La mémoire encapsulée

Il y a certains objets qui ont une âme, parce qu’on a mis dedans un bout de soi, de nos souvenirs, de nos rêves et de nos échecs.

Pour moi c’est un petit bout de métal, un porte-clés acheté dans une boutique du vieux-port lors d’une journée enneigée, sur lequel était inscrit les mots « Bienvenue à Montréal ».

Était, car il est perdu. Et avec lui, cinq années de vie. Cinq années à Montréal, pour finir mes études, penser à mon avenir et à ce que je voulais en faire. Cinq années de défis, de souffrance et de bonheurs immenses. Les années de la métamorphose.

Je suis rentrée du Québec avec ce petit porte-clés, l’esprit encore embrouillé sur l’insoluble question de rester ou de partir. Montréal a été ma maison, plus que n’importe où ailleurs.

« Bienvenue à Montréal ». Bienvenue chez toi.

Un petit bout de ma maison, de ma vie dans le quartier pourri de Frontenac, mais que j’aimais tant car j’y vivais avec la meilleure personne au monde. Chaque fois que mes yeux se posaient sur ce porte-clés, je me souvenais de ces moments avec toi, de nos rires, de nos larmes.

Il avait l’odeur du thé chaud, dégusté sur un canapé en velours vieux rose. Il bourdonnait du bruit de nos interminables conversations, de mes insupportables crises de nerfs et de ton incomparable patience à mon égard. Il avait le reflet des feuilles jaunes des érables des parcs, la couleur grisâtre d’un écureuil intrusif qui fouille dans mon sac à la recherche de nourriture, la douceur de la pierre polie de la Basilique Notre-Dame. Il sentait les saucisses au cheddar et les pogos, les pierogies et le makowiec, ce gâteau aux graines de pavot. Il sentait même ta soupe aux oignons. Il avait les couleurs de Québec, de ce bleu qui n’appartient qu’à lui.

J’ai peur que tout s’envole, que les souvenirs fuient comme l’eau à travers la brèche d’une roche, que tout m’échappe. Je ne veux pas qu’ils s’en aillent.

Je n’ai pas choisi de partir. J’ai avalé la pilule du destin avec amertume, et je l’ai détourné, en me convaincant, jours après jours, les yeux rivés sur ce porte-clés, que c’était un choix personnel, et que c’était mieux ainsi. Ça l’est, sûrement. Je l’espère encore.

« Bienvenue à Montréal » se rappelait à moi comme un memento vivere.

Il n’est plus. Il a disparu, mon bout d’âme avec. Un morceau de métal peut-être, insignifiant pour certains, mais un ancrage, la prise de ma vie, celle qui me raccrochait à la justification de mon retour.

J’ai le sentiment d’avoir perdu les clés de chez moi. Aucun retour n’est plus possible. Orpheline d’un appartement, d’un quartier, d’une ville que j’ai tant aimé. Avec toi. On m’a volé mon ancrage, volé mon bout d’âme.

Sa disparition, c’est la disparition de ces cinq ans. Retour au point de départ, d’Aix à Aix, sans passer par Frontenac. Frontenac est perdu, quelque part dans Aix, et moi je me sens vide.

Je suppose que c’est ridicule, ce n’est qu’un bout de métal. Mais je ne peux m’empêcher d’en pleurer la perte. Ma mémoire était encapsulée dans cet objet.

Désormais, ma maison me manque.
Tu me manques.
L’abominable monstre enfarineur me manque.

Qu’est-ce que je fous ici…

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