[Extrait, chap.19] Rendez-moi ce vélo

Je garai la voiture sur la première place libre à proximité de l’entrée principale de l’établissement. J’étais encore en train de préparer ce que j’allais dire à Pearce lorsque je vis la bande de punks en contrebas du parvis, adossés au muret, à fumer des cigarettes. Ils riaient sous le nuage de fumée qui stagnait au-dessus de leurs têtes à cause de la pluie. L’un deux se tordit presque en deux de rire et fit un pas en arrière, révélant à mes yeux le vélo de Julian.

Une colère noire m’emporta et je descendis de la voiture sans prendre le temps de réfléchir. La portière claqua, mes talons résonnèrent sur les briques trempées du parvis. Ils levèrent la tête au moment où, posant avec rage ma main sur le guidon, je me mis à vociférer au premier jeune devant moi, de me rendre le vélo.

Le petit ventripotent, qui tenait lui aussi le guidon, me regarda, incrédule. Apparemment, jamais aucun parent n’avait osé venir leur demander des comptes en personne. Il tira sur le guidon, tout en sortant un flot d’injures d’une voix forte, mais je criais aussi fort que lui. Ses yeux semblaient sur le point de sortir de leurs orbites.

J’avais bien mal choisi ma cible. Si sa taille lui conférait, de loin, un air gentillet, son visage rouge, ses mains menaçantes et sa voix ne faiblissaient pas d’un iota face à moi. Je commençais à me dire que j’avais commis une terrible erreur, mais je ne voyais pas que faire d’autre à part tenter de prendre le dessus sur lui en me montrant intransigeante, les doigts solidement agrippés sur le guidon.

C’est peine perdue.

On entendait les autres autour de nous crier « Mais pitié, faites-la taire ! » entre deux éclats de rire moqueur. Face à cette troupe d’adolescents percés, tatoués et vraisemblablement alcoolisés, ce n’était pas une petite femme colérique, dans sa robe moulante vert bouteille et hissée sur des talons hauts rouges, qui arriverait à les impressionner. Pourtant je tenais bon.

Trempée jusqu’aux os, les oreilles bourdonnantes de mes cris, je ne discernais plus leurs voix. Ils étaient rassemblés autour de moi, hurlants et gesticulants, mais je ne quittais pas ma cible des yeux. J’avais décidé que je ne repartirais pas de là sans ce vélo.

Soudain, la foule se tassa sur le passage d’une grande silhouette noire élancée qui fonça vers moi sans une once d’hésitation. Arrivé à ma hauteur, il prit brusquement ma tête entre ses mains et colla, avec vigueur, ses lèvres sur les miennes.

Je fus frappée de stupeur, le souffle coupé.

Andras MacMillan venait de m’embrasser de ses lèvres humides, qui sentaient la cigarette froide, devant un parterre entier d’étudiants médusés. Tous se mirent à rire plus bruyamment encore, alors qu’il demeurait dressé, face à moi, avec un sourire victorieux.

Ses grands yeux bleus en amande étincelaient d’une satisfaction malsaine. J’étais désemparée, pétrifiée par ce baiser volé, complètement incrédule. Je savais MacMillan capable de tout, mais ça, je ne l’avais pas vu venir.

Ses yeux cristallins me mettaient au défi de m’en détourner. Ma mâchoire se serra, mes dents grincèrent les unes contre les autres, je me laissai envahir par une colère noire qui pulsait de plus en plus fort contre mes tempes. Ses amis, hilares, le félicitaient derechef d’avoir réussi à me réduire au silence en une seule seconde. Il me fit un clin d’œil salace et se mordit l’anneau de métal qu’il portait à la lèvre.

La bile remonta le long de ma gorge. Emportée par la noirceur de mes émotions, ma main se leva brusquement pour le gifler. Il attrapa mon poignet en vol, retenant ma main grande ouverte à quelques centimètres de son visage. Prisonnière de ses doigts fins, je ne pus plus bouger mon bras. MacMillan était certes une brindille, mais une brindille de force brute.

J’essayai de me dégager de son emprise, mais il me maintenait fermement, sans même serrer. Je compris qu’il ne voulait pas me faire mal, simplement me maîtriser. Abjecte humiliation.   

« Lâche-moi tout de suite, sifflai-je entre mes dents serrées.
— Contre un baiser. De vous. Un tout petit baiser et je vous relâche, murmura-t-il, son regard opalin passant de mes yeux à mes lèvres sans se départir de cette attitude suffisante qui ne faisait que nourrir mon animosité.
— Non mais tu rêves… » grinçai-je avec un dégoût non dissimulé.

«  Joan ! »

La voix puissante de Daniel lui fit lâcher mon poignet. Nous tournâmes la tête et le vîmes remonter le parking dans notre direction. J’espérais qu’il n’ait rien vu de toute cette scène.

Daniel me rejoignit, me prit par le bras et en un geste net, franc, sans aucune hésitation et magnifiquement bien effectué, colla une droite dans la figure de MacMillan qui tomba à la renverse sous le choc. Le bruit sourd d’un os qui se brise fut suivi par la claque sonore de son corps s’effondrant dans les flaques.
Les rires se turent instantanément.
On entendait à présent chaque goutte de pluie rebondir sur les dalles du parvis dans un silence presque assourdissant.

Il attrapa le vélo laissé de côté et nous emmena loin d’eux, jusqu’à ma voiture. Aucune expression sur son visage. Il avait cogné MacMillan comme s’il avait chassé une simple mouche du revers de la main. Il me demanda d’ouvrir le coffre pour y ranger le vélo et monta sur le siège passager sans sourciller.

« Démarre. »

 Je tournai la clé et quittai le parking en jetant un dernier coup d’œil au groupe de jeunes, paniqués, accroupis autour de MacMillan, essayant tant bien que mal de l’aider à se relever.

« Mets ta ceinture s’il te plaît. »

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