Ap 2 : « la Queen Bee des Freaks »

La sonnerie du réveil s’enclencha. Il était sept heures. Allongée dans mon lit, emmitouflée dans l’épaisse couette de plumes hivernale, j’ouvris un œil pour contempler la boule blanche qui pendait au plafond. Les phares des voitures, déjà en route vers leur travail, défilaient sur elle en une houle de lames lumineuses. Je n’avais pas envie de me lever. Je voulais refermer les paupières, m’emmitoufler derechef, et laisser le tumulte extérieur me bercer pour grappiller quelques minutes de sommeil. Je remontai les jambes contre ma poitrine, refusant de laisser le moindre orteil s’aventurer hors de la chaleur de ces draps.

La maison était calme. Elle se réveillait doucement, au fil des bips des réveils de chacun, des lampes qui s’allument et des portes qui grincent. Je me retournai dans mon lit, refusant de participer à ce mercredi. Il n’y avait rien d’intéressant au programme de ce jour : une nuit de merde, faite d’insomnies et de rêves étranges, qui serait inexorablement suivie de deux heures de mathématiques auxquels je ne comprenais rien, de deux heures de cours d’histoire, puis déjeuner seule, et enfin, gymnase pour l’après-midi. Une journée bien pourrie m’attendait. Je détestais les maths. Je détestais les cours de sport. En fait, je détestais tout ce qui avait un rapport de près ou de loin avec le lycée.

On tambourina à ma porte en braillant.
« Debout marmotte ! Tu vas être en retard, et moi avec, si tu ne te bouges pas. »

Je soupirai.
Deux ans que nous avions emménagés avec ma mère en banlieue d’une ville sans grand intérêt de la Colombie Britannique, à l’orée de la forêt, entre deux lacs et une réserve autochtone. Nouvel état, nouvelle ville, nouvelle famille. Ma mère avait rencontré sur internet un veuf de son âge, et après quelques mois d’une idyllique relation à distance, je lui avais conseillé de suivre son cœur. Si j’avais su que « suivre son cœur » impliquait d’emménager avec lui et ses deux fils, j’y aurais réfléchi à deux fois avant de prodiguer ce genre de conseils. Mais Matt était cool. Il prenait un peu trop à cœur son nouveau rôle de grand frère, mais on s’entendait bien. Mieux, en tout cas, qu’avec l’autre débile.

« Bou-ge ! » hurla-t-il depuis les escaliers.

Je jetai un coup d’œil rapide à mon réveil : sept heures trente. Nous n’étions pas en retard, mais Matt n’avait aucune patience. Le lycée étant sur son chemin pour la fac, j’avais le privilège d’avoir un chauffeur privé, et d’éviter, au passage, le bus bondé d’adolescents mal réveillés et à l’haleine douteuse.

Le carrelage froid déchiqueta les derniers fragments de sommeil qui m’entouraient, et je m’habillai en vitesse avant de le rejoindre en bas.

« Bonjour ma puce, tu as pu dormir ? me demanda ma mère qui s’affairait à préparer le petit-déjeuner pour tout le monde, une tasse de café fumant à la main.
— Pas assez, comme d’habitude, et j’ai fait un rêve vraiment bizarre…
— Bon matin Ô femmes de ma vie ! Bonjour Persy, et bonjour ma merveilleuse, ma flamboyante Cassie chérie… » minauda John en enlaçant ma mère avec une affection débordante qui aurait mérité un peu plus de pudeur en ma présence.

Ce n’est pas que cela m’embêtait vraiment, mais John était, envers ma mère, d’une tendresse qui approchait de la mièvrerie. Au réveil, tant d’amour était gerbant.

« Seigneur…laissai-je échapper en levant les yeux au ciel.
— Oh pardon, tu te sens délaissée, dit-il en accourant vers moi, les bras grands ouverts.
— T… t… t… Pas touche et va-t-en loin de moi. Trop d’amour par ici. »

Ma mère et John pouffèrent de rire. Je n’avais jamais été du genre tactile, et John le savait bien. Il faisait exprès de m’embêter avec ça, mais je suppose que ce n’était là que la preuve de son affection pour moi. Je l’appréciais aussi. C’était un homme bon et honnête. Ma mère était heureuse avec lui, notre nouvelle vie de famille était plutôt agréable, non, je n’avais pas à me plaindre. On était bien tous ensemble.

John embrassa encore (et encore) ma mère avant de filer à son travail. Une fois la porte d’entrée refermée, elle se retourna vers moi avec un sourire malicieux.

