Ap 12 : « Il plut sur mes bottines »

Deux brancards descendirent le perron en émettant un claquement à chaque marche. Tour à tour, les sacs en plastiques noirs, attachés par de larges lanières, disparurent dans le fourgon. C’était fini. Plus de sirènes, plus de bruit. Il ne restait plus que les lumières bicolores de la voiture de police qui s’acharnaient à m’agresser la rétine, et le souvenir persistant des psalmodies de Cassandre qui tournait en boucle dans ma tête. Je me laissai tomber sur les marches et m’emmitouflai dans la couverture rêche posée sur mes épaules.

Dans la rue, les voitures passaient au ralenti. Le soleil était haut dans le ciel. Les oiseaux gazouillaient. Les curieux s’amassaient devant la maison. J’étais prisonnière d’une version de la réalité que je ne reconnaissais pas. J’entendais les voisins discuter avec la police, sans y prêter réellement attention. Elle ne pourrait rien faire, de toute façon. Je sortis de ma poche le mégot ramassé plus tôt. Je roulai le filtre entre mes doigts, le serrant de plus en plus fort, jusqu’à ce qu’il sorte de son tube et que le coton s’effrite entre mes ongles. C’était lui. Ça ne pouvait être que lui. Dans mon rêve, j’avais reconnu sa voix, et avec ce mégot, à présent il n’y avait plus de doute possible.

Bel.
Qui es-tu, enfoiré ?

Un jeune officier, muni d’un calepin et d’un stylo à pointe rétractable qu’il faisait cliqueter en boucle sans s’en rendre compte, s’approcha de moi. Camouflée derrière le long rideau de mes cheveux, je rangeai le mégot dans ma poche. Il avait des questions. J’avais des réponses, mais je ne pouvais pas les lui donner. Que pouvais-je bien lui dire ? Que le Diable était venu s’en prendre à ma famille, parce qu’il me cherchait, moi ? Je préférais rester silencieuse plutôt que de risquer de laisser échapper des mots qui m’emmèneraient rejoindre Cassandre. La voix du policier me parvenait comme un écho lointain. Je me sentais submergée, sous l’eau.

Les yeux baissés sur mes pieds, j’observais mes lacets couverts de boue s’entrelacer et passer dans les œillets métalliques. Ils étaient morts par ma faute. Si j’avais été là, ils seraient encore en vie. Ma vue se troubla. Mes épaules devinrent lourdes, ma tête également. Je revoyais la chaussure de Matt, son bras tendu, et sa main, agrippée à la nappe à s’en faire sauter les ongles. Il plut sur mes bottines.

Un bruit de vieux moteur V8 bourdonna au loin. Les carreaux des fenêtres se mirent à trembler. Je relevai la tête au moment où une vieille Mustang défraîchie se gara en travers du trottoir, l’avant du véhicule collé au portail. Le moteur cahota avant de se couper. Son bourdonnement fut alors remplacé par le ronflement du ventilateur qui se donnait à fond pour le refroidir. Une vieille femme sortit du véhicule, la bouche pincée sur une cigarette longue. Elle portait une longue robe prune sous un gilet gris en laine, ceinturé à la taille. Ses cheveux blancs étaient dissimulés sous un large chapeau assorti à sa robe. Elle retira son écharpe en fourrure et ses énormes lunettes de soleil. Je reconnus Roberta.

Cassandre avait conservé de vieilles photos de famille, encadrées, dans l’arrière-boutique. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle soit si grande. Et maigre. Elle avait beaucoup changé depuis ma naissance. Ses restants de jeunesse s’étaient évaporés, lui laissant l’allure d’une brindille sèche, prête à se rompre à tout instant. Elle tira une dernière bouffée et jeta son mégot à terre avant de l’écraser sous sa chaussure comme un cafard indésirable. La portière claqua et Roberta s’avança vers moi.

L’officier tenta de s’interposer. Elle leva la main pour lui intimer de se taire et se pencha sur moi.

« Où est ta mère ?
— … Ils l’ont déjà emmenée » soufflai-je en retournant à la contemplation de mes lacets. 

Elle s’entretint alors avec l’officier. À côté d’elle, il paraissait ridiculement petit. Celui-ci lui annonça que Cassandre avait été conduite dans un service spécial de l’hôpital, dans lequel elle serait traitée avec beaucoup d’égards et où elle pourrait profiter d’un peu de repos. Roberta acquiesça en serrant les dents. Elle comprenait parfaitement de quoi il était question.

