Chapitre 3 : En pleine tempête

Un an après la mort de Joseph, nous avons subi l’hiver le plus rude que la région ait jamais connu. La neige avait commencé à tomber dès le premier jour de novembre et ne s’était arrêtée que pour laisser la place à un printemps tardif de mois de mai.

À quelques jours de Noël, nous essuyâmes une tempête d’une incroyable violence, qui plongea le quartier tout entier dans le noir. Le poids de la glace sur les lignes électriques avait fait s’effondrer le pylône qui alimentait la rue principale, privant ainsi d’électricité une trentaine de foyers. La ligne haute tension était profondément enfouie sous une épaisse couche de neige, ce qui empêchait le service de la ville de procéder correctement aux réparations. Le courant ne revint pas avant une quinzaine de jours.

Toute la ville était pétrifiée sous cette poudreuse qui ne cessait de tomber, et par le verglas qui recouvrait presque instantanément toute tentative de déneigement, laissant un arrière-goût amer de séquestration météorologique. Les commerces avaient fermé, les familles s’étaient cloîtrées dans leurs maisons. Même les déneigeuses, qui n’arrivaient plus à suivre la cadence, avaient déclaré forfait et s’étaient laissé enterrer par la neige sur le parking de la Mairie. Les bus scolaires ne pouvant plus circuler, les écoles avaient elles aussi fermées leurs portes.

Nous subîmes tempête sur tempête et les rues, vidées de ses habitants, donnèrent à la ville un aspect fantomatique.

Je suis restée à la maison avec Julian, durant toute la période de coupure, essayant tant bien que mal de nous maintenir au chaud. John était venu à notre secours en installant, au centre du salon, un petit poêle à bois qui y est encore aujourd’hui. Avec l’aide de Daniel, il nous avait apporté autant de bois qu’il avait pu partager avec nous.

Je me souviens avoir regretté d’avoir un salon aussi vaste, un bonheur lors des périodes de chaleur, avec ses grandes baies vitrées qui donnent sur le jardin, mais un enfer lorsqu’il s’agissait de le chauffer.

Nous avions fermé toutes les portes, calfeutré les ouvertures, condamné chaque entrée d’air, pour concentrer toute la chaleur du poêle dans cette seule pièce.

C’était une drôle de période. Julian était encore complètement anéanti par la perte de son père. Cette année avait été éprouvante pour nous deux – encore plus pour lui que pour moi je suppose – mais nous n’en parlions jamais. D’une manière générale nous ne discutions pas beaucoup lui et moi. De nous trois, c’était Joseph qui avait le plus de conversation. Il n’était jamais à court de petits mots d’humour ou d’histoires quotidiennes muées en quêtes pleines d’aventures.

Directeur commercial d’un grand magasin de meubles – celui de la zone commerciale à l’entrée de la ville – son histoire préférée était celle du client qui avait un jour tenté de voler un des canapés d’exposition. Posé sur une palette à roulettes pour être déplacé facilement, l’apprenti voleur s’était assis dessus et avait poussé avec ses pieds pour prendre suffisamment d’élan et s’enfuir par la route. Joseph pleurait à moitié de rire en racontant comment il l’avait rattrapé avec sa voiture, alors que cet imbécile attendait, installé confortablement sur son butin, que le feu passe au vert à l’intersection. Julian et moi l’écoutions sans jamais nous lasser. À sa mort, le vide qu’il avait laissé était indéniable, et le silence, pesant.

Quelques fois, Julian me racontait des anecdotes de sa journée, au collège ou à son club de sport, mais c’était très rare. Le plus souvent, nous ne faisions qu’échanger des banalités de la vie quotidienne : nous parlions du repas du soir, des courses à faire, des tâches ménagères ou de ses devoirs. Rien de bien profond ni de vraiment personnel. Il m’était difficile de renouer avec ce jeune adolescent discret de quatorze ans, sans Joseph pour attirer toute l’attention sur lui et propager sa bonne humeur communicative. Notre trios’était mué en un duo terriblement morne, étouffé par la mélancolie ambiante.

Ainsi, c’était la première fois que nous nous retrouvions seuls Julian et moi, coincés l’un avec l’autre dans une forme d’intimité nouvelle, car pour survivre à ces quinze jours de froid polaire, nous avions installé nos matelas dans le salon, près du feu, faisant de cet espace ouvert un véritable dortoir familial.

