Chapitre IV : Nouvelle vie

Pas un mot durant le trajet. Ni en arrivant devant un portail en fer qui s’ouvrit automatiquement, comme s’il avait reconnu la voiture. Pas un mot non plus, en traversant la forêt par un chemin de terre bordé de bouleaux. Tout n’était que silence dans l’habitacle. Perse laissa son regard vagabonder par-delà la vitre. La forêt alentour était dense et sombre. Elle vit de nombreux esprits déambuler entre les arbres, le regard vide. Ils formaient une multitudes de taches blanches laiteuses et diffuses dans la nuit, telle une armée de zombies dans un vieux film en noir et blanc. Perse frissonna.

Elles arrivèrent enfin devant une ancienne maison à deux étages, dont la façade avait été repeinte en plusieurs couleurs, devenues fades avec les années. En sortant de la voiture, Roberta adressa un simple « Bienvenue chez moi » à Perse. Seul le bruissement du vent dans les feuilles comblait à peine le silence pesant entre les deux femmes. Perse suivit sa grand-mère. Exténuée, elle ne rêvait que de s’allonger pour pouvoir dormir d’un long et profond sommeil. Demain serait un autre jour.

La porte s’ouvrit au passage de Roberta, ce qui, cette fois, intrigua Perse. Elle regarda attentivement la poignée en entrant. Qu’un portail s’ouvre devant la Mustang passe encore, mais une vieille porte d’entrée en bois, visiblement sans système électronique sophistiqué, ça, ce n’était pas normal. Mais ce qui l’était encore moins pour Perse, et de très loin, était la décoration intérieure.

Elle ouvrit de grands yeux en pénétrant dans la maison aux murs violets et bleu canard, dont un peint en vert bouteille au fond, tous recouverts de tableaux de natures mortes. Les cadres de panier de fruits ou de fleurs dans des vases en cristal qui tapissaient le long couloir donnaient une ambiance sinistre à cette maison. Le sol, en parquet de bois noir, recouvert d’un long tapis persan bordeaux délavé, finit de donner le ton. Perse commençait presque à regretter la décoration austère – mais moderne, si l’on se fie à la définition du minimalisme – du dortoir du pensionnat. Ils étaient loin, les lits en fer forgé noir, les draps blancs et les murs vierges et immaculés, recouverts de chaux, ornés d’un simple crucifix en bois. Un coup d’œil au plafond, sur l’immense lustre en cristal qui n’avait pas dû être dépoussiéré depuis son installation dans les années trente, suffit à Perse pour lui donner de sombres pressentiments sur ce à quoi allait ressembler sa vie ici.
Putain mais c’est le colonel moutarde avec le chandelier dans le salon ici…

« Je vais te montrer ta chambre. Tous les meubles sont du XVIIIe, alors je te prierai d’y faire très attention. Ne pose rien dessus sans avoir mis un linge pour le protéger. Nous sommes d’accord ? »
Perse acquiesça.
« Bien, alors bonne nuit. »
Sans plus de cérémonie, Roberta laissa Perse devant la petite porte en bois de sa nouvelle chambre. C’est parti. La poignée grinça si fort qu’elle lui provoqua des frissons, des orteils jusqu’aux oreilles. Elle songeait déjà, dès son réveil, à graisser le ressort avec un coup de WD-40 qu’elle gardait toujours dans son sac.

Perse avait un esprit pratique allié à une patience limitée, ce qui l’avait amené à transporter avec elle toute sorte d’outils de quincaillerie pour contrer les nuisances sonores des esprits. Elle avait passé des nuits à suivre les fantômes claqueurs de porte, les grinceurs de gonds, et autres empêcheurs de dormir en paix. Si elle avait pu les toucher, elle les aurait bâillonnés.

La chambre était lambrissée de bois brun du sol au plafond. Une tapisserie de style médiéval recouvrait le mur, en face d’un lit à baldaquin. Il faisait très sombre. Perse plissa les yeux à la recherche d’un interrupteur, qu’elle sentit sous ses doigts un instant, avant qu’il ne s’échappe. Même si elle savait cela impossible, elle aurait juré qu’il s’était enfui quelques mètres plus loin.
C’est quoi ce bordel ?

