Ap 9 : « Je me sens d’humeur à me faire un Dieu ce soir »

Le feu crépitait. Des paillettes de braises, propulsées par les flammes, s’élevaient jusqu’à atteindre la cime des arbres. L’enceinte posée sur la benne du pick-up de Jackson hurlait une vieille playlist de métal, de celles qu’écoutaient nos aînés. On se sentait cool de faire comme eux, de prôner la vraie musique. Élise grinçait un peu, car ce n’était pas vraiment son style de prédilection. Pourtant elle ne ratait jamais un concert de Jackson et de son groupe. Peut-être était-ce plus pour accompagner Sasha, finalement.

Près d’une dizaine de gars arrivèrent avec Jax, transformant notre originelle soirée tranquille devant le feu en hystérie collective mêlant rock, alcool, et pétards qu’ils s’échangeaient avec peu de discrétion. Parmi ces invités surprise, se tenait le garçon du couloir, reconnaissable aux lunettes de soleil qu’il portait encore malgré la nuit bien avancée. Si tous les autres avaient fait le tour pour nous saluer, dans un élan d’enthousiasme et de partage de bouteilles d’alcool non-identifié, lui, en revanche, était resté debout à nous regarder. Il fallut que Jackson le bouscule un peu pour que l’on ait droit à un vague levé de main, la spécialité de Max. Cependant, lorsqu’il aperçut Gabriel en bout de banc, le maigrichon au carnet baissa la main et le toisa avec une si glaciale froideur que je ne pus m’empêcher de pouffer de rire. Décidément, aucun asocial ne pouvait le sentir.

Une chanson de Rob Zombie se lança. Sasha se leva en criant et se jeta dans les bras de Jackson. Ils se mirent à danser d’un rythme endiablé, une bouteille de whisky à la main. Gabriel regardait Sasha comme s’il était devant une chamane en pleine transe. Il n’était clairement pas à l’aise. Ses yeux stupéfiés me firent sourire. Je tentai de le cacher derrière ma main. Jade rejoint Sasha sur leur piste de danse improvisée et Max la suivit. Quand celle-ci grimpa sur la benne, sa culotte rose fluo lui piqua la vedette, sous les hululements primaires des gars autour. Gabriel en tomba la mâchoire de consternation, et se mit à rougir plus qu’il était humainement possible. J’eus du mal à me retenir de rire. Ce gars était clairement hors de sa zone de confort, et plus que candide, il était l’incarnation de toutes les valeurs virginales : pas d’alcool ni de drogue, pas d’amis ni de musique contemporaine. Plus la soirée avançait, plus je commençais à me demander s’il ne s’était pas échappé d’une communauté mormone.

À l’approche de minuit, Nola apparut, titubante. Ses bottines à talons étaient couvertes de boue. Elle était venue à pieds. Son rouge à lèvres, d’un rouge vif, en parfaite opposition avec ses cheveux platine, bavait sur le contour de ses lèvres. Elle portait son indétrônable blouson à franges sur un débardeur au décolleté plongeant. Passant outre les politesses, elle se jeta au cou du premier gars sur son chemin, puis un autre, avant de se raviser : elle avait une nouvelle cible en vue. Le maigrichon au carnet leva à peine un sourcil lorsqu’elle posa son bras sur son épaule et lui sortit sa plus belle moue. Il demeura incroyablement stoïque face à l’entrée fracassante de Nola. 

« Salut toi, c’est quoi ton nom ? Non, laisse, enchaîna Nola sans lui laisser la peine de répondre, je suis sûre que ça va me décevoir. Je vais te trouver un nouveau nom. Voyons voir. Tu ressembles pas mal à Loki, le frère de Thor.
— C’est vrai qu’il y a un air de ressemblance avec l’acteur, remarqua Sasha qui revint remplir son verre. Comment il s’appelle déjà ?
— Tom, répondit nonchalamment Max.
— Oui, voilà. Tom. Ça te va plutôt bien ‘Tom’. Ce sera ton nouveau nom à partir d’aujourd’hui. Tom Loki le Dieu d’Asgard. Oh oui, je me sens d’humeur à me faire un Dieu ce soir, susurra alors Nola avec un air lubrique qui nous fit toutes lever les yeux au ciel.
— Ce n’est pas un Dieu ! » s’écria Gabriel en se dressant tout à coup.

Sasha m’échangea un regard surpris.

« Je veux dire, reprit-il plus calmement, il n’est pas un Asgardien. Loki est un monstre, un enfant des géants des glaces du Jötunheim.
— Eh bien dit donc cachottier, t’as un petit côté geek ? T’es pas si irrécupérable que ça en fin de compte » plaisanta Sasha avant de retourner danser, accrochée au cou de son Jax.

Gabriel se mit à regarder ses pieds, avant qu’Élise vienne à la rescousse de son malaise, engageant la conversation sur la mythologie nordique et les comics. Jade n’en fut que plus subjuguée par le blondinet. Elle s’accroupit à ses pieds pour les écouter discuter. Ce fut la première fois que je vis Max grincer des dents de jalousie.

