[Extrait, chap.12] Au tournoi de boxe

Huit heures. Je restais fixée sur la porte située derrière le ring, s’ouvrant à chaque passage, inquiète de ne pas voir arriver Julian. Lui qui avait toujours été si ponctuel, cela ne lui ressemblait pas. Un coup d’œil à mon portable, pas de réponse à mon message, mais il ne l’avait pas lu. Il devait encore être sur son vélo. Les minutes se faisaient de plus en plus longues à mesure que l’inquiétude me gagnait.
Où peut-il bien être ?

En relevant la tête de mon sac après y avoir rangé mon portable, je vis Daniel monter sur le ring, vêtu d’un seul short long en satin jaune et noir et de ses gants de boxe. Je ne m’attendais pas à le voir torse nu, et pendant un moment, je me demandai si c’était raisonnable – ou simplement correct – de rester là, seule spectatrice sur l’estrade, à le regarder. Il salua son adversaire et se mit en position, les bras relevés devant son visage, en garde, ses longues jambes à demi tendues. Le coach siffla un coup sec. Le combat commencé, je ne pouvais plus quitter l’estrade, au risque de me faire remarquer.

 Daniel avança sur son opposant d’un pas rapide, un pied en appui, l’autre prêt à dégainer. Ses coups étaient francs, calculés ; sa garde, mouvante face à son adversaire. Il para tous les coups, se baissant pour éviter un crochet du droit pour remonter en lui assénant un coup bien placé dans les côtes. J’eus mal pour lui. Les coups qu’ils se portaient tous deux n’étaient pas retenus, ils cognaient vraiment. Son opposant vacilla sous la violence du choc, recula de quelques pas, abaissant sa garde un court instant et Daniel avança vers lui avec détermination.

La musique qui emplissait le hangar donnait à cette danse de guerriers une intensité qui me captivait encore plus. Mes yeux suivaient chacun de ses mouvements, des contractions de ses pectoraux à chaque coup de poing, de la pointe de son pied qui se levait dans un sifflement pour atteindre sa cible, à son regard fixé sur son assaillant. J’étais absorbée par la vision de son corps en pleine action. Daniel était impressionnant. À chaque nouvelle attaque, il se déplaçait sur le côté, passait en dessous, remontait en un éclair, replongeait, répondait en touchant juste, se déplaçait à nouveau, ne laissant aucun répit à son adversaire qui était à bout de souffle. Je ne le savais pas si agile, j’avais parfois du mal à suivre tous les coups dans ce ballet de pieds et de poings.  

Il tournait autour de son adversaire en pas-chassés, tentait de le déstabiliser, attendant le moment propice, mais lorsqu’il finit par faire un tour complet sur le ring jusqu’à se retrouver en face de moi, ce ne fut pas son rival, mais bien moi qui lui fit baisser sa garde durant une trop longue seconde. Ses yeux se plantèrent dans les miens et la surprise qui s’empara de lui donna à son opposant l’opportunité tant attendue de rentrer enfin un coup de poing. Celui-ci fut d’une telle violence qu’elle m’arracha un cri de stupeur. Sans protection au visage, Daniel reçut toute la force de l’impact en pleine mâchoire. Sans réfléchir, je me levai et enjambai en courant les quelques marches qui me séparaient de lui.

Son visage se déforma sous le choc, le poing creusa sa joue et son front se plissa. Ses yeux se fermèrent et ses jambes se dérobèrent sous lui, dans une lente et cruelle affliction, emportées par la puissance et la rapidité de l’attaque. Ses pieds quittèrent le sol, ses genoux remontèrent presque à hauteur de hanche alors qu’il était comme aspiré en arrière par une force invisible, les bras grands ouverts – mis à nu – dans une chute qui me sembla interminable. Je ne le quittais pas des yeux. Mon pied abandonna un escarpin dans sa course pour rejoindre le ring.

La petite aiguille de l’horloge, suspendue entre deux points, retenait son souffle alors que je pesais sur mes jambes dont l’équilibre était précaire entre ces bancs de bois. Le bruit sourd de son dos tombant sur le sol résonna à mes oreilles, serrant ma poitrine, alors que je tentais désespérément de rattraper la distance qui me séparait de lui. Son corps se souleva du sol un instant avant de s’échouer à nouveau complètement. Son entraîneur était déjà auprès de lui lorsque ma main atteignit la première corde.

Le coup de sifflet relâcha tout à coup la tension en suspens dans l’air.

« Ta garde, Dan ! Ta garde ! » hurla-t-il tout en l’empoignant par le bras pour l’aider à se relever.

Daniel, encore sonné, se laissa porter par son professeur qui ne cessait de lui crier dessus. Les mains en appui sur les genoux, Daniel peinait à reprendre sa respiration. Il finit par lever son gant pour demander une pause et se redressa, haletant. Il enleva son protège-dents pour glisser un mot à l’oreille du coach et s’avança vers son adversaire en souriant, pour le féliciter de son coup bien placé, avant de s’approcher de moi. Agrippée à la corde, j’étais rongée par l’inquiétude.

« Danny, ça va, tu n’as rien ? »

Il s’assit sur le rebord un instant, me sourit doucement, puis se laissa tranquillement glisser entre les cordes, passant à quelques centimètres de moi, sous le regard désapprobateur de son instructeur.

« Oui, ne t’inquiète pas, je n’ai rien » me rassura-t-il.

Il s’éloigna du ring en direction d’un banc et ne pouvait s’empêcher de sourire tout en défaisant ses gants. Il but une longue gorgée d’eau, s’épongea le visage et me regarda furtivement de la tête aux pieds en ramassant son sweat-shirt.

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