Elle s’appelait Élise

De toute sa vie, Ethan n’avait jamais posé les yeux sur une telle beauté.

Elle s’appelait Élise. Un mètre soixante-quinze pour à peine cinquante-cinq kilos, elle était aussi fine qu’athlétique. Ses épaules se refermaient en finesse sur la naissance de ses biceps, dans un adorable petit creux, et ses jambes aux mollets fermes paraissaient interminables. Le genre de jambes capable de vendre des escarpins hors de prix comme des petits pains.

Élise travaillait ses pointes au minimum trois fois par semaine. Cette passion pour le ballet lui venait de sa mère, ancienne étoile montante de l’opéra de Paris, dont la carrière s’était brutalement arrêtée à cause d’une cheville fragile poussée à son extrême limite. Élise n’avait pas la prétention de faire de la danse sa carrière, mais elle mettait tout en œuvre pour atteindre le niveau d’enseignement de sa mère, et ainsi, rendre hommage à l’œuvre de sa vie.

Ethan soupirait à l’autre bout de la pièce.

Les cheveux roux d’Élise flamboyaient malgré l’obscurité de la pièce, hypnotique vision de ces sorcières d’un autre temps, que l’on brûlait sur le bûcher par jalousie. Ses pointes étaient plus claires que le reste de sa chevelure, presque blondes, résultat de deux mois au bord de mer, sous le soleil d’Italie.

Élise avait profité de l’été pour passer du temps avec son père qui y vivait désormais à l’année, mais surtout pour jouir de sa villa de Cala Piccola, située sur les hauteurs du belvédère. Elle s’était baignée tout le mois de juillet, entre ses exercices de barre et ses lectures pour la rentrée.

Ethan ne pouvait quitter des yeux ses boucles, ses spirales tendres et légères. Elles étaient ondulées comme les chevelures des sirènes. Leurs reflets attrapaient chaque particules de lumière pour les renvoyer jusqu’à lui, dans un flot lumineux irréel. La pièce entière baignait dans ses nuances d’ocre et de sienne.

Ethan était subjugué. Il n’arrivait pas à décrocher son regard d’elle.

Il l’observait de ses yeux de jeune homme frêle, entre deux âges, à mi-chemin entre l’enfant et l’adulte. Il n’aimait pas cette étape de sa vie. Ethan voulait grandir, il voulait se débarrasser de sa voix de soprano qui basculait dans les graves sans prévenir. Il voulait être en âge de parler à des filles comme Élise, de leur tenir la main, de les attendre à la sortie et de les raccompagner chez elles, en parfait gentleman. Il voulait être amoureux et avoir une petite amie.

Il détaillait son corps des pieds à la tête, de ses jambes parfaites à ses mains manucurées de ce bordeaux sombre qu’il aimait tant. Cette couleur allait à merveille avec sa peau diaphane, constellée de tâches de rousseurs. Il avait de plus en plus envie de se rapprocher, de la toucher, de frôler sa peau du bout du doigt, comme par mégarde.

Son rouge à lèvre assorti mordait un peu sur le fil de ses dents et il trouvait cela charmant. Cela lui donnait un petit côté candide, elle paraissait si fragile ainsi, telle une sculpture de glace, une princesse venue d’un pays froid et lointain.

Il s’approcha d’elle à pas feutrés, retenant sa respiration.

Elle avait des yeux vert d’eau, clairs comme un lac de montagne en plein hiver, deux grains de beauté sur la tempe, un nez rond avec de minuscules narines, et des lèvres pleines. Pulpeuses. De ces lèvres que l’on meurt d’envie d’embrasser. De celles qui profèrent les plus tendres déclarations d’amour.

Le cœur d’Ethan se serra.

Ses pommettes hautes, au-dessous d’une rangée de cils incroyablement longs, portaient bien trop de fard à joue. Il fronça les sourcils. Qui avait pu avoir l’idée de meurtrir Élise avec un fard corail ?

Il expira doucement et se pencha sur elle pour réparer l’affront fait à cette Aphrodite de passage, quand une voix forte, rendue rauque par trop de cigares, parvint jusqu’à lui et l’arrêta net.

Des pas suivirent, de plus en plus proches, et bientôt, Ethan baissa les yeux devant l’imposante carrure de son père. Une main large et cagneuse se posa sur sa tête.

« Tu sais que tu n’as pas le droit d’être là, mon cœur. Va rejoindre ta mère, veux-tu ? »

Son père tira sur le drap de coton blanc, cachant aux yeux de son jeune fils, la belle Élise. Seule l’étiquette, nouée autour de son orteil, apparaissait encore à Ethan. Il soupira et remonta d’un pas lourd, pour manifester son mécontentement, les escaliers qui menaient à la salle de soin du funérarium familial.

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