Élise était en train de tomber amoureuse, Sasha dansait, Jade était émerveillée par le bellâtre d’Élise, Max boudait, et Nola commençait sa parade nuptiale hautement tactile sur le gars le plus impassible qu’il m’ait été donné de rencontrer. Lui et Gabriel m’épiaient à intervalles réguliers, avec plus ou moins de discrétion. La soirée était en train de prendre une tournure étrange et déplaisante, bien loin de ce que j’avais espéré.

Pour mon plus grand soulagement, deux gardes forestiers de la réserve firent leur apparition. Reconnaissant le plus vieux, je me levai, quittant un instant cette ambiance devenue malaisante, pour le saluer. Comme chaque samedi, ils venaient surveiller que tout se passait bien, et que nous ne faisions rien de répréhensible sur leur territoire. Les fumeurs de joints se jetèrent presque dans les fourrés à leur arrivée.

« Salut Evans, tout se passe bien par ici ? Pas de drogue, j’espère ? demanda-t-il un ton plus fort, à l’attention des fuyards qu’il avait déjà repérés. Tiens au fait, j’ai ceci pour ta mère, ce sont des graines de Datura qu’elle avait commandé à notre guérisseur. Range-les en sécurité, il ne faudrait pas que l’un de vous ait la bonne idée de les ingérer… ou de les fumer, renchérit-il de sa voix imposante.
— Merci Adam, j’y ferais attention. 
— Montgomery, c’est bien toi ? Tu es si bronzée, je t’ai à peine reconnu.
— Oui, j’ai passé l’été en Italie chez mon père, répondit gaiement Élise, j’ai pris des couleurs.
— Ça te va très bien. Bon, on vous embête pas plus, les jeunes. Bonne soirée et pas de bêtises ! Evans, je te fais confiance. Et n’oublie pas que vous n’êtes pas seuls dans ces bois…
— Repassez quand vous voulez, il y aura toujours une place pour vous près de moi » l’apostropha soudainement Nola avec une attitude plutôt déplacée vu leur différence d’âge.

Adam Selpaghen, le garde forestier en charge, me lança un regard lourd de sens. « Je te fais confiance » avait-il dit. Je soupirai. Nola était visiblement partie pour devenir intenable. Ce n’était définitivement pas le genre de soirée que j’avais espéré.

Après leur départ, Sasha attrapa Nola, la tirant loin du maigrichon, pour l’inviter de force à la rejoindre danser. C’était le signal.

Avec les filles, nous avions une procédure spéciale pour limiter les dégâts que son état d’ébriété pouvait causer. Passé un certain degré d’alcool, Nola n’était plus en capacité de faire la différence entre un verre d’alcool et du simple soda. Max, qui fut la première à le découvrir, avait lancé une campagne de test à la fin duquel il avait été prouvé que le soda au raisin remplaçait parfaitement n’importe quel alcool. La procédure se déroulait ainsi : Nola remplissait son verre, en buvait une gorgée, puis nous l’échangions en douce contre un gobelet rempli de soda au raisin. Inconvénient notable : elle devait, à intervalle régulier, boire une gorgée d’alcool pour ne pas découvrir la supercherie. En théorie, l’idée était brillante. Dans les faits, cela nous obligeait à vérifier que les niveaux des deux verres étaient, en tout temps, parfaitement identiques. Entre ce qu’elle buvait et ce qu’elle laissait échapper par terre par inadvertance, il nous fallait la surveiller constamment. Et de près. Pire que des matons. Max ne buvant jamais d’alcool, dû à un déficit d’une enzyme particulière chez certaines personnes originaires d’Asie, la tâche nous incombait à Élise, Sasha et moi. Or, ce soir, Élise ne voulait pas boire, car Gabriel ne buvait pas d’alcool, et Sasha était déjà bien attaquée avant même l’arrivée fracassante de Nola. Elle n’était donc pas en capacité de surveiller Nola. Je savais alors que je devrais assumer ce rôle seule.

Je profitai de cet instant où elle ne regardait pas, pour subtiliser son verre et l’échanger contre celui que me tendit Max, déjà sur le qui-vive. Lorsque Nola revint, son carré platine plongea directement sur le torse de l’imperturbable Tom. Notre plan arrivait un peu tard pour le protéger de la Nola lubrique et agressive qu’elle pouvait être lorsqu’elle avait un coup dans le nez. Vu la tournure qu’était en train de prendre cette soirée, je bus son verre au lieu de le jeter. Celui-là, et tous les autres qui suivirent.

Les flammes m’éblouissaient. Les étincelles des braises piquaient ma rétine. La musique vibrait dans mes oreilles. Chaque éclat de rire m’éclatait les tympans. Je me levai, vacillante. Max s’approcha et me proposa son bras. Il me fallait m’éloigner un peu de tout ce raffut. Je la rassurai. Au loin, la forêt m’appelait. Elle semblait calme. Sombre. Accueillante. Je refusai l’aide de Max et avançai d’un pas lourd vers cet Éden.

