Antoine et Julie (1/2)

Le nouvel an. Encore dans une soirée de merde, entouré de connards de riches et de pétasses narcissiques. Pourquoi j’ai accepté cette invitation ? Pour faire partie de la foule, me fondre parmi les moutons. Présent, mais invisible. Marc me sourit au bout de la pièce. Il est content de lui, il a réussi à me faire participer à cette mascarade. Quel con. Il doit se dire que s’il arrive à fraterniser avec moi, il pourra compter sur mon aide en cours. Rêve pas mec, je ne fraternise pas avec les débiles.

Je suis le meilleur de toute ma promotion. Tête de file des puceaux de l’informatique, ils découvraient à peine la recherche sur Google que je codais déjà mes premiers logiciels. Ils commandent sur Amazon avec leur compte Prime pendant que je parcours le dark web pour mon shopping. Rien de forcément illégal, je n’aime juste pas me faire fliquer par ces putains d’algorithmes. 

Marc et tout le groupe d’élèves populaires ont des parents riches, des fringues hors de prix et des cerveaux aussi atrophiés que du poulpe séché. Ils étalent leur vie d’enfants gâtés sur les réseaux sociaux, entre leurs vacances aux Maldives, leurs voitures de luxe et leurs soirées de connards. Ils m’écœurent.

Mais je ne peux plus continuer comme avant, j’en ai marre d’être le mec chelou, le nerd de la classe dont tout le monde se moque. Je ne cherche pas à être populaire, juste à exister. Pour être vu. Pour qu’elle me voie.

Julie.
Un Ange.

Elle traine avec Marc et sa bande, mais elle n’est pas comme eux. Elle a du cœur. La première fois que je l’ai rencontrée, c’était dans un couloir de l’école. Comme un con, j’avais fait tomber mes notes. Elle s’était baissée à ma hauteur et m’avait aidé à les ramasser, en souriant, sans rien me demander en échange. Rien. Elle voulait juste m’aider. Je ne m’y attendais tellement pas que je n’ai pas réussi à la remercier. À la place, j’avais bafouillé comme un crétin.

Julie est au-delà du « magnifique ». Grande, mince, les cheveux blonds longs, les yeux bleus, un putain de bonnet C, et une taille qui doit faire à peine la taille de ma main. L’algorithme visuel parfait des sites de porno. Ce soir, je vais lui parler.
Ce soir.

Je vais me prendre un verre, ça me détendra. Je suis trop nerveux quand elle est dans le coin, un vrai puceau. Pour le moment elle discute avec des filles de la classe. Ses copines, mais pas les meilleures. Des hypocrites. Narcissiques. Comme toutes les autres.

Il me suffit d’attendre qu’elle soit seule pour aller lui dire bonsoir. Un bonsoir ce n’est pas la mer à boire. Je vais y arriver.

Sa pote aux cheveux roses vient de se casser, c’est le coup d’envoi. Allez, Antoine, tu peux le faire. Je m’approche d’elle par derrière.

« Hey Julie… »

Putain je transpire déjà. Elle m’a entendu, elle se retourne, me regarde, et moi je transpire. Je suis là, planté devant elle et ses grands yeux bleus sans arriver à ajouter le moindre mot. Je me dégoute.

« Oh, toi, tu viens danser avec moi ! »

Sa pote est revenue pour l’embarquer devant mes yeux. Elle entraine Julie dans le salon et toutes deux se mettent à danser pendant que je reste là comme un con. Marc me lance un regard amusé. Bien entendu, il n’a pas perdu une miette de cette scène. Il s’approche de moi en souriant et pose son bras sur mon épaule.

« Ah les femmes ! Elles jouent les farouches, mais au fond, elles aiment nous rendre chèvres. Blague à part Roméo, dit-il un ton plus bas, ses lèvres se rapprochant de mon oreille, laisse tomber Julie. Sam l’a ciblé, et tu ferais mieux de ne pas te mettre en travers de son chemin. Conseil d’ami. »

Sur ces mots, il s’éloigne pour rejoindre Ben, Alexis et Samuel. Le Sam en question me fixe. C’est le plus grand et le plus baraqué de toute l’école. Un mur portugais, 1m90, 90kg de muscle pur, la peau dorée et les yeux noirs. Le genre de gars qui base tout sur son physique à défaut d’avoir un brin de neurones. Il passe son temps à s’entrainer à la salle, choper les filles les plus bourrées de fin de soirée, et regarder des matchs de foots entre mecs. S’il a jeté son dévolu sur Julie, c’est mort pour moi. Je ne suis qu’une brindille en comparaison, un vampire de 50kg dont la peau est aussi blanche que mon cul.