Notre lignée entretenait un lien particulier avec ce genre de « lieu de repos ». Certes, au fil du temps, sa dénomination avait changé : hospice, dispensaire d’hygiène mentale, institution spécialisée, centre médico-psychologique, maison de repos… Mais cela demeurait un asile. Un asile dont personne, jamais, n’était ressorti. Mon arrière-grand-père avait été interné. On l’y avait lobotomisé. Cet épisode avait beaucoup marqué Roberta, qui avait souvent insisté auprès de sa fille sur l’importance de garder son don secret. Elle avait voulu lui éviter d’avoir à subir le même sort de son grand-père.

Sauf que cette fois, Roberta était arrivée trop tard pour le lui rappeler. À croire que l’on ne pouvait échapper au destin de notre lignée maudite. Au cours des siècles précédents, hommes et femmes de notre famille avaient dû choisir, à de nombreuses reprises, entre l’enfermement et le bûcher. Mediums. Mages. Sorcières. Cela avait considérablement amoindri notre arbre généalogique.

Le reste de la journée fut long et pénible.

J’avais dû suivre l’officier pour faire une déposition. Au poste, il me posa tellement de questions que, passé un certain temps, je ne sus même plus quel était mon nom. Chaque fois que le prénom de Matt avait été prononcé, je m’étais mise à pleurer. Les images de son visage terrorisé se bousculaient dans ma tête, me tirant encore plus de larmes.

Le jeune officier était désemparé. Il avait fait venir un psychiatre, mais j’étais restée muette face à lui. Je ne pouvais pas lui parler, lui raconter tout ce que j’avais vu. Il ne m’aurait jamais crue. Personne ne pouvait croire ça.

Je malaxais le restant du mégot entre mes doigts, caché au fond de ma poche. Ce bout de coton était la seule preuve que je n’avais pas rêvé, et que je n’étais pas folle. Du moins, pas encore. Ils prirent mon silence pour une conséquence normale de mon état de choc, et se montrèrent patients.

Mon téléphone n’avait cessé de vibrer durant toute l’entrevue. Sans savoir si Sasha était au courant de la situation, je lui envoyai un message court, lui disant de ne pas s’inquiéter, et que je la rappellerais plus tard. J’avais encore trop de choses à régler, trop de questions auxquelles il me fallait répondre, avant de pouvoir sortir de ce préfabriqué qui embaumait un mélange de moisi et de café bouilli.

Je demandai à l’officier s’il avait pu joindre Seth, l’autre fils de John, mais il hésita dans sa réponse, se limitant à un timide « c’est en court ». Donc non. Rien d’étonnant, nous étions dimanche. Seth devait être en pleine prière. Ce cul-bénit n’était même pas foutu de mettre en pause ses dévotions pour prendre un appel de la police.

L’officier me donna sa carte, ainsi que celle du psychiatre : « N’hésite pas, si tu en ressens le besoin. »

Ils étaient gentils.

Roberta dû remplir une pile de documents pour avoir le droit de m’emmener. Je fus soulagée d’apprendre qu’elle m’avait réservé une autre chambre dans le motel où elle était descendue. Je n’aurais pas pu retourner à la maison. La maison…

Nous arrivâmes en fin d’après-midi au motel. Roberta avait choisi celui qui était le plus proche de chez nous. Le parking était désert. Après un détour par la réception, elle me tendit les clés de ma chambre.

Durant le trajet, Roberta s’était mise à me parler, mais je n’avais pas écouté un traître mot de toute sa gerbe verbale. Je n’avais qu’une hâte, c’était de pouvoir profiter d’un peu de calme après tout ça. J’avais besoin d’être seule. Je refermai la porte, laissant Roberta sur le palier. Elle continuait à causer, mais j’avais juste envie qu’on me fiche la paix.

La chambre était vieillotte. Deux lits doubles occupaient l’espace, avec des couvre-lits à fleurs et les rideaux assortis. Un tableau de peinture au numéro était accroché au-dessus de la console. J’y déposai ma clé, laissai tomber mon sac sur l’épaisse moquette et enlevai mes bottines. Le soleil avait à peine commencé à se cacher derrière les bâtiments que déjà des murmures s’élevaient autour de moi.

En même temps, en prenant un motel aussi miteux, il y avait peu de chance que j’y sois tranquille. Je fis un tour dans la salle de bain pour me passer de l’eau sur le visage. Le néon mit quatre interminables secondes à s’allumer, grésillant comme un insecte coincé sur une lampe bleue. Le robinet poussa un long râle métallique et strident, de concert avec les tuyaux qui menaçaient de s’effondrer. Pas étonnant que les gens se suicident ici.

Je retournai dans l’espace chambre, passant au travers d’ombres qui commençaient petit à petit à prendre forme. Bientôt, je serais envahie de spectres. Peu importe. Je tirai les rideaux. Je ne voulais plus entendre parler du jour ni de ce qu’