[Extrait, chap.20] Bon anniversaire, Joan

Vendredi soir, Anne-Shirley avait proposé que l’on se rejoigne tous les trois en ville pour fêter mon passage officiel dans la trentaine. Elle nous donna l’adresse d’un vieux pub sur le port qui servait du whisky de qualité, et où son cher mari passait parfois un peu trop de temps, selon elle. C’était un lieu au charme d’antan. Une rangée d’alcôves de quatre places de banquettes en cuir bordeaux entourait l’immense bar central. Des bouteilles de whisky, venant des quatre coins du monde, remplissaient les étagères, du comptoir jusqu’au plafond.

Trente ans.

Jamais la célébration d’un anniversaire n’avait été si problématique et teinté de mélancolie, car plus qu’un chiffre, cette année, c’était l’écart qui se creusait avec Daniel que je fêtais. Un passage dans une autre décennie, m’éloignant entre un peu plus de la sienne, comme si rien ne pourrait jamais nous rapprocher.   

Edwin était arrivé le premier, réservant une table dans une des nombreuses alcôves intimistes en bois massif, vernis de multiples fois. Trois pintes de bière nous attendaient déjà. Je savais que ces bières n’étaient que le hors-d’œuvre d’une soirée qui s’annonçait plus longue que prévue. Je redoutais déjà de devoir prendre mon service, le lendemain matin, à huit heures, avec un Robert qui ne manquerait pas de se moquer de mon inévitable gueule de bois.

À la fin de la cinquième pinte, l’alcool commençait à sérieusement me monter à la tête, pourtant, loin de refuser une autre tournée, je me proposais même d’aller la commander directement au comptoir. Deux whiskies de vingt ans d’âge pour mes complices de beuverie, et une autre pinte de stout. La barmaid m’informa que la pinte avait déjà été payée par un jeune homme.

J’amenai, titubante, les whiskies à notre table et partis remercier ce que je pensais être Daniel, caché dans une des alcôves de la salle. Au lieu d’un grand brun massif au regard doux et au parfum exquis, se tenait, seul, avachi sur la banquette devant une rangée de verres vides, un maigrichon aux cheveux noirs.

« MacMillan ? »

Il leva mollement son verre à mon intention.

« Andras. C’est mon prénom. Et ça, dit-il en pointant la pinte que je serrais entre les doigts, c’est mon verre de… linge blanc ? Drapeau blanc ? J’sais plus. C’est pour dire que j’arrête. J’arrête d’emmerder votre fils. J’arrête tout. Promesse de scout. »

Il leva mollement ses doigts. Il était tellement saoul qu’il peinait à articuler et à garder les yeux ouverts.

« Il m’a gonflé avec ses conneries. Il n’a qu’à se démerder… » marmotta-t-il.

L’œil qui n’était pas caché par sa longue mèche était cerné de violet, autour d’un nez encore gonflé et coloré de jaune et de vert, marques d’un hématome profond et tenace. Pourtant son visage avait quelque chose de très doux.

Encore cette impression…

« Andras, qu’est-ce que tu fais ici ? Tu ne devrais pas…
Ouais, ouais, je sais… maugréa-t-il. Mais j’suis là, et j’suis bien là. Je connais tout le monde ici, j’fais partie des murs. Ça doit être un truc de famille… »

Il tenta de se relever vers moi – il grimaça – mais la douleur le fit changer d’avis. Son œil clos semblait injecté de sang. Une seconde de réaction insolite, je m’approchai de lui pour le regarder de plus près.

L’alcool qui se noyait dans mon sang m’avait donné un courage insolite. N’ayant plus peur de lui, je pris son visage entre mes mains pour constater l’étendue des dégâts que Daniel avait causés.

Il tenta d’enlever ma main, mais il n’avait plus aucune force. Sa main ne faisait qu’entourer mollement mon poignet pendant que je l’examinais. Son œil était bien injecté de sang, et on voyait la cassure du cartilage ressortir sous sa peau d’albâtre. Oubliant un instant qui il était réellement, je me pris de pitié pour lui.

« Il faudrait vraiment que tu arrêtes de te battre à tout bout de champ…
— Pourtant je me bats très peu en fait, marmonna-t-il. C’est Lucas le cogneur…
— Ah. Et la dernière fois dans la ruelle, à l’arrière du Pub ?
Oh ça… Non ça, c’était juste… mon oncle. On… discutait. Encore un truc de famille faut croire… »

Je restai coite devant sa réponse. Andras tanguait, souriant, les yeux perdus dans le vide, comme si cela n’avait aucune importance.

« Bref. Appréciez votre verre. »

D’un geste lent, je posai mon verre sur sa table et tourna les talons retrouver mes amis. Pitié ou pas, je ne voulais rien qui vienne de lui.

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