Ces deux semaines resteront gravées dans ma mémoire jusqu’à la fin, et j’y repense toujours avec une tendresse infinie.

Enfermés contre notre volonté par cette tempête qui ne décolérait pas, coupés de toute distraction électronique, nous avons dû nous tourner l’un vers l’autre pour faire passer le temps. Le premier jour, Julian s’était avancé sur ses devoirs pendant que je finissais de corriger quelques copies, dans l’habituel silence qui emplissait la maison. Après un dîner froid aux chandelles, je m’étais installée dans le canapé avec un livre. Julian était venu s’asseoir à côté de moi pour me demander de lire à voix haute. Ce fut une demande aussi inattendue qu’adorable.

« Est-ce que tu peux donner des voix aux personnages, comme le faisait papa ? » m’avait-il demandé en posant sa tête sur mon épaule.

J’avais alors mis tout mon cœur dans cette lecture, voulant autant combler son vide que le mien. Nous avons ris devant mes déplorables tentatives de donner une voix de pirate crédible au personnage de Long John Silver, alors que Julian lisait avec une grande application les répliques du jeune Jim Hawkins. Après avoir terminé de lire L’Île au Trésor, avoir éteint les bougies et remonté les couvertures sur Julian qui sombrait déjà dans le sommeil, pour la toute première fois, il prononça un mot merveilleux, un de ces mots qui réparent n’importe quel cœur brisé en un coup de baguette magique. Les yeux fermés, se recroquevillant dans sa couette, il avait murmuré « Bonne nuit, maman… ». Maman.

En quatre ans il ne m’avait jamais appelée Maman. Il aura fallu toute une tempête pour l’entendre faire sortir ces mots. À quelques jours de Noël, sans même s’en rendre compte, Julian venait de m’offrir le plus beau des cadeaux. Un moment de pure magie.

Comme j’aurais aimé que Joseph soit là pour l’entendre.

Je m’étais installée à côté de lui pour le regarder dormir, laissant mon imagination créer un Joseph qui se serait assis à côté de moi, aurait passé son bras autour de mes épaules et aurait pris ma main, la serrant délicatement pour m’exprimer en silence son bonheur. En ce temps des fêtes, malgré son absence, je ne me sentais plus aussi seule. Mon cœur était rempli d’amour à en déborder alors que je caressais les cheveux de mon fils, déjà parti loin dans le pays des rêves.

*

Lorsque Noël arriva, nous fûmes invités chez John et Christine à partager un bon repas chaud qu’elle avait préparé sur le magnifique piano à gaz de sa grand-tante. Éclairée par des centaines de bougies dispersées au centre de la table et sur les buffets de bois massif qui encadraient la pièce, leur salle à manger avait des allures de conte de Noël. Benjamin avait même accepté de sortir de sa chambre pour nous rejoindre à table, ce qui avait apporté à Christine une joie supplémentaire.

John, installé en bout de table, découpait avec fierté l’énorme dinde fourrée pendant que sa femme remplissait les assiettes de purée de pomme de terre maison. Daniel, assit à ma gauche, tel le bras droit de son père, était aux anges d’avoir été autorisé à l’aider pour découper la viande. Il s’attelait à sa tâche avec beaucoup de sérieux, comme si, à seize ans, il voyait dans cette permission la reconnaissance paternelle de son passage d’enfant à celui d’adulte.

John était tellement vieux jeu parfois, cela me faisait sourire de les voir ainsi tous les deux. Il montrait à son fils comment bien tenir le couteau, où l’enfoncer pour décrocher le plus de viande sans casser les cartilages de la volaille, et quels étaient les meilleurs morceaux à servir aux dames.

Daniel avait mis dans mon assiette un énorme morceau de filet, si gros que Christine était partie d’un petit rire moqueur en lui demandant s’il avait l’intention de m’engraisser. Il était devenu écarlate à ses mots et était resté horriblement gêné alors même que je lui avais assuré avec douceur qu’il avait très bien fait son travail – tout en coupant toutefois en deux le filet de dinde pour partager avec Julian qui me faisait des signes de tête désespérés de pitié je ne pourrai jamais finir mon assiette si tu mets une demie-dinde dedans.

On voyait dans les yeux bruns du jeune Daniel la douleur de l’affront et la déception d’avoir failli à sa tâche. Il était à cet âge où les garçons commencent à vouloir être considérés comme des hommes, et il prenait très à cœur toutes les opportunités que lui donnait son père de s’affirmer. Avant que l’on passe au dessert, afin de laver l’affront de la dinde, il avait pris l’initiative de ramener un tas de bûches du garage pour alimenter le feu de la cheminée. Il tenait ce petit côté très fier de sa mère.

Benjamin tambourinait bruyamment des pieds sous la table sous le regard accusateur de sa mère, alors que l’on tentait d’avaler avec politesse notre part de dessert après ce repas copieux. Finalement, avec un agacement non dissimulé, Christine avait fini par l’envoyer dans sa chambre, pour le plus grand bonheur de son fils.

Ce fut le coup d’envoi pour sortir de table : Julian s’avachit dans le canapé avec un verre de bicarbonate pour soulager son estomac meurtri par cinq cents grammes de dinde avalés par pure politesse, pendant que Christine emmena John à la cuisine lui remonter les bretelles concernant son manque d’autorité sur Benjamin en présence d’invités.

Je m’apprêtai à me lever de table à mon tour lorsque Daniel m’interpella, les mains refermées précautionneusement sur petite pochette de papier argenté.

« Joyeux Noël Madame Abbott…
— Tu peux m’appeler Joan, voyons.
— … Joyeux Noël Madame Joan. Je vous ai fait ça, j’espère que ça vous plaira. »

 J’ouvris la pochette recouverte de ruban adhésif pour découvrir un bracelet tressé en épais fil de coton, d’un beau rouge écarlate. Il avait maladroitement cousu en son centre une petite croix en métal, mais le bracelet était toutefois remarquablement bien réalisé.

« Daniel, quelle adorable attention !
— Il vous plait ? Je l’ai fait rouge, parce que c’est ma couleur préférée, s’était-il empressé d’ajouter.
— C’est très joli et il me plait beaucoup. Merci Daniel.
— Je suis content alors. Ma mère dit que les ados  n’ont pas à faire de cadeaux aux adultes, mais j’ai seize ans maintenant, alors…
— C’est très gentil de ta part. Et je ne lui en parlerai pas si tu veux. Ce sera notre secret » lui avais-je répondu avec un clin d’œil entendu, pour tenter d’apaiser son embarras soudain.  

Je remis le bracelet dans sa pochette et le glissai dans ma poche sous son regard rasséréné. La soirée se termina gaiement. Nous nous installâmes autour du feu, à lire A Christmas Carol de Dickens à tour de rôle. Même Benjamin s’était installé en haut des escaliers, à demi caché, pour nous écouter.

Lorsque le temps fut venu de rentrer, Julian dormait déjà à poings fermés, terrassé par la pièce de dinde, alors John m’aida à le porter chez nous. Il avait un sommeil si lourd qu’il ne tressauta même pas une paupière quand John se prit les pieds dans sa table de nuit, avant de le poser – avec une forme d’élan bien involontaire – sur son lit.

Les jours qui suivirent passèrent très vite. Daniel venait tous les jours vérifier que leur antique poêle à bois nous chauffait convenablement, nous apportant de temps à autre des bûches supplémentaires, quelques fois dans le dos de son père. J’avais mis à mon poignet son cadeau – après avoir recousu convenablement la petite croix – ce qui accrocha un grand sourire plein de fierté sur son visage lorsqu’il l’aperçut pour la première fois.

Hors de l’intimité de notre maison, le temps était comme suspendu. La neige tombait toujours à gros flocons, mais le blizzard était tombé, donnant du répit à nos nuits assourdissantes. J’avais sorti du garage un vieux réchaud que Joseph avait acheté en prévision de nos vacances au camping et avait préparé du thé pour accompagner nos lectures interminables.

Julian avait tenu à me lire Harry Potter, et au beau milieu du cinquième tome qui nous captivait, le courant revint. Je vis avec un certain soulagement qu’il était aussi déçu que moi de ce retour à la normale. Après avoir rallumé tous les chauffages, je retournai m’asseoir à ses côtés en lui demandant de continuer sa lecture.

Le sourire qui avait illuminé alors son visage m’avait transpercé mon cœur. J’avais mis mon bras autour de lui alors qu’il posait sa tête sur ma poitrine et il reprit son récit, mettant encore plus de sournoiserie dans la voix qu’il avait inventé pour la terrible Dolores Ombrage.

En quelques jours, Julian et moi avions bâti une réelle complicité, profonde, intime, qui comblait désormais le vide laissé par l’absence de Joseph. Nous étions à nouveau une famille.

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