[Extrait, chap.26] Randonnée dans les Lowlands

Après nous être garés sur le parking visiteur, Daniel sortit du coffre les chaussures de marche. Les siennes étaient abîmées par l’usure, trouées par endroits, et les lacets décolorés s’accordaient bien avec le marron clair du tissu, glacé par la terre qu’il avait maintes fois foulée dans cette colline.

Il parlait d’elle comme l’on parle d’une amante : magnifique, au caractère changeant, parfois capricieuse, mais toujours accueillante. Elle semblait être une compagne de vie, un lieu de paix auprès duquel il retournait avec un plaisir à chaque fois renouvelé. Daniel était d’une calme excitation, impatient de partager avec moi ce bout de nature qui n’avait plus de secrets pour lui. Il en connaissait chaque sentier, chaque passage ardu, chaque brèche dans sa roche.

Deux baudriers, une corde, plusieurs mousquetons attachés sur un plus gros, deux grandes bouteilles d’eau – qu’il refusa que je transporte dans mon sac – et quelques barres de céréales composaient son sac à dos. La vision de son contenu me fit tout à coup redouter que la balade se transforme en cours d’escalade improvisé. Il essaya de me rassurer en justifiant tout ce matériel par l’appréhension de quelques passages plus complexes et soumis à une rosée persistante pour lesquels il préférait être équipé plutôt que d’avoir à les contourner. Cela ne me rassura pas pour autant.

Dans quoi est-ce que je me suis embarquée ?

Une fois équipés, nous traversâmes le parking et prîmes le sentier de terre battue qui menait aux passages dans la roche. Il marchait à mes côtés, souriant, visiblement heureux de cette sortie en tête-à-tête. Il portait une casquette qui lui servait plus à maintenir ses cheveux plaqués qu’à le protéger d’un soleil timide. Nous croisâmes plusieurs marcheurs, les saluâmes en leur souhaitant une bonne balade puis, au croisement d’un sentier, à l’abri des regards, Daniel prit ma main et m’entraîna à travers les buissons, dans un passage boisé qui fouettait mes jambes de ses branches épineuses. Au bout de quelques minutes, nous arrivâmes sur un plateau de terre au pied de la colline. Je levai la tête, appréciant la vue malgré mon appréhension grandissante. D’ici, l’ascension semblait infranchissable. Daniel m’indiqua un petit chemin de graviers sur le côté où quelques repères de couleur peints sur la paroi montraient le début du sentier.

L’ascension était longue, mais elle en valait la peine. Le paysage était magnifique, et à mesure que nous gravissions la colline, la vallée nous offrait son plus beau tableau. Notre quartier ressemblait à une miniature que je peinais de plus en plus à situer. Nous arrivâmes un peu après midi en bas d’un immense rocher qui cachait la vue. Il était si abrupt que même la végétation avait abandonné l’idée de le coloniser.

Daniel ouvrit son sac et commença à sortir le matériel d’escalade d’un air tranquille. Je posai une main sur la grande dalle de granite, inspectant avec appréhension la roche lisse, polie par le ruissèlement de la pluie.
« Le pas du savon. C’est le nom de ce passage.
— Parce qu’il est tellement lisse qu’il en est infranchissable ? m’inquiétai-je.
— Il est parfois glissant oui, mais cette dalle est loin d’être infranchissable, je peux te l’assurer. Fais-moi confiance. »

Comme pour appuyer ses dires, il grimpa tout en haut, la corde enroulée en travers de son torse, pour aller l’attacher au sommet et sécuriser mon passage. Son agilité forçait mon admiration ; il s’accrochait aux parois, les doigts écartés comme un lézard, les jambes mobiles, en appui sur la pointe des pieds. Il revint si vite que j’en fus presque soulagée.
Je vais y arriver.
Daniel m’encorda par sécurité, profitant de l’occasion pour vérifier l’équipement en tirant avec force sur la corde qui remonta soudainement mon baudrier, me faisant quitter le sol. Je pestai contre un Daniel hilare.

« Ici, la première prise pour ton pied et là, pour tes doigts » m’indiqua-t-il.
D’en bas, ma nuque grinçait rien qu’en essayant d’apercevoir là où il avait accroché la corde. Je déglutis.
Je ne vais pas y arriver.
 « Fais-toi confiance.
— Facile à dire…
— Alors fais-moi confiance. »

Daniel attendait, impassible. Il était sûr de lui. Je pris une grande inspiration et posai mon pied sur la première prise. Je me surpris moi-même à grimper vite, à placer – sur ses conseils avisés – mes mains et mes pieds aux bons endroits, poussant sur les uns, tirant sur les autres, gravissant cette roche glissante avec aisance. Arrivée au sommet, je tirai deux coups sur la corde, donnant ainsi le signal à Daniel de me rejoindre.

D’en haut, la vue était à couper le souffle.
La crête s’ouvrait sur un plateau parsemé d’herbe longue jaunâtre qui recouvrait en partie les rochers gris, dissimulés par endroit sous l’épaisse mousse de jade. Au sommet de cet immense jardin avait été bâtie une croix de pierre, de près de dix mètres de haut. Exposé au vent, soumis à ses impitoyables bourrasques, tout semblait pourtant si paisible, comme figé depuis des siècles, accessible uniquement aux marcheurs les plus aguerris. Je comprenais mieux la passion de Daniel pour cette colline aux mille nuances de vert et de gris.

Le souffle des éléments brossait les brins d’herbe sauvage et mettait à mal mon équilibre, mais je riais. Je riais, le visage fouetté par mes cheveux, devant l’apparition de la tête encapuchonnée de Daniel. Surpris de ma réaction – et un peu vexé – il posa son sac au sol et se mit à me courir après, son visage enserré jusqu’aux sourcils par un cordon qui balançait au fil de ses pas.
« Hey, interdiction de te moquer ! »

Je fuyais devant lui, en riant de plus belle. Je courais à travers les rochers tels les obstacles d’un parcours du combattant, sautant parfois au-dessus malgré les rafales qui me poussaient dangereusement de l’autre bord. Dans ce jeu sans but, sur cette crête à l’abri des regards, jamais je ne m’étais sentie aussi libre. Les oreilles enfermées dans cette capuche bleu marine resserrée au menton, Daniel finit par me rattraper. Il se jeta sur moi, les bras grands ouverts, emprisonnant contre la chaleur de son torse mes éclats de rire plus bruyants encore.

Il est déjà trop tard pour moi…
J’oubliais notre différence d’âge et, de toute la fraîcheur d’une nouvelle relation, je fus submergée. Nous étions redevenus des enfants, affranchis des règles et des conventions sociales. Il riait avec moi. Il riait peut-être même simplement de me voir rire.
« J’ai l’air bête c’est ça ? »

Je me retournai vers lui, encore encerclée de ses bras, et passai les miens autour de sa taille. Son air faussement vexé se heurta à mon sourire sincère.
« Tu as l’air complètement idiot… mais tu n’en es pas moins beau.
Mmh. Je ne sais pas trop comment le prendre, admit-il, pensif. »
Il attira mon visage contre lui, déposa un baiser sur mon front. À l’abri du vent, contre ce torse rassurant, ses bras autour de moi, je respirai enfin son parfum sans m’en cacher.
… j’ai complètement lâché prise.

Une réflexion sur “[Extrait, chap.26] Randonnée dans les Lowlands

  1. Pingback: Fin de rédaction, relecture et édition: Adventure Awaits! | Romans de Berg

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.