Chapitre II : Retour à la maison

Il ne restait que quelques minutes avant que la police n’arrive. Perse se tenait debout devant sa mère, en silence. Les mots lui manquaient. Elle la regardait, le téléphone encore dans la main, sans oser faire un pas de plus. De toute façon, depuis l’entrée, elle ne pouvait avoir de meilleure vue sur l’atrocité de cette scène. Pas besoin d’avancer plus. Pas envie non plus, d’en voir plus. Perse savait déjà que cette nuit lui donnerait des cauchemars pour les années à venir.

La mère de Perse était en boule dans le coin, le dos en appui contre la double porte à la française qui simulaient une séparation entre le salon et la salle à manger. Quatre mètres devant, dans la salle à manger austère, les chaises étaient à terre, la nappe de la table tachée de sang, tirée par la main froide et crispée d’Adam.

Lui et son père étaient allongés par terre, la peau bleue, les yeux écarquillés, la mâchoire grande ouverte. Perse pouvait lire la terreur sur leurs visages, même à cette distance. Ils étaient morts de peur et avaient quitté ce monde sans laisser de trace, sans rester en arrière pour lui parler. Envolés. La maison venait d’être privée de son souffle de vie. Seuls restaient sa mère et un silence pesant, ponctué de bruits sourds.

Cassandre cognait sa tête contre la double porte dans un intervalle régulier. Ses cheveux, d’ordinaire bouclés à la perfection, étaient ébouriffés et formaient une masse sombre informe, emmêlée et parsemée de petits morceaux de peau et de sang séché. Des touffes entières, qu’elle avait dû s’arracher, gisaient à ses côtés. Elle avait le regard vide, perdu au loin. Elle ne voyait pas, sous ses ongles, les lambeaux de chair qu’elle avait arraché à son époux, à force de lui avoir gratté la poitrine. Elle ne voyait pas le sang noirâtre dont étaient recouverts ses doigts, en voulant extirper un cœur de sa cage pour une raison qu’elle seule connaissait. Elle ne faisait que scander en boucle les mêmes paroles, dans un souffle continu, au rythme de ses coups de crâne contre le bois.
« La porte… La porte…. La porte doit rester fermée. La porte… » répétait-elle.

Perse n’arrivait pas à croire que son père et son frère étaient restés au sol depuis la veille sans que personne n’intervienne. Malgré leur état, tout avait dû se passer dans le silence pour que les voisins, d’ordinaires si réactifs à la moindre note musicale un peu trop élevée, ne soient pas venus voir ce qu’il se passait. Pourtant Cassandre avait dû hurler, pleurer ou même chouiner sufisamment fort pour être entendue. Ou alors ils étaient venus et étaient repartis sans demander leur reste, laissant pour une fois – et pas la meilleure – cette famille régler elle-même ses problèmes.

Leur état de décomposition était avancé. Ils suintaient sur le tapis baroque, imprégnant le tissu de cette odeur de chair putride qui embaumait déjà entièrement la maison. Perse ne pouvait s’empêcher de regarder du coin de l’œil la main tendue de son défunt frère. Sa peau était diaphane, aux reflets irréels. Si elle connaissait bien le monde des esprits, c’était la première fois qu’elle se retrouvait confrontée à des corps. Sans vie, sans souffle. Morts. Perse eut la nausée.

La tête de sa mère continuait de taper quand Perse aperçu une trace de sang se dessiner sur le carreau. Cela faisait des heures qu’elle se cognait, elle s’était blessée. La vue du sang frais sortit Perse de sa torpeur. Elle se dirigea vers le canapé pour y prendre un plaid en polaire qui trônait sur l’accoudoir et s’agenouilla devant sa mère.
« Shhhht… calme-toi maman, calme-toi… les secours ne vont pas tarder. »
Perse tenta de la rassurer en prenant sa voix la plus douce, et d’une main délicate bien que malhabile, elle déposa le plaid sur ses épaules. Mais celle-ci ne réagissait pas. Ses yeux continuaient de fixer un point au loin.

Perse enroula doucement la tête dans le plaid pour lui éviter de se blesser plus. Une seconde de bienveillance de trop. Cassandre lui attrapa violemment la main et la fusilla de ses pupilles injectées de sang. Elle n’avait pas fermé les paupières en près de vingt-quatre heures.
« La porte !
— Maman, tu me fais mal… »
Mais Cassandre ne lâchait pas. Elle continuait de serrer la main de sa fille avec force, les yeux rivés sur elle sans vraiment la regarder. De ses doigts osseux, elle appuyait avec une rage incompréhensible sur le trio de grains de beauté qui ornait le triangle tendre, entre le pouce et l’index, de la main de Perse.

