[Extrait, chap.24] Ivresse nocturne

Il ne devait pas être loin de minuit lorsque j’émergeai de la réserve, découvrant que le soleil avait depuis longtemps laissé place à une lune ronde et étincelante, zébrée de fins nuages bleu marine. Elle était basse dans le ciel, la nuit était encore jeune. Il n’y avait pas de brise ce soir-là pour repousser les nuages du chemin de sa lumière, alors elle se tenait là, dissimulée derrière son voile sombre, m’invitant à apprécier ce moment mystique et à l’aube de la nuit, le réverbère pour seule lumière, je souris à la lune.

J’allais remonter la ruelle lorsqu’une bouteille de verre vide roula jusqu’à mes pieds, tintant au fil de ses rebonds sur les pavés inégaux. Intriguée, je m’aventurai de quelques pas dans l’obscurité, pour découvrir un jeune homme avachi par terre, visiblement saoul. La lune éclairait, entre les lames nuageuses, cette silhouette familière.

« Daniel ? »

Cela faisait plusieurs jours que je ne l’avais pas vu. Il tourna à peine la tête vers moi, cachant délibérément une partie de son visage. Je m’approchai lentement et m’accroupis près de lui. Tel un animal blessé, il tourna la tête de l’autre côté, cherchant à se camoufler dans l’ombre. Il tenait une flasque de whisky vide dans une main et sa chemise déchirée était recouverte de traînées de sang qu’il avait grossièrement essuyées sur son ventre. Le coton, autrefois blanc, était perlé de sang sur son col et ses manches, étaient imbibées d’avoir trempé dans le caniveau où sa main était encore posée, inerte.

« Danny, que s’est-il passé ? »

Le son de ma voix le fit à peine réagir. Je me rapprochai de lui, la main tendue, jusqu’à ce qu’il se décide enfin à me regarder, dévoilant son visage horriblement tuméfié. Il avait l’arcade ouverte, la mâchoire déformée et sa bouche était enflée et bleuâtre. Son apparence me tira un cri d’effroi que j’étouffai dans le creux de ma main.

« Non ne me regarde pas, c’est moche, tenta-t-il d’articuler, complètement ivre. J’ai la bouche toute gonflée, mais que d’un côté c’est ridicule… Comme je me marre quand je croise un miroir ! Enfin, pas trop fort, parce que ça fait mal. Et les miroirs je les évite parce que je suis susceptible. …Oui je me marre pas beaucoup en fait. »

Adossé au mur de briques, les bras ballants, traînant sur les pavés froids, ses longues jambes tendues qui dépassaient du trottoir, il riait à sa propre blague. Il le regretta quelques secondes plus tard. Son torse se contracta sous l’effet de la douleur, avant de retomber lourdement contre le mur. Ses phalanges étaient noires de sang séché, preuve qu’il avait dû se battre avec acharnement.

Je n’avais pas besoin de poser de questions, je me doutais qu’il devait s’agir des représailles de MacMillan suite au coup de poing fracassant de Daniel. Et au vu de ses innombrables blessures, tout le groupe avait dû lui prêter main-forte. Mon cœur se serrait devant ce Daniel brisé, au corps meurtri et à l’égo abîmé. Malgré sa difficulté apparente à lever le bras, il cherchait encore à boire à la flasque que je lui retirais des mains avec autorité.

« Je crois que ça suffit pour ce soir.
— Non, je peux boire encore… Je suis déjà au fond. C’est la fin. C’est comme les chevaux, je peux plus courir là, il est temps de m’abattre. Au moins je n’aurai pas à me nourrir cet hiver…
— Tu dis n’importe quoi, allez, viens. Lève-toi. »

Il saisit la main que je lui tendis et se hissa péniblement à ma hauteur. Il titubait, appuyé sur une jambe, l’autre traînant mollement en arrière. Son bras posé de tout son poids sur mon épaule, ses yeux à moitié fermés, il souriait malgré la douleur. Nous remontâmes en direction du parking lorsqu’il se stoppa net, manquant de me faire tomber.

« Attends… faut que je prenne ma moto… 
— Ah non ! Tu n’es pas en état de conduire !
— « Ah non » ? » me singea-t-il d’une voix molle, son ivresse limitant ses capacités à articuler correctement ces simples mots.

Instable sur ses pieds, il ouvrit péniblement un œil dans une tentative puérile de me faire de gros yeux, avant de pencher subitement sa tête en arrière en jurant.

« La moto… maugréa-t-il. J’ai plus la moto.
— Ils t’ont volé la moto ?
Baaaaah pas vraiment. C’est le port qui me l’a volée. J’étais à terre, mais je l’ai vue, je l’ai vue faire. Un coup d’accélérateur et elle est partie… Fiiiiiiioup ! Comme ça. »

La main tendue en direction du port, les yeux vitreux, la bouche en coton, entre-ouverte, il me regardait sans me voir. Il n’avait vraiment pas fière allure dans cet état.

« Je te ramène chez toi.
— Ah non, là, non, pas chez moi, objecta-t-il subitement. Non mais t’as vu ma tête ? Je peux pas rentrer comme ça. Et puis je suis beaucoup trop saoul. Faut que je décuve. On va marcher dans la colline ? J’ai besoin de marcher. 
— Non, on ne va pas marcher dans la colline, en pleine nuit, avec toi ivre mort. S’il le faut, je te ramène chez moi, mais hors de question de te laisser là comme ça. »

J’avais réussi à reprendre le chemin en direction de la voiture, lorsqu’il stoppa à nouveau sa marche d’un coup sec, me faisant trébucher pour la seconde fois. Il me regarda avec un immense sourire niais.

« Chez toi ?
— Oui, s’il le faut, je…
— …Tu dors avec moi ce soir ? »

Son visage devint si lumineux tout à coup que je n’eus pas le cœur de lui dire non, préférant simplement répondre un évasif « on verra » qui maintint son sourire dans la voiture durant tout le trajet.

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