Chapitre III : Bonsoir, Roberta

Perse était assise sur les marches du perron, attendant que cesse le ballet des infirmiers et des préposés mortuaires. Les deux brancards descendirent les marches en émettant un claquement pénible pour Perse, qui était à bout de nerfs. Les corps, dissimulés dans de grands sacs noirs en plastique et attachés par des lanières sur les brancards, montèrent dans le fourgon. Elle suivit des yeux l’ambulance qui remonta la rue jusqu’à disparaître dans la nuit. C’était fini. Plus de sirènes, plus de bruit. Juste les lumières bicolores de la voiture de Police qui s’acharnaient à lui agresser la rétine et les psalmodies lointaines de sa mère, encore dans la maison.

L’officier, muni de son petit carnet et de son stylo à pointe rétractable qu’il faisait cliqueter en boucle sans s’en rendre compte, tentait d’obtenir des réponses sur les évènements de cette soirée, mais Perse était muette, encore en état de choc, dans un état second. Elle n’arrivait pas à comprendre ce qu’il s’était passé, ni pourquoi les esprits de son père et de son frère n’étaient pas restés dans le coin pour lui parler. Pourtant ils connaissaient sa particularité. Ils auraient dû rester. Le regard dans le vide, elle n’entendait que vaguement la voix du policier. Ses mots lui parvenaient comme un écho dans l’eau. Brouillés, confus. Une incompréhensible succession de sons diffus dont le sens échappait à Perse. Elle était ailleurs, coincée dans le fil de ses pensées, naviguant entre les images de son père et de son frère sur le sol, et des mains ensanglantées de sa mère. Perse n’arrivaient pas à se les enlever de la tête.

Le silence pesant qui régnait fut interrompu par l’arrivée d’une Ford Mustang coupé de 1965, dont le moteur V8 raisonnait à en faire trembler les fenêtres. La voiture se gara en travers du trottoir, juste devant le portillon de la maison. Perse releva la tête. Le ventilateur se donnait à fond pour refroidir le moteur, et ce n’est qu’une fois qu’il s’arrêta, que la portière grinça.

Une vieille femme beaucoup trop grande sortit de la Mustang défraîchie, autrefois repeinte dans une atroce couleur moutarde. Entre ses lèvres ridées et pincées siégeait une cigarette brune sans filtre, imbibée de salive. Elle tira une dernière bouffée et jeta son mégot à terre avant de l’écraser sous sa chaussure comme un cafard indésirable.

Elle claqua la portière et s’avança vers la maison, quand un frisson lui parcourut la nuque. Elle se retourna et vit alors, sur le trottoir d’en face, l’homme au chapeau de feutre, dissimulé dans l’ombre du lampadaire éteint. Sale petit enfoiré, t’es vraiment une mouche devant un tas de merde, grommela-t-elle entre ses dents à son intention. Celui-ci esquissa un rictus et tira sur sa cigarette. Ses yeux rougeoyèrent autant que la braise.

Elle sortit avec anxiété une autre cigarette de son paquet et l’alluma tout en reprenant son chemin vers la maison. Elle était arrivée juste à temps, Perse était encore là, mais il lui fallait agir au plus vite. Elle savait qu’il était là pour elle, comme à chaque fois qu’une des leurs atteignaient l’âge fatidique de dix-huit ans. Elle se rappela son propre anniversaire et maugréa un « Majorité, mon cul ». Il était hors de question qu’il l’emmène. Il n’en avait pas le droit, mais contrairement à elle, Perse n’était pas au courant. Elle n’était au courant de rien, à cause de sa mère qui l’avait gardé dans l’ignorance contre tout bon sens.

Perse et le policier observaient avec curiosité cette immense femme maigre qui s’avançait vers eux, vêtue d’une longue robe à fleurs démodée sous un cardigan informe et rongé par les mites. La vieille femme détailla Perse des pieds à la tête en tirant sur sa cigarette. Elle fit une moue. Quelque chose chez la jeune fille l’intrigua. Quelque chose de peu ordinaire. Elle s’était attendue à tout, mais pas à pouvoir distinguer aussi clairement un aura pourpre autour d’elle, aubergine, pour être exact. L’aura de Perse était si dense qu’il se dressait autour d’elle comme une barrière, au point où elle se demandait si elle arriverait à le traverser pour atteindre Perse et la toucher.

L’officier ouvrit la bouche. La vieille femme leva la main d’un geste dédaigneux avant même qu’il n’ait pu prononcer le moindre mot.
« Perséphone Custodis ? Je suis Roberta, ta grand-mère. Je suis venue te chercher pour te ramener chez moi ».

Elle s’était annoncée à Perse comme si celle-ci l’avait attendue, désespérée à l’idée qu’elle vienne la sortir de cette situation. Perse leva un sourcil et considéra à contre cœur sa proposition. Sans nouvelles de son frère Seth, elle était bien obligée de reconnaître qu’elle n’avait pas d’autres options que de partir avec sa grand-mère. Elle était cependant méfiante. Ses parents lui avaient parlé d’elle dans des termes si peu élogieux, qu’elle était bien la dernière personne qu’elle souhaitait rencontrer, en particulier après tout ce qu’il venait de se passer.

Son père disait d’elle qu’elle était une folle furieuse, une sorcière. Le genre de personne que l’on évite de côtoyer si on tient un tant soit peu à sa santé mentale, et vu l’état dans lequel était actuellement sa mère, Perse commençait à se dire que cette Roberta devait sûrement y être pour quelque chose. Mais Perse était trop épuisée pour refuser l’aide inopinée de cette grand-mère inconnue, supposée Grande Prêtresse du Coven de Ianus – un club d’hystériques férues de sorcellerie et de mythologie, selon son père. Minerva Roberta Custodis, de son vrai nom.

