrivée à destination, elle descendit avec son sac, sans jeter un regard à l’esprit qui rôdait encore entre les sièges, sûrement à la recherche inutile de son ticket de car disparu, et prit le premier taxi.

La nuit commençait à tomber. Plus le soleil baissait à l’horizon, plus Perse angoissait de ce qui l’attendait. Depuis ce matin, elle n’avait pas voulu y repenser, mais à présent que les rues de son quartier défilaient devant elle, tout devenait plus réel. Elle redoutait de se retrouver chez elle, et se demandait si elle aurait la chance de revoir son père et son frère une dernière fois. Esprits confus, impalpables, mais présents. C’est tout ce qu’elle souhaitait à ce moment-là.  

Le taxi se rangea devant la grande maison à deux étages, typique des banlieues chics du quartier. Le chauffeur l’aida à sortir son sac du coffre et le posa devant le portillon. À présent qu’elle était là, elle hésitait à entrer. Tout était tellement silencieux autour d’elle. Elle prit son sac et le haut de ses épaules, qu’elle avait dû contracter durant tout le trajet, lui fit mal.

Elle s’avança d’un pas lorsqu’un frisson inhabituel lui parcourut l’échine. Tous ses poils se dressèrent d’un coup. Il y avait quelque chose ici. Quelque chose de malsain et de morbide.
Le taxi démarra. Perse suivit du regard la voiture disparaître le long de la rue faiblement éclairée par les lampadaires. C’est là qu’elle le vit.
Il y avait un homme qui se tenait sur le trottoir d’en face, camouflé dans l’ombre, sous un lampadaire éteint. Il portait un chapeau de feutre et fumait une cigarette sans la quitter des yeux. Il ne bougeait pas. La braise de sa cigarette éclairait à peine son visage. Un autre frisson et Perse se ressaisit, pressant le pas jusqu’à sa porte. La lumière du porche se mit à clignoter alors que son angoisse faisait trembler ses mains.
Putain de clé, tu vas rentrer, oui ?
Perse souffla un grand coup avant d’ouvrir enfin la porte et d’entrer.

Le hurlement qu’elle poussa résonna dans tout le quartier.  

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