Qu’est-ce que je fous là ? Je n’aurais jamais dû venir. Je vais me griller une clope sur le toit.

La porte grince, la terrasse est plongée dans le noir. Pas une seule étoile pour me tenir compagnie ce soir. Je m’assois sur le rebord et sors mon paquet de Marlboro. « Conseil d’ami ». Pour qui il se prend… Un jour je leur montrerai qui je suis vraiment, et ils s’en mordront les doigts.

« Tu n’as pas froid ? »

La voix me fait sursauter, j’en tombe ma clope. Je me retourne pour apercevoir une silhouette élancée, camouflée quelques mètres plus loin dans l’obscurité.

« Excuse-moi, je ne voulais pas te faire peur… Antoine, c’est ça ?
— Heu… oui. C’est qui ? »
Elle s’avance vers moi avec précaution et je la reconnais enfin : mon Ange…
« Pas la soirée de l’année, n’est-ce pas ?
— Non, en effet ».

Sa voix est douce et mélodieuse. Elle s’approche de moi et se pose contre le muret. Elle jette un œil par-dessus, sur les six étages qui nous séparent de la rue et recule. Elle me jette un œil inquiet mais je lui souris pour la rassurer. J’ai du mal à croire qu’elle soit là, juste à côté de moi.

« Tu n’as pas le vertige ?
— Il faut croire que non. »

Elle tente de regarder à nouveau par-dessus bord et agrippe mon bras pour se retenir. Sa main. Sur mon bras. C’est la meilleure soirée de ma vie. 

Je ressors une clope et la lumière de la flamme du briquet éclaire son visage. Elle semble triste. Un sourire las s’obstine à donner le change, mais sur cette terrasse, en pleine nuit, seule avec moi, je sens qu’elle a envie de le ranger au placard. Je lui demande ce qu’il ne va pas et les yeux qu’elle lève sur moi font exploser mon cœur. Elle soupire et commence à parler.

Elle me raconte ce que je savais déjà : elle est trop bien pour ce monde de connards. Elle ne s’y sent pas bien, même si elle est trop candide pour comprendre pourquoi. Elle me parle de la formation qui est plus dure qu’elle ne pensait, de ses amies qui n’ont pas les mêmes centres d’intérêt qu’elle, de son sentiment d’être en décalage, tout le temps.

Merde Antoine, cette fille, c’est LA fille. Elle est parfaite.

Je l‘écoute, je la réconforte un peu ; je lui dis que tout va bien aller, qu’elle peut me demander de l’aide pour ses cours, que c’est normal de se sentir en décalage quand on a un cœur comme le sien. À mes mots, son visage s’illumine.

« Tu es à part Antoine, déclare-t-elle en regardant le sol. Il faudrait plus de mecs comme toi… »

Quand elle lève les yeux sur moi, nos regards fondent l’un sur l’autre. Tout mon corps penche vers elle alors que le sien tend vers moi. La cigarette glisse entre mes doigts. Aucune importance. Plus rien n’a d’importance en dehors d’elle, de ses yeux, de nos lèvres qui se rapprochent…

« Ah putain t’es là, on te cherche depuis une heure ! Qu’est-ce que tu fous dans le froid, vient ! C’est bientôt minuit ! »

C’est ainsi que l’autre connasse aux cheveux roses vient de gâcher notre moment. Julie n’ose rien dire, elle sourit simplement et va la rejoindre avec un dernier regard vers moi. Putain. Putain de merde. Je ne la quitte pas des yeux alors que la porte se ferme et manque de me casser la gueule. C’est pas le moment de mourir, mec. Je descends du muret en me répétant que je peux le faire. On vient de discuter pendant des plombes, je peux l’inviter à sortir. Un peu de courage. Elle pourrait dire oui.

