[Extrait, chap.7] Une tempête au mois d’août

Ce samedi-là, une tempête terrible était en train de s’abattre sur l’ensemble de la côte Est. Le bulletin météo avait annoncé quelques orages, des vents violents par endroits, et un peu de pluie, mais rien qui ne ressemblait à ce qui éclata cette nuit-là. Les vents soufflaient par bourrasques et faisaient trembler les fenêtres.

Il n’était pas loin de minuit, j’étais recroquevillée sous les couvertures, enfoncée dans le canapé, sursautant à chaque coup de tonnerre. La terreur avait balayé en moi toute trace de fierté qui m’aurait empêchée, dans d’autres circonstances, de pousser ces petits cris aigus tout en me cramponnant à la couverture comme un enfant à son doudou.

Les éléments étaient comme enragés au-dehors, tentant d’arracher les lampadaires de notre bout de rue à chaque souffle. Les éclairs qui pénétraient la maison me faisaient fermer les yeux de terreur, et les gouttes de pluie tambourinaient sur les vitres comme si elles essayaient d’en forcer l’entrée. J’étais paralysée par la peur, la peur de perdre notre maison, de voir le grand saule du jardin s’abattre sur la toiture, déraciné par la fureur des vents.

Cela faisait des heures que la tempête faisait rage et elle ne semblait pas vouloir se résoudre à décolérer d’un iota. C’était comme si le Ciel avait envoyé ses cavaliers annoncer l’Apocalypse. Ce n’était pas le même orage que lors de l’accident de Joseph, trois ans auparavant, pourtant chaque grondement me transperçait le cœur et me rappelait cette nuit sordide. L’air était lourd, on entendait le ciel se déchirer et la terre semblait prête à se fendre sous les coups de tonnerre, pour libérer les Enfers. Les mains fermement plaquées sur les oreilles, je tentais de me protéger au mieux de ce bruit infernal. Mon cœur battait la chamade, de concert avec ma respiration saccadée, des larmes coulaient sur mon visage hagard, je n’étais pas loin de faire une crise d’angoisse. Il était idiot de paniquer à ce point pour une maudite tempête, mais je ne pouvais me contenir. Tout mon corps partait à la dérive sous l’effet de cette peur insensée. J’étais à bout de souffle.

Par-dessus les couvertures, je guettais les longues branches du saule qui, sous l’effet de la tempête, venaient fouetter par grands coups secs l’angle de la véranda. Je ne pouvais quitter des yeux cette ombre menaçante, presque maléfique, qui dansait à la lueur tremblotante d’un lampadaire luttant pour rester droit. Elle ressemblait à une gigantesque main de sorcière qui tentait sans cesse d’agripper ma maison de ses longues mains osseuses et sinistres. Mon imagination s’emballait, je le savais, mais la peur m’empêchait de réfléchir avec logique.

Mes poumons se découvrirent un souffle nouveau lorsqu’une des chaises du jardin vint soudainement traverser la baie vitrée, juste en face de moi. Jamais je n’avais hurlé aussi fort. L’explosion projeta des milliers de petits bouts de verre dans tout le salon, m’ensevelissant sous une vague cristalline. Certains débris entaillèrent mes mains, que j’avais remontées près de mon visage pour me protéger.

Dans la mare d’éclats diaphanes gisait cette pauvre chaise, le dossier brisé par l’impact. La pluie battante rentrait désormais dans la maison, inondant le grand tapis beige par vagues. Un éclair aveuglant me sortit de ma torpeur, baignant de lumière la scène durant une fraction de seconde. Encore apeurée, je m’étais pourtant mise debout, rejetant sur le bord du canapé la couverture tachetée de sang qui m’avait protégée de son mieux.

Le tonnerre qui s’ensuivit camoufla le bruit des pas qui venaient dans ma direction. Son grondement acheva de déloger les morceaux de verres restés en suspens dans l’encadrement, dans un tintement qui détourna mon attention de cette masse sombre qui s’approchait de plus en plus. Un autre éclair et je me remis à hurler à pleins poumons devant l’apparition de cette silhouette venant du jardin qui courait vers moi. Je ne cessai de crier jusqu’à ce que celle-ci se jette sur moi avec force, pour m’entourer de ses bras et me répéter que tout allait bien.

Il me fallut quelques secondes pour comprendre que c’était Daniel qui était collé contre moi. C’était dans ses bras que ma tête venait d’être enfouie, enserrée par ses mains chaudes. Alerté par le bruit que la fenêtre avait fait en explosant, ainsi que par mes hurlements stridents, il avait accouru pour me porter secours, pensant qu’une catastrophe s’était produite. Même si j’avais cessé de crier, mon corps, lui, continuait de trembler, encore sous le choc de l’entrée fracassante de la chaise au milieu de mon salon. Daniel resserrait son étreinte, comme pour contenir mes tremblements et étouffer en son sein ma frayeur.

Il sentait bon.

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