La maison avait bien plus que ce que l’on pouvait appeler « une âme ». Elle était le prolongement de Roberta Custodis : austère, étriquée, et un peu connasse sur les bords. Elle exigeait une longue présentation avant de se montrer un tant soit peu cordiale avec les invités. Perse était de la famille, la maison le savait, mais elle restait prudente. Même elle, avait senti que Perse n’était pas comme les autres, et cela ne lui plaisait guère.

Une petite lampe de chevet, à l’abat-jour en verre peint, se dessina dans la pénombre, au fond de la pièce. Perse avança vers elle, se prit les pieds dans un des nombreux tapis poussiéreux, et poussa un juron. Le lambris craqua de désapprobation. Une fois l’olive de l’interrupteur atteint, la faible lumière ocre baigna de ses rayons la chambre, qui paraissait encore plus sinistre. Perse posa son sac sur le lit qui poussa un grincement aigue. Perse soupira.
« Demain est un autre jour, tenta-t-elle de se rassurer, demain est un autre jour. »

Elle se coucha, mais les souvenirs de la vision de sa famille, déchirée, hurlante dans les flammes, emplirent ses rêves. Elle revit le visage déformé de son frère, la poitrine éventrée de son père, et sa mère, qui riait, et riait encore, les mains ensanglantées.

Le lendemain, à six heures tapantes, un vacarme infernal s’éleva dans toute la maison. Des casseroles tambourinaient, les tuyaux d’eau pestaient et sifflaient : tout s’était mis en branle dans un concert dont Perse se serait bien passée. Un œil à peine ouvert, les cheveux en pagaille et l’haleine douteuse, Perse maugréa dans les draps rêches avant de décider de se lever.  

La maison était encore plus impressionnante à la lumière du jour. Chaque pièces étaient peinte dans une couleur douteuse et remplie de bibelots, tous posés sur un petit rond de dentelle. Les céramiques de canard et de chiens de chasse faisaient concurrence avec les vases japonais, les bustes de statues grecques et les trophées de chasse. Perse fixa la tête de sanglier au-dessus de la porte du hall. Son œil de verre avait été mal ajusté, il louchait avec un air idiot. Un autre bruit de ferraille. Perse continua son exploration jusqu’à trouver la cuisine, dont les murs orange reflétaient les rayons du soleil qui passaient à travers les rideaux de dentelle. 

Roberta se battait avec la porte récalcitrante d’un ancestral piano de cuisson en fonte. Elle essayait d’atteindre son plat, collé au fond du four, pendant que la porte s’amusait à lui cogner les fesses en rythme. Elle savait que Roberta n’était pas d’humeur pour ces bêtises, ce qui donnait encore plus d’entrain à ses battements. La bouilloire s’amusait de la scène. Elle sifflait avec force, perçant les tympans de tout humain présent à moins d’un kilomètre.

Perse s’approcha pour la retirer du feu. Roberta sentit son aura avant même d’entendre ses pas. La porte s’arrêta net et la bouilloire se tut.

« Ah te voilà, tu arrives pile à l’heure pour le petit-déjeuner, l’apostropha Roberta sans sortir la tête du four. J’ai appelé le funérarium, tout sera prêt pour jeudi prochain. Si tu n’as pas de robe noire il faudra sortir t’en acheter une. Tu as bien dormi ? L’officier d’hier passera à 14h30, il aura des questions à te poser. Si tu as faim il y a des toasts et de la confiture. Tu peux prendre du thé mais pas celui de la boite bleue, c’est le mien.
— D’accord… répondit-elle vaguement, mal à l’aise de voir sa grand-mère converser légèrement d’un sujet aussi grave. Comment va mam… Cassandre ? »

Roberta ne voulait pas aborder ce sujet. Elle se redressa et répondit sèchement.
« Elle va aussi bien que possible dans cette situation. »

Tirant la chaise devant Perse, Roberta s’assit en défroissant avec un air pincé sa longue robe à fleur vintage. 
« Il y a plusieurs petites choses dont nous devons discuter, maintenant que tu vas vivre ici avec moi. »

Perse regarda avec une crainte nouvelle cette grande femme maigre, au teint pâle, les joues creusées et les yeux coulants dans une rivière de rides. Son visage était fermé. Sans expression. Roberta mettait tout en œuvre pour ne rien laisser paraître.

