Lionel était l’archétype du connard.

Ingénieur de formation, Lionel possédait une petite maison en banlieue, avec un extérieur orienté plein sud, un barbecue à gaz dernier cri posé sur du gazon synthétique, et un garage aménagé pour sa Mini-Cooper toutes options. Il avait contracté un crédit sur vingt-cinq ans, avec un apport plutôt rondelet qui lui venait d’un héritage familial, mais il ne pouvait s’empêcher de rabâcher sur le poids de sa carrière d’ingénieur dans la construction de son patrimoine, et encourageait ses amis à faire comme lui. Lionel n’était d’ailleurs jamais avare en conseils immobiliers, notariaux ou comptables, alors qu’il n’y connaissait strictement rien. Mais Lionel s’en fichait, tant qu’il brillait auprès de ces prolétaires de merde qu’il se coltinait depuis le lycée. 

Il était marié depuis dix ans avec Marie-Annabelle, une femme charmante et docile, qui fut, à une époque bien lointaine, d’un intellect et d’une perspicacité rare, mais dont le caractère avait été gommé au fil des années par l’égo envahissant de son mari. Marie-Annabelle avait abandonné ses études pour permettre à Lionel de se concentrer sereinement sur sa carrière. Le jeudi soir, Lionel et Marie-Annabelle allait au restaurant, et le samedi matin, au cinéma. Le dimanche était réservé pour les brunchs avec leurs amis. Ces activités étaient le socle de leur vie de couple. Évidemment, pour Lionel, c’était plus que suffisant.  

Lionel était un féru de technologie. Il ne jurait que par ça. Tout avait commencé un soir de novembre, quand, en revenant du travail, il avait aperçu dans la vitrine d’une boutique, une montre connectée. Connectée à quoi, ça, Lionel s’en fichait bien. L’important était que c’était une nouveauté et qu’elle était parfaitement hors de prix. Il avait passé la nuit à rêver de son prochain brunch, arborant cette montre high-tech à son poignet. Oh, comme ils seraient impressionnés, ces cons de prolos.

Après la montre, vint le lecteur MP3, la tablette, puis la liseuse. Lionel était convaincu que l’ère du numérique supplanterait un jour le papier et ses monstrueuses bibliothèques qui donnaient à leur salon moderne un air de repère de gauchistes, même si Lionel n’avait pas ouvert un livre depuis la fac. Marie-Annabelle, elle, aimait lire. Elle lisait principalement des romans d’amour, de ceux que l’on trouve sur les rayons du supermarché. Elle avait depuis longtemps laissé de côté toute forme de littérature susceptible de donner envie à ce cher Lionel de lui partager ses commentaires bienveillants, sur le fait notamment qu’elle lisait de la merde et qu’elle n’avait aucun goût en la matière. Quand elle lisait Freud, il hurlait au Lacanisme ; quand elle lisait Zola, il prônait Balzac comme seul grand auteur. Mais ses romans d’amour à l’eau de rose, par contre, Lionel n’en avait rien à faire, les qualifiant simplement de romans pour bonnes femmes. Ainsi, elle avait trouvé un moyen d’avoir la paix.

Tous les soirs, Lionel branchait son téléphone portable, son ordinateur, sa tablette, sa liseuse, sa montre connectée, et programmait son réveil connecté. Une fois l’alarme de sécurité de la maison branchée, il actionnait la commande des volets roulants électriques depuis son smartphone, mettait sa boite à dodo connectée sur les « sons et bruitages de la mer de l’Atlantide nord, hiver 2013 », se glissait dans ses draps anthracites en satin de coton peigné à 120 fils/cm² et éteignait la lumière, alors que sa femme était en train de lire. Elle se levait alors, et partait s’installer au salon pour ne pas le déranger.

Lionel était l’archétype du connard.

Il ne comprenait pas que sa femme préfère aller au marché plutôt que de faire ses courses en ligne et de passer les récupérer au Drive. Il ne comprenait pas qu’elle ne reçoive pas directement la Newsletter de leur journal quotidien par mail, et qu’elle préfère se déplacer jusqu’au petit kiosque à journaux. Comment le payait-elle d’ailleurs ? Lionel n’avait plus eu d’argent liquide sur lui depuis l’avènement du sans-contact, et le kiosque ne prenait pas la carte. Mais plus que tout, il ne comprenait pas ce besoin de se rappeler les numéros de téléphone par cœur, de conserver les tickets de caisse, ou de posséder une encyclopédie.

Lionel, lui, faisait tout avec son smartphone. Il travaillait, payait leurs factures, écoutait de la musique, réservait au restaurant, contrôlait la fréquence de son rythme cardiaque envoyé depuis sa montre, spéculait en bourse, gérait son capital, faisait du shopping, suivait le GPS pour aller chez ses parents, programmait l‘ouverture automatique des volets roulants, bref, il faisait tout. Il adorait cette sensation de tout posséder à portée de main.

Cette adoration pour la technologie et le tout-numérique lui passa net le jour où, alors que Marie-Annabelle était au marché, un grain de raisin se coinça dans sa gorge. Lionel ne put plus respirer.

Par reflexe, il prit son téléphone. Lionel savait qu’il existait un… truc… avec le sternum… il ne savait plus très bien. Une manœuvre médicale avec un nom allemand. Il en avait même parlé au brunch, dimanche dernier. Il savait qu’il suffisait de donner un coup fort sur le … truc, pour que le raisin ressorte tout seul. Mais Lionel avait une mémoire de merde. Il pianota « méthode Himmler » dans la barre de recherche de son navigateur. Devant les résultats, il effaça son historique. Il plaqua sa main contre sa gorge qui se serrait de plus en plus. Son visage devenait rouge. Il tenta de rechercher « méthode Heydrich ». Désormais, Lionel serait fiché S.

Il s’agenouilla sur le parquet de bois flotté breton en monolame large, à 110 balles le m². Il pantelait comme un poisson hors de l’eau. Lionel trouva enfin un article sur la compression abdominale selon la méthode de Heimlich. Soulagé, il ouvrit la page, accepta les cookies, le formulaire RGPD, l’abonnement à la newsletter, l’offre spéciale sur le gel douche avec un luffa en fibres naturelles offert à l’achat de deux articles hors soldes et promotions déjà appliquées et dans la limite des stocks disponibles, accepta le captcha, prouva qu’il n’était pas un robot en sélectionnant les images montrant des panneaux de signalisations sur une photo pixellisée, recommença une deuxième fois, contourna le pop-up de chatbot qui prenait 90% de l’écran, pour enfin aboutir à l’article.

Celui-ci était un lien de redirection vers l’article originel. Lionel cliqua sur le lien.
Erreur 404.
Pour Lionel aussi.

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