« Alors, ce rêve ? Est-ce que c’était encore celui dans l’eau où tu te fais secourir par le beau Léo en maillot de bain ?
— Maman ! m’indignai-je en jetant un coup d’œil à Matt qui finissait son bol de céréales devant la télévision et qui, heureusement, n’avait pas entendu. Non, ce n’était pas… ça. C’était… une conversation entre deux hommes, ça n’avait pas vraiment de sens. J’étais incapable de les voir, mais je les entendais comme s’ils étaient dans ma chambre, à quelques mètres de moi. C’était vraiment étrange.
— Peut-être était-ce une réminiscence d’un dialogue d’une de ces séries que tu regardes avant de t’endormir ? Je t’ai dit que ce n’était pas bon de s’endormir devant un écran.
— Oui, répondis-je sans conviction. Ça devait être ça, oui… Sûrement. »

Je pris la tasse de thé qu’elle me tendit, avant de me la faire enlever des mains par Matt qui agitait ses clés de voiture sous mon nez.

« Plus le temps, Persy, j’ai un TD avec le prof de l’angoisse ce matin : aucun retard possible. Allez, on file. Bonne journée, Cassie ! »

Il partit en laissant la porte ouverte pour moi. J’eus à peine le temps d’attraper mon sac et d’embrasser ma mère, que sa voiture vrombit jusqu’au rupteur. Il n’avait vraiment aucune patience.

Matt me déposa devant le lycée bien avant la sonnerie. C’était un grand bâtiment grisâtre de trois étages, tout en longueur, avec une entrée principale à doubles portes vitrées. Il ressemblait plus à un pénitencier fédéral qu’à un établissement scolaire. Le terrain sur lequel il avait été bâti était limitrophe avec celui de la réserve, ce qui les avait empêchés de construire une grande cour en arrière, mais avait permis de garder la vue sur la forêt. Un peu de vert avec tout ce béton n’était pas du luxe. De l’intérieur, la vue sur les bois donnait une ambiance moins carcérale.

Les couloirs étaient vides. Le temps d’aller déposer quelques affaires dans mon casier, je m’installai à mon bureau. Dehors, le temps était clair. Pas un nuage en vue. Ce serait parfait si cela pouvait continuer comme ça jusqu’au week-end, car les deux dernières soirées dans les bois avaient été annulées à cause de la pluie. Il pleut sans arrêt dans cette région, l’endroit rêvé pour une famille de vampires végétariens…

« Bonjour à tous, veuillez ouvrir vos manuels page 42. »
C’était parti. La voix monocorde de la professeur de mathématiques était difficile à suivre. Rester éveillée les mercredis matins était une épreuve en soi. Heureusement, après quelques sessions d’exercices pour faire bouillir mes neurones sur des calculs qui ne me serviront très probablement jamais au cours de ma vie, la sonnerie annonça la retraite générale. La classe se vida en quelques secondes. Je filai vers la classe d’histoire de Madame Mavrick avec un poil plus d’entrain.

Le cours du jour continuait sur l’histoire de la chrétienté, et abordait en particulier la période européenne du XVe siècle avec la tristement célèbre Inquisition Espagnole. Les manuels s’ouvrirent sur les tables, et le premier chapitre, intitulé « Hérétiques et sorcières » me hérissa le poil. Les trois bimbos du premier rang se retournèrent et me lancèrent des regards moqueurs en gloussant comme des dindes. Je n’aurais jamais dû sortir du lit ce matin, je l’avais pressenti. Ces emmerdeuses n’allaient plus me lâcher de la journée.

Il faut savoir que ma mère possédait la seule boutique mystique de la ville et des villes alentour. Née avec ce qu’elle appelait un « don », elle proposait des séances de cartomancie, d’horoscope, et de toutes les conneries New Age possibles. J’étais donc officiellement « la fille de la sorcière », au premier rang de la ligne de tir pour les brimades du trio, juste devant les gothiques, les geeks et les otaku en tout genre.

J’avais touché le jackpot : j’étais la Queen Bee des Freaks.

Cela m’avait amenée à rencontrer un groupe de nanas étranges, mais ce n’était pas plus mal. Elles étaient cool. J’enjolive peut-être un peu la réalité : elles étaient toutes complètement tarées. Chacune avec son délire, chacune à son niveau. Mais on s’entendait bien. D’un autre côté, nous n’avions pas vraiment d’autre choix, la ville était petite et les esprits, étriqués. Les autres jeunes nous fuyaient comme la peste, quand ils ne s’acharnaient pas sur nous. C’était pénible. J’avais pris l’habitude de fermer ma gueule. Je n’avais pas un caractère aussi effacé que la plupart des autres, et cela m’avait apporté suffisamment de problèmes l’année précédente. Cette année, j’avais décidé de faire profil bas. Il ne me restait qu’un an de lycée, cela valait la peine de serrer les dents.