Comment peut-elle être aussi imperturbable ?

Perse n’avait presque pas dormi de la nuit. À cause de ses cauchemars, elle avait été incapable de plonger dans le sommeil anesthésiant qu’elle avait tant espéré. Elle aurait voulu tout oublier, ne serait-ce que le temps d’une nuit. Elle aurait voulu dormir assez pour être prête à affronter la réalité. Épuisée, elle avait envie de pleurer, mais devant cette inconnue au sang-froid, elle sentait qu’elle devait rester sur ses gardes et être forte.

L’heure viendrait bientôt. Mais pas maintenant.

« Il y a des règles dans cette maison, et j’attends que tu les suives à la lettre. Le lever est à 6h, le coucher à 22h. Tu as fini le lycée. Je ne sais pas ce que tu comptes faire à la rentrée, si tu es inscrite dans une université, ni comment tu comptes gérer les frais ou le logement, et je ne veux rien savoir. C’est à toi de t’en occuper, mais au début de l’automne, dernier délai, je veux que tu sois partie d’ici. Tu as 18 ans, tu es autonome, je ne suis pas là pour te materner. »

Sans déconner… j’avais cru le remarquer. Papa avait raison, c’est une sacrée belle connasse celle-là. Je comprends pourquoi maman n’avait jamais voulu que je la rencontre.

« En attendant, tu participeras aux tâches ménagères, tu seras à table à l’heure des repas, et tu feras tes lessives. Je ne veux pas voir le moindre bazar traîner, suis-je assez claire ?
— Oui.
— Bien. Aussi, pas de visiteur. Il est hors de question que tu invites tes amies ici, ou je ne sais quel petit ami pour…
— Je n’ai pas d’…
— Tant mieux. Ne m’interromps pas quand je parle. Nous allons devoir cohabiter ensemble plusieurs mois, j’attends de toi un comportement irréprochable. J’ai fait le nécessaire pour Cassandre et ta famille, il me semble que c’est la moindre des choses que d’espérer que tu te tiennes convenablement chez moi. Maintenant que tu es seule…
— Je ne suis pas seule, s’écria brusquement Perse. Seth est…
— Ton frère est un con, répliqua Roberta sans sourciller. N’attends pas de lui qu’il t’aide en quoi que ce soit, il ne le fera pas. À partir de maintenant, tu ne peux compter que sur toi. Tu es seule. »

Ainsi, le ton était donné.

Perse sentait la colère monter en elle. Cette femme, cette affreuse vieille mégère, ne lui inspirait que de dégoût. Elle savait que ces quelques mois s’annonçaient mal. Très mal. Elle serra la mâchoire.
D’accord. C’est donc une question de survie. Je dois vivre avec Charles Manson au féminin. Ne t’inquiète pas, “grand-mère“, je ne compte pas m’éterniser ici.  

« Une dernière chose : je ne suis pas ta mère. Si elle avait décidé de te tenir éloignée de ta famille et de ce que tu es réellement, c’était son choix. Mais je refuse de continuer plus longtemps cette mascarade. »

Roberta plongea dans le regard perdu de sa petite-fille. Ses grands yeux bleus et ses longs cheveux blonds accentuaient cette image de poupée, mais Roberta savait que derrière cette apparence se cachait quelque chose de bien plus dangereux encore qu’il n’y paraissait. Elle avait passé la nuit à se tordre dans son lit, à tenter de digérer un simple extrait de son aura trop sombre, trop dense. C’était la première fois que cela lui arrivait, et elle avait pris cela comme une mise en garde de premier ordre. Ces quelques mois s’annonçaient mal. Pas besoin de lire l’avenir pour le savoir. Roberta devrait se montrer forte et intraitable. C’était une question de survie, pour elle, et pour le monde.

« Perse, tu n’es pas une jeune fille ordinaire. Tu es une gardienne.
Une… ?
— Une sorcière, si tu préfères. Comme ta mère, comme moi, comme ma mère, et ainsi depuis la création. Tu viens d’une lignée exceptionnelle, et maintenant que tu as 18 ans, tu ne peux plus te permettre de vivre dans l’ignorance. Tu as une responsabilité envers les humains.
— Okaaaay. Et vous, vous êtes complètement pétée de la tronche. »

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