[Extrait, chap.13] Dans le bureau de Pearce

Il flottait dans l’air une vieille odeur de patchouli rance. La bibliothèque derrière l’imposant fauteuil de cuir noir regorgeait de beaux livres de psychologie, dont la couverture immaculée indiquait clairement que ceux-ci n’étaient là que pour donner un air intellectuel à ce bureau. C’était tellement prévisible.

Angus Pearce, le conseiller pédagogique de l’A&D College, était d’une suffisance exaspérante. Il portait un costume trois-pièces en tweed marron, surmonté d’un nœud papillon ringard. Il devait avoir à peine la cinquantaine, mais ses manières étaient désuètes. Lors de chaque réunion parents-professeurs, je faisais mon possible pour l’éviter et ne pas avoir à serrer sa main molle et moite, et voilà que j’étais là, de mon plein gré, dans son bureau.

Mon sourire crispé commençait à montrer des signes de fatigue. Pearce avait entendu mon exposé de la situation de mon fils, pourtant il venait de me répondre, avec un calme et un détachement qui ne faisait que nourrir la colère qui grandissait au fond de moi, que cela ne devait être qu’un simple malentendu.

« Les enfants, surtout durant cette période si particulière qu’est l’adolescence, avec leurs hormones en fusion, ont tendance à exagérer les choses dans le seul but de se faire plaindre. C’est très commun, vous savez. Je doute que votre beau-fils fasse hélas exception à cette règle bien connue des plus éminents psychologues.
— Mon fils, articulais-je avec difficulté à travers mes dents serrées, est rentré à la maison avec un œil au beurre noir. Il me semble difficile d’exagérer un œil au beurre noir.
— Un malencontreux accident, j’en suis sûr. Ces jeunes gens sont si maladroits et pleins… d’énergie juvénile, peut-être au cours de sport un ballon a été envoyé trop fort, cela est très fréquent. Mais parler d’intimidation, Madame Abbott, je pense que c’est très exagéré. Je sais bien combien les femmes peuvent être émotives parfois… »

J’en avalai de travers la bile qui me montait dans la gorge. Aucun dictionnaire au monde ne contenait l’étendue du vocabulaire d’insultes qui me passa par la tête et que je peinai à retenir. Pearce était la personne référente pour les dossiers scolaires, je ne voulais pour rien au monde que Julian ne puisse passer en classe supérieure à cause de sa mère, qui aurait essayé de cogner sauvagement cet immonde misogyne.

Pearce continua sur sa lancée alors que mes ongles s’enfonçaient de plus en plus profondément dans le cuir des accoudoirs. Je commençais à perdre patience, quand un maudit hasard fit passer Andras MacMillan devant la porte laissée entre-ouverte du bureau de Pearce. Celui-ci l’apostropha sans se rendre compte de son flagrant manque d’éthique.

« Ah ! Quel heureux hasard ! « Quand on parle du loup » comme on dit. Venez donc par ici, Monsieur MacMillan ! »

Je me raidis.

Le jeune homme qui passa la porte ne ressemblait en rien au punk que j’avais croisé à plusieurs reprises. Ses cheveux corbeaux étaient plaqués en arrière, sa chemise noire, sans un seul faux pli, intégralement boutonnée des manches jusqu’au col. Il avait troqué son habituel jean noir troué et sa chaîne en métal pour un pantalon de costume sombre. Pas un seul de ses tatouages ne dépassait de son uniforme parfaitement étudié.

Pearce l’invita à s’asseoir sur le siège à mes côtés, et MacMillan obtempéra avec un sourire aimable. Il fit mine de défroisser sa chemise d’un revers de la main, et croisa gracieusement les jambes. Cette attitude si éloignée du personnage que je lui connaissais ne fit qu’aggraver mon irritation.
Qu’est-ce que c’est que  cette mascarade ?

Pearce reprit place en face de nous, en prenant un temps pour nous jauger avant de s’asseoir, dans le seul but d’appuyer la supériorité de sa position. Quand il commença en déclarant « bon, finissons-en avec ce qui, j’en suis certain, n’est qu’un simple malentendu », je ne fus plus capable de déterminer lequel des deux j’exécrais le plus. Mon cœur s’emballait, la bile me montait, je me sentais piégée.

De son air à la fois hautain et faussement bienveillant, il demanda à Andras de justifier un supposé comportement déplacé de sa part envers Julian, et lui rapporta mon accusation d’intimidation. Ce dernier répondit sur le même ton – dans un mimétisme écœurant – qu’il ne comprenait pas de quoi il était question. Même sa voix était plus douce, presque coulante.

« Écoutez, Monsieur Pearce, vous me connaissez bien, vous savez que je peux être taquin parfois, je le reconnais bien volontiers moi-même, mais s’il est question d’intimidation, je réfute complètement cette accusation. C’est un comportement tout à fait déplorable que je condamne particulièrement.
— Je n’en attendais pas moins de vous mon cher. »
C’est une blague.

Toute cette situation était tellement irréelle, je devais faire un cauchemar. Ce n’était pas possible autrement, ou alors MacMillan était nettement plus intelligent qu’il ne voulait bien le laisser paraître. Il savait exactement comment manipuler son interlocuteur.
Vu le spécimen en face de nous, je dois avouer que sa performance a de quoi impressionner.

« En tout cas Madame Abbott, malentendu ou pas, je m’en vais de ce pas parler à mes compagnons afin qu’ils cessent d’importuner ce pauvre jeune homme. Je suis certain qu’ils ne pensaient pas à mal, mais si cette démonstration d’affection quelque peu bourrue l’a affecté, sachez que je m’en excuse et prends sur moi l’entière responsabilité de leurs actions !
— « Une démonstration d’affection un peu bourrue » ? Mais de qui tu te moques… ?! »

Pearce ne me prêta pas la moindre attention et acquiesça avec un grand sourire.
« J’en étais sûr ! Vous voyez Madame Abbott, un simple malentendu, ne vous l’avais-je pas dit ? »

Je me pinçai l’arête du nez avec force, essayant de calmer la tension qui gangrénait mon estomac, à défaut de pouvoir être encore capable de cacher mon exaspération. Sans même avoir eu la chance de m’exprimer, j’avais perdu. Sans le savoir, j’étais entrée dans l’arène de jeu de MacMillan.

« Monsieur Pearce ? »
L’assistante passa la tête dans le bureau, et s’en excusa, précisant une demande très urgente qui ne pouvait pas attendre. Pearce la suivit en s’excusant derechef.

La porte venait à peine de se refermer derrière lui qu’Andras se pencha vers moi et, de sa véritable voix rauque, il glissa à mon oreille un chuchotement chaud qui me fit hérisser le poil.

« Mmh… Si vous vouliez me voir seul à seul il fallait le dire, on peut s’arranger autrement, j’ai rien contre, bien au contraire… »

Je me levai d’un bond.

MacMillan sourit, étendit ses jambes sur le bureau et remonta ses bras nonchalamment derrière sa nuque.

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