Samedi, nous avions prévu une soirée dans les bois, derrière le lycée, juste après la frontière avec la réserve Secwepemc. Le classique party autour d’un feu, à boire des bières, bien planqués de la police locale qui n’avait pas l’autorité d’y intervenir. Seuls les autochtones pouvaient nous demander de quitter leurs terres, mais grâce à ma mère et à leur respect de ses pratiques, ils nous laissaient tranquilles. Au moins ça.

Plus le cours avançait, à parler de sorcières, de bûchers et d’instruments de torture, plus les regards sur moi commençaient à me peser. J’avais hâte d’être à samedi, et de revoir celles que je pouvais qualifier de copines. J’avais du mal à me lier, même avec elles. Nous étions chacune dans une classe ou un établissement différent, alors on ne pouvait se réunir que durant les week-ends.

En sortant de mon dernier cours, qui s’apparenta plus à une expérimentation de la torture espagnole appliquée qu’à un entraînement de Volleyball, je cherchai des yeux la voiture de Matt sur le parking. Personne. Ce n’était pas dans ses habitudes d’être en retard. Je l’appelai aussitôt.

« Matt, t’es où ?
— Mince, j’ai oublié de te prévenir, j’ai eu un changement de cours aujourd’hui, je vais finir tard donc je ne pourrai pas te ramener à la maison.
— Quoi ? Mais… je ne peux pas…
— Persy, t’es une grande fille, tu peux prendre le bus si ça t’embête de rentrer à pied.
— Je…
— Écoute, je suis désolé, mais je peux pas faire autrement. Ça va aller, t’inquiète », dit-il avant de raccrocher.

Matt ne savait pas. S’il avait été au courant, il ne m’aurait jamais laissé rentrer seule à la nuit tombée. Je tentai désespérément de joindre ma mère, mais son portable était coupé. Elle devait être en pleine séance.

« Fais chier. »

Les lampadaires espacés de plusieurs mètres éclairaient à peine le trottoir. Il me fallait choisir entre la peste et le choléra.

Je marchai jusqu’à l’arrêt de bus avec l’espoir que le trajet n’en serait que plus rapide. Le bus passa lentement devant moi avant de s’arrêter. Les portes s’ouvrirent et je grimpai une marche avec appréhension. À l’intérieur, un chauffeur qui avait hâte de finir sa journée, quelques uns des élèves les moins fortunés de l’établissement qui dormaient à moitié, mais surtout des yeux rouges. Des yeux rouges partout, qui flamboyèrent en me voyant monter. Le crissement de leurs ongles sur le cuir des banquettes, le grincement de leurs chaînes sur le sol métallique, le son de leurs râles, c’était plus que ce que je ne pouvais supporter.

« Alors petite, tu montes ou quoi ?
— Excusez-moi, je me suis trompée de sens, je dois prendre l’autre bus », dis-je en descendant à la hâte.

Le chauffeur soupira, referma les portes et démarra sans perdre plus de temps. Le bus partit, emmenant au loin une dizaine d’âmes damnées avec lui. Elles se pressèrent dans le fond du véhicule, contre la vitre. J’entendais encore le son de leurs griffes sur le verre. J’en eus la chair de poule. Avec tous les bus en circulation, il avait fallu que je tombe sur un ancien accidenté, avec ses morts encore à bord. Tant pis. Il me fallait marcher.

Si ma mère n’avait aucune honte à parler de son don de voyance, pour ce qui était de mon « héritage » personnel, c’était un peu plus compliqué. Les gens n’aiment pas entendre parler de fantômes. Pour eux, les esprits des morts vont au Paradis, en Enfer à la limite, mais ils ne restent pas ici. Ce n’est hélas pas aussi simple. Nombreux sont ceux qui sont coincés dans notre monde, dans la dernière forme de leur corps, écharpés, brûlés, démembrés. Si la majorité sont apathiques, bloqués dans une sorte de boucle temporelle, d’autres se montrent plus… agressifs. Les gens ne veulent pas savoir ça. Moi je sais, car je les vois.

Seulement, eux aussi me voient.

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