En rentrant dans l’appartement, tout le monde est en folie, verres à la main, à lancer des confettis. Bonne putain d’année. On me tend un verre que je bois cul sec, les yeux rivés sur mon objectif : une chevelure blonde de sirène à quelques pas devant moi. Un mur de muscles me passe devant en criant « Bonne année ! », agrippe mon Ange par la taille et l’embrasse sur la bouche avec force.

Y’a un bruit de verre brisé.
J’ai laissé échapper mon verre, qui vient de se rétamer par terre à côté de mon cœur.

Putain mais à quoi je pensais ? Elle, sortir avec un mec comme moi ? Je suis trop con. Le rire de Marc me donne des frissons. Je ne sais pas s’il est en train de se foutre de ma gueule mais je ne lui laisserai pas le temps de le faire. Je me casse d’ici.

Sans un regard pour elle, je prends mon sac et franchis la foule épaisse et ingrate. Barrez-vous de mon chemin ! Je ne referme même pas la porte. Mes pieds avancent pour moi, direction les escaliers. Je dévale les marches, avec la bile qui me monte au fond de la gorge. La lourde porte en bois peine à s’ouvrir sous la force inexistante de mes bras de programmeur. Sam, lui, l’ouvrirait sans sourciller. Sam. Ce putain d’enfoiré. Il a volé mon Ange. Il ne la mérite pas !

À l’extérieur, il se met à pleuvoir. Évidemment. Je n’avais pas eu assez cliché pour la soirée, merci. Merci de me rappeler que ma vie est pourrie. Je reste planté là sous la pluie à maugréer sur ce connard d’athlète de merde, sur ce fils d’australien au bronzage parfait, à ses blagues pourries de mec en rut, putain, mais pourquoi lui ?

J’avance et me prends les pieds dans quelque chose. Je m’étale par terre. Génial. GE-NIAL !
Un manche à balai coincé dans les roues d’une benne à ordure vient de me donner le coup de grâce. Je le chope et m’acharne sur la benne. Faut que ça sorte. Toute cette colère, toute cette frustration, il faut qu’elle sorte. On dirait un gosse en plein caprice, mais je m’en cogne. Putain de Sam ! Putain de Marc ! …Connasse !

Des voix raisonnent dans la cage d’escalier.

« Mais si, je te jure, on sera bien chez moi.
— Sam, non, lâche-moi, je n’ai pas envie d’aller chez toi. J’ai dit à Camille que je la ramènerais.
— Marc s’en chargera, allez, fait pas ta mijaurée là. »

La voix de Julie. Une voix mal à l’aise, presque désespérée. Une voix qui demande de l’aide.

La porte s’ouvre devant moi, et sans réfléchir, je frappe la masse qui en sort.
Touchdown.
L’impressionnante stature de Sam s’écroule comme un golem d’argile dans le silence le plus complet. Pas un cri, pas un bruit. Je m’avance lentement pour voir la scène que je viens de causer. Julie est au sol, le visage dissimulé sous la main de Sam. Et merde.

Je m’approche pour l’aider quand mon pied marche dans une flaque chaude. Impression désagréable. Mon pied patauge dans la marre de sang qui sort du crâne de Samuel, éclaté sur le sol. Je me penche sur le golem immobile et comprends qu’il ne respire plus. Putain. Putain. Qu’est-ce que j’ai foutu…

Le manche à balai s’échappe de mes mains alors que je comprends la situation. J’ai buté ce con ! La panique s’empare de moi, j’ai du mal à respirer, je transpire devant les deux corps inertes. Devant les deux…

« Julie ! »

Je me rue sur elle, les doigts sur sa nuque à chercher une respiration. Pitié, faites que… Non. Elle respire. Elle est juste inconsciente. Elle va bien. Je passe ma main dans mes cheveux, incapable de réfléchir correctement. Ok. Je fais quoi maintenant ? J’appelle la police ? Une ambulance ? Je le mets en position latérale de sécurité ?

D’autres voix dans l’escalier. Fuck. Pas le temps. Je prends le manche à balai et le coince à nouveau dans les roues de la benne. On croira qu’il s’est vautré tout seul. Je soulève Julie et la hisse sur mes épaules. Elle est lourde, mais je ne peux pas la laisser là, et les voix se rapprochent. Sans réfléchir plus longtemps, je me barre avec elle sur le dos.

La clinique de mon père n’est pas loin, je pourrai la soigner là-bas et éviter qu’elle ne voie toute cette scène, ça pourrait la traumatiser. Oui, mieux vaut que je l’amène à la clinique. C’est à deux rues d’ici, il fait nuit, il est minuit dix, il n’y aura personne. Je suis tranquille.

Je m’enfuis avec elle aussi vite que mes jambes le permettent. Au moment où nous tournons dans la rue, quelqu’un hurle derrière nous. Ils s’occuperont de lui. Je dois m’occuper de Julie, c’est elle le plus important.

Encore un effort, une dernière rue. Je traverse au pas de course. Numéro 36, 38, 40, et finalement : 42. Le portail n’est jamais fermé. Je le pousse et nous voilà enfin à l’abri des regards.

J’essaie de reprendre mon souffle un instant et avance péniblement vers la porte d’entrée. Merde, les clés. Je fouille dans ma poche en espérant n’avoir pas été assez con pour les avoir enlevées du trousseau. Non, c’est bon, elles sont là. J’ouvre la porte et bifurque à droite vers les chaises de la salle d’attente. Je dépose Julie qui est toujours inconsciente. Putain. J’ai merdé grave.

Je me penche sur elle. Sa respiration est régulière, elle n’a pas l’air d’être blessée. Pas de sang en tout cas, mais elle a cogné la tête par terre à cause de l’autre con. Je devrais peut-être l’amener à l’hôpital…

« Mmmh… »
Elle bouge ! Je dégage la mèche de cheveux qui cache son visage.

« Julie ? Ça va ? »
Pas de réponse. Juste sa poitrine qui monte et descend, ses seins qui pointent vers moi et ses lèvres qui s’entrouvrent. Je suis là à la regarder comme un putain de stalker. Elle est tellement belle. C’est de sa faute aussi. Elle aurait dû me choisir plutôt que l’autre enfoiré.

Oui, c’est de ta faute si tu en es là Julie. Tu pars avec le primate, alors que t’as un prince charmant devant toi. Moi je ferai tout pour toi. Je serai toujours là, pour toi. Sa main glisse au sol, je la rattrape et la pose sur son ventre. Son ventre plat, chaud…

Si je l’emmène à l’hôpital, je ne pourrai plus la voir, ils me demanderont de quitter la pièce. Elle sera seule. Je ne peux pas la laisser seule. Non. Elle est bien là, avec moi.

« Je vais m’occuper de toi, Julie. Je vais bien m’occuper de toi… »

Un dernier regard sur elle et je me relève. Mon esprit s’est fixé, je sais ce que j’ai à faire. J’éteins les lumières et verrouille la porte. Je retourne vers elle, glisse mes bras sous ses épaules et ses jambes, et la soulève contre moi. Elle semble moins lourde que tout à l’heure. On traverse le couloir, on passe devant le comptoir de la réception, et les salles d’examens. Direction la petite porte au fond.

Je l’ouvre d’un petit coup de pied et descends précautionneusement les marches. Il n’y a pas de lumière, mais je connais les lieux par cœur. Une autre porte. J’appuie sur la poignée avec le coude pour rentrer dans la plus grande salle d’examen de la clinique.

Je pose délicatement Julie sur le tas de couvertures. Endormie, dans cette longue robe blanche aux épaules dénudées, elle ressemble vraiment à un ange. Sa peau est douce. Chaude. Je ne peux me retenir de passer mon doigt sur ses lèvres qui s’entrouvrent comme pour me demander un baiser. Chaque chose en son temps, mon ange.

Je m’éloigne d’elle, referme la grille et donne un tour au cadenas. On sera tranquille ici. On pourra continuer notre discussion. La cage à ours du sous-sol insonorisé de la clinique vétérinaire de mon père n’est pas l’endroit que j’aurai choisi pour un premier rencard mais on fera avec.

« Je vais bien m’occuper de toi… »

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