[Extrait, chap.10] Un tour à la fête foraine

L’après-midi fut très agréable, bien qu’un peu dispendieux pour Julian qui, malgré toute sa concentration et sa bonne volonté, n’avait pas l’habileté de son père pour manier une carabine. Il lui fallut une dizaine d’essais, mais il réussit à obtenir ce gigantesque ourson rose à poil long que Diana convoitait depuis le début. Elle rayonnait, et Julian, d’une galanterie que je lui découvris avec fierté, porta au bras la peluche toute la soirée.

Nous laissâmes nos jeunes s’amuser, pour aller tranquillement papoter sur un banc en picorant dans un gros sac de popcorn caramel, mais il ne se passa pas bien longtemps avant que Nathan reprenne ses hurlements. Anne s’excusa de devoir m’abandonner pour mettre au lit son hurleur gesticulant, harassé – mais pas encore terrassé – par la fatigue.  

Seule, j’hésitais à rentrer à la maison, mais l’annonce d’un feu d’artifice imminent me convainquit de rester encore un peu. Je me baladais au milieu de la foule, le paquet de popcorn dans les mains, quand j’aperçus Diana se tenir derrière Julian, son ourson au sol. Une main en arrière pour faire barrage et la protéger, Julian s’énervait contre quelqu’un que je ne discernais pas de là où j’étais.

Le temps de me rapprocher d’eux pour voir ce qu’il se passait, naviguant à travers la foule dense, ils étaient déjà en train de s’éloigner d’un pas vif, main dans la main. Je m’arrêtai en découvrant, appuyé contre la barrière des autos tamponneuses, Andras MacMillan fumer une cigarette sans les lâcher des yeux. Sa mèche plaquée en arrière, je pouvais enfin voir son visage. Il avait les joues creusées, une mâchoire tranchante, mais son visage avait quelque chose de très doux, presque inoffensif. J’hésitais.

Est-ce que je devrais aller lui parler ?

Il était seul. Cela me semblait être une occasion à ne pas rater. J’avais l’espoir de lui faire entendre raison, qu’il arrête de s’en prendre ainsi à Julian.

Lorsqu’il me vit arriver vers lui, son visage s’illumina du même sourire narquois que je lui avais vu la première fois, et toute la douceur que j’avais cru discerner sur ses traits s’évanouit en un instant.

Je déglutis.

Ce garçon avait vraiment un don pour me mettre mal à l’aise. Il changea de posture, croisant les bras sur son maigre torse et rejeta sa tête en arrière pour me regarder de haut. Mais il était trop tard pour me défiler. Face à cette grande brindille habillée de noir, je me sentis comme dans la gueule du loup. Il leva un sourcil, attendant que je dise quelque chose – j’avais quelque peu égaré mon courage en chemin.

 « Écoute, entamai-je d’une voix peu aguerrie, je ne sais pas trop ce qu’il se passe entre toi et Julian, mais il faut que tu le laisses tranquille. Ça ne peut pas continuer comme ça, je suis sûre que tu t’en rends compte… »

Ma voix avait peu à peu perdu en intensité. Il ne répondait rien et continuait de me toiser. Je me décomposais sous son regard de glace. Les iris de ses yeux bleus étaient si clairs, que dans cette nuit éclairée de mille lumières électriques, ils paraissaient blancs. Seul le noir de sa pupille me fixait sans faillir. Un regard fantomatique.

Lorsqu’il décroisa les bras un peu trop brusquement, un hoquet de peur m’échappa, par réflexe. Cela le surprit autant que moi et il se mit à pouffer de rire. Cette situation inattendue détendit l’ambiance en une seconde. Les mains dans les poches, il se pencha vers moi avec un sourire plus amical. Je sentis au fond de moi que j’avais eu raison d’aller lui parler. Il entrouvrit la bouche… mais un bruit lui fit tourner la tête.

Il se figea.

Tournant la tête à mon tour, je vis Daniel au loin qui nous observait d’un mauvais œil. La mâchoire d’Andras se resserra alors, son sourire disparut et il se referma aussi sec. Il fusilla du regard Daniel avant de se pencher à nouveau vers moi.
Finalement ce n’était pas du tout une bonne idée.

Il avait une voix rauque, comme éraillée par des années d’alcool et de tabac.
« Vous avez de la chance d’avoir votre chien de garde italien dans le coin, sinon…
— … « Sinon » ? Sinon quoi ? »
Certes, je n’étais pas bien téméraire face à ce cliché ambulant de cuir et de piercing de vingt centimètres de plus que moi, mais je n’allais pas me faire menacer sans rien dire. Il s’approcha plus près encore de moi, et avec un sourire en coin, me regarda de haut en bas en se mordant la lèvre, avant de murmurer dans un souffle chaud au plus près de mon oreille :
« Sinon, je t’aurais mangé toute crue. »

Je le considérais sans trouver quoi que ce soit à dire, perplexe – et mal à l’aise, encore une fois – face cette répartie lubrique sortie de nulle part. Amusé par ma réaction, il me quitta, retournant vers la fête foraine d’un pas lent, cadencé par son rire guttural. Derrière lui, le ciel se zébrait de couleurs, explosant de toutes parts. Andras disparut dans la foule, son blouson de cuir illuminé par les éclats de bleu et de blanc du feu d’artifice.
Petit con…

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