Le policier tourna les pages de son carnet à plusieurs reprises, en fronçant les sourcils.
« Custodis ?
— C’est le nom de jeune fille de ma mère, lui indiqua Perse dans un état de semi-conscience. C’est un vieux nom Prusse. Ou grec, je ne sais plus. Mais je ne le porte pas, mon nom est Perse Evans.
Perséphone, rectifia la grand-mère à l’attention du policier qui s’était mis à noter.
Perse, tout court » répliqua Perse au policier qui ne savait plus où donner de la tête entre les deux.

Roberta se tut, non sans afficher un air mauvais sur son visage sillonné de rides. Elle écrasa sa cigarette, murmura un peu importe, et tendit à Perse sa main osseuse aux ongles longs, manucurés dans un rouge vif d’un autre temps.

« Enchantée, Perse-tout-court ».

Perse serra cette main tendue sans grand enthousiasme. La paume de Roberta était plus chaude qu’elle ne l’avait imaginé, et sans comprendre pourquoi, Perse se sentit tout à coup apaisée, comme si la présence de Roberta venait de lui ôter toute tension. Elle lui sourit et répondit, anormalement aimable : « Enchantée moi aussi, Roberta ».  Perse ignorait que son astucieuse grand-mère venait de lui prendre une bonne partie de son énergie vitale. Assez, en tout cas, pour faire en sorte que la puissance de son aura soit reléguée au rang de vague chatoiement. Assez, donc, pour ne plus être une cible ambulante pour le Prince des mouches qui attendait toujours sur le trottoir. Que cela accroisse au passage les pouvoirs de Roberta était un supplément plus qu’appréciable pour elle.

L’officier interrompit cette inattendue réunion de famille d’un raclement de gorge. Roberta retira sa main et le foudroya du regard. Le jeune homme lui indiqua, d’une voix malhabile devant son écrasante prestance, qu’il y avait encore quelques sujets importants à traiter avant qu’elle puisse emmener Perse chez elle. Notamment, ce qu’elle comptait faire pour Cassandre.

Roberta leva les yeux et passa la seuil de la porte en soupirant. Sa fille répétait encore « la porte… la porte… la porte doit rester fermée ». Roberta s’accroupit devant elle et lui caressa doucement les cheveux. Peu lui importait désormais que Cassandre ait refusé de lui parler pendant autant d’années, qu’elle ait refusé de lui présenter sa petite-fille, ou qu’elle l’ait mise en pensionnat pour l’éloigner d’elle et de leur monde. Elle restait sa fille, et cela l’attristait de la voir dans cet état.

« Ne t’inquiète pas, la porte ne s’ouvrira pas. J’y veillerai. »
Cassandre stoppa net sa liturgie et leva les yeux vers sa mère. Ses iris bleus étaient perçants, de ces yeux qui voient à travers l’autre, qui explorent les profondeurs de l’âme humaine. Roberta su qu’elle l’avait reconnue. Elle tenta de lui prendre la main mais Cassandre la retira d’un geste vif. Elle s’entoura de ses bras et recommença à psalmodier. Roberta soupira.
« Je veillerai sur Perse et je te vengerai de cet enfoiré. En attendant, tu seras à l’abri, quelque part où il ne pourra rien t’arriver. Fais-moi confiance. »

Sans s’émouvoir, Roberta se releva, sortit un vieux téléphone portable à touches, pianota dans son répertoire, et sortit passer un appel. Elle avait un contact plus que douteux dans une institution spécialisée, qui lui répondit qu’il libérait sur le champ une chambre pour sa fille. Roberta regrettait de devoir la placer dans une de ces chambres blanches aux murs capitonnés, mais elle savait qu’elle y serait en sécurité, et avec Perse désormais sur les bras, elle n’avait pas d’autre choix.

Elle apostropha la policier sans grande cordialité.
« Ils seront bientôt là, officier, je vous laisse gérer, je pense que c’est dans vos cordes. Ils ont toutes les informations nécessaires.
— Vous ne restez pas pour signer la décharge ?
— Non, pas besoin. Ils ont déjà le dossier de Cassandre, ce n’est pas la première fois qu’elle… Ils savent parfaitement ce qu’ils font. Je passerai la voir dès demain. Si vous avez besoin de me contacter, voici mes coordonnées. »
Roberta lui tendit une carte de visite bleu foncé, sur laquelle était écrit en lettres dorées :

Minerva Custodis, spécialiste en mythes et religions et Grande Prêtresse du Coven de Ianus. Bienvenue « Au chaudron d’Or », notre boutique ésotérique holistique de charmes, livres et accessoires de sorcellerie. Accès interdit aux hommes le matin de 8h21 à 12h42.

« Mon numéro est en dessous. Passez à la boutique quand vous le souhaitez. Demain à 14h30 par exemple. »

L’officier eut bien du mal à cacher son étonnement, même si, d’un autre côté, cela expliquait beaucoup de choses. Roberta faisait partie de ce groupe de femmes étranges qui se rassemblaient tous les samedis soir dans la forêt à la sortie de la ville. Il avait plusieurs fois été appelé pour disperser, selon les mots de son chef, « ces vieilles femmes à poil qui dansent autour d’un feu alors qu’elles n’ont pas d’autorisation valide pour un rassemblement nudiste ». Il réprima un frisson en imaginant Roberta nue, ravala sa bile et rangea la carte dans son carnet.

Roberta se tourna vers Perse et lui tendit à nouveau la main.
« Prend tes affaires, jeune fille. Tu viens chez moi. »

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