J’avais trop bu. Je tanguais. Je peinais à avancer à travers les branches basses qui me fouettaient le visage, et les racines entremêlées qui embusquaient mes chevilles. Mais je m’obstinais, arpentant le chemin pour laisser le tumulte de la fête loin derrière. Je marchai jusqu’à atteindre ce bout de forêt où le calme qui y régnait apaisa son esprit embrumé par l’alcool. Je pris une grande inspiration, les yeux fermés. Je n’aurais pas dû boire autant. Mon estomac se crispa. Je me baissai, prête à rendre à la terre le trop-plein de whisky, lorsque la température chuta brutalement. Les voix du camp se turent. J’ouvris les yeux. Une brume, venue de nulle part, prit possession des lieux et m’ensevelit totalement, me coupant du reste du monde.

Là. Elle est là. Je me pinçai le bras pour être sûre d’être encore éveillée. Prête. Des murmures montèrent dans le silence. Attendue. Les voix semblaient venir de tous les côtés. Elle est attendue. Invisibles à mes yeux, sortirent des spectres. Son destin l’attend. Leurs voix montaient dans un long et sinistre crescendo. Nous l’attendons.

« Putain, c’est pas le moment. Qu’est-ce que vous me voulez ? »

Elle. L’air froid se chargea d’une humidité pénétrante. Je me mis à grelotter. Prendra. De la buée s’échappait de chacune de mes respirations. Sa place. Dans un raclement lugubre, des mains apparurent sur les troncs d’arbres tout autour. Les mêmes mains qui avaient investi ma chambre. Je déglutis. La porte. J’étais encerclée. Elle veillera sur. À leur merci. La porte.

« La porte ? Quelle porte ? » demandai-je, me retournant sans cesse, en proie à la panique.

Leurs ongles firent sauter des morceaux d’écorce. Je tressaillis. Et nous. Veillerons. Mon souffle se fit court. Sur elle. Je tremblais, mais plus de froid. La panique était en train de prendre possession de mon corps. Elle est là. Chaque voix, chaque âme perdue, semblait se rapprocher de plus en plus de moi. La clé. Pour la seconde fois, je craignais pour ma vie. Là. Ce n’étaient pas de simples spectres. Un autre craquement à ma gauche me fit sursauter. Elle a éclos. Un bras diaphane se dévoila, entourant un tronc. Ils n’étaient pas éthérés, ils semblaient bien réels, consistants. Répondu. À l’appel. Les voix provenant de toutes parts, j’avais du mal à saisir ce qu’elles murmuraient. Son destin. Je ne comprenais pas. S’est mis en place. Elle. Je n’arrivais pas à déterminer si j’étais en danger ou non. Pouvaient-ils seulement me toucher ? Est attendue.

« Je ne comprends rien, qu’est-ce que vous me voulez à la fin ? implorai-je.
— Ça t’arrive souvent de parler seule ? »

Le gars qui avait ramassé mon carnet se tenait appuyé contre l’arbre, à me regarder derrière ses Ray-Ban noires.

« Ça t’arrive d’enlever tes lunettes ? » répondis-je du tac au tac, sur le même ton condescendant qu’il venait de me servir.

Les voix s’étaient tues à son arrivée. Je pouvais à nouveau entendre les rires de Sasha et Jax au loin, sur un fond de musique rock. Le froid fantomatique s’était retiré, je cessai de claquer des dents. Sans se départir de son attitude impassible, il me toisait, sans répondre. J’avançai en direction du camp, titubante. Cet épisode spectral m’avait fait dessaouler en partie, mais je n’étais pas tirée d’affaire pour autant. La vision encore trouble, je trébuchai sur une souche en passant à côté de lui. Il me rattrapa au vol.

« J’ai pas besoin de ton aide.
— Tu es saoule.
— Et alors ? Qu’est-ce que ça peut te faire ?
— Comme tu voudras », dit-il simplement, en me laissant sur place sans plus d’égards.

Je venais de le rabrouer, pourtant, je ne pus m’empêcher de penser qu’il aurait pu insister. C’est lui qui avait commencé en étant déplaisant, à quoi s’attendait-il ? À rien, visiblement.

Je restai seule un moment, à le regarder rejoindre tranquillement Jax et les autres. Il ne savait même pas que son intrusion avait mis fin à ma persécution. Son attitude impassible m’avait même rassurée, car s’il ne pouvait pas les voir, cela confirmait qu’ils n’étaient pas incarnés. Ce n’étaient que des spectres. Il était simplement arrivé au bon moment, et moi, pour changer, avais été d’une amabilité remarquable. Je soupirai en l’observant. Sasha avait raison : je pourrais essayer d’être sympa pour une fois. Essayer, au moins. C’est d’un pas lent, et un peu honteux, que je retournai m’installer près du feu à côté de Max.

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