« Maman… lâche-moi, demanda la jeune fille.
— La porte… La porte… »
Le ton de sa voix se faisait de plus en plus pressant, sa main, de plus en plus crispée. Ses ongles appuyaient dans la chair qui blanchissait sous la pression. Perse essayait de se dégager, sans succès, quand des bruits de pas derrière elle la firent réagir.
Quelqu’un montait les marches du perron.
Lentement.
Lourdement.
Ce n’était clairement ni la police ni les secours…

Plus les pas se rapprochaient, plus les ongles de sa mère s’enfonçaient dans sa chair, la maintenant captive. Perse transpirait sous l’effet de la peur qui s’insinuait en elle. Tout ceci était loin d’être normal. Elle sentait le danger. Les pas s’arrêtèrent devant la porte dans un claquement sourd de semelles neuves en cuir.

« Maman, lâche-moi je t’en prie… » murmura-t-elle alors.
Une silhouette menaçante se profila à travers la grande vitre en verre fumé de la porte d’entrée. Il y avait un homme au dehors. Un épais nuage de fumée de cigarette brune se glissa sous la porte et fit tousser Perse. Instinctivement, elle mit la main sur sa bouche pour tenter de camoufler le son. Trop tard. Qui que ce soit, il savait qu’elle était là, à quelques mètres de lui, et il se rapprochait dangereusement. Il la sentait, il reniflait son odeur à travers la porte. C’était elle qu’il voulait. Il avait longtemps attendu ce jour.

« Maman… » implorait-elle à présent dans un souffle presque inaudible, tout en tentant de retirer sa main.
Des larmes commençaient à couler sur ses joues. Elle était terrorisée, prise au piège des griffes acérées de sa mère, traquée comme un animal dans son terrier par cet homme qu’elle avait vu plus tôt sur le trottoir d’en face. Un homme sinistre dont elle n’avait pu voir le visage. Perse se demandait ce qu’il pouvait lui vouloir, mais n’osait faire de spéculations. Tout ses sens étaient en panique, hurlant au fond d’elle de se barrer de là et au plus vite. Même la lumière du porche clignotait tel un signal en morse lui indiquant de prendre ses jambes à son cou. La menace planait…

Lorsque la poignée de la porte d’entrée se mit à grincer, la voix de sa mère redoubla d’intensité et Perse perdit son sang-froid.
« Mais lâche-moi putain ! grogna-t-elle.
— La porte doit rester fermée ! » s’écria soudainement Cassandre en plantant avec fureur ses ongles dans la chair qui se fendit sous la pression.
De douleur, Perse tordit brutalement la main de sa mère pour la faire lâcher. Il y eut un bruit sourd d’os qui se brise, un clignement d’œil furtif, et Cassandre reprit sa place dans le néant, retrouvant le rythme lent de ses battements de tête contre la porte vitrée en murmurant : « la porte… la porte… ».

Perse se jeta à un bon mètre en arrière. Il était clair que Cassandre avait perdu l’esprit et Perse était horrifiée devant cette vision de sa mère. Dans une autre situation, une phrase sarcastique sur son état mental déjà défaillant par l’ingestion de trop d’hosties les dimanches matin lui serait venu en tête, mais pas cette fois.

Elle se redressa, prête à s’élancer en direction de la porte de derrière quand elle vit la silhouette de l’homme reculer. La forme devint floue – Perse retint son souffle – et disparut sans un bruit dans la nuit noire.

Au loin, les sirènes des secours se firent entendre et bientôt, les lumières bleues et rouges balayèrent la pièce pour la sortir de ce cauchemar. Voilà ce qui l’avait fait fuir. Elle était sauvée. En quelque sorte. Dans la rue, on entendait les portières claquer. Ils étaient là. Deux coups francs et secs raisonnèrent. Perse ouvrit la porte. Le policier en charge du secteur découvrit alors la jeune fille en état de choc, tremblante, embuée par les sanglots, et derrière elle, sa famille, dont il ne restait plus à présent que des corps froids et des relents nauséabonds d’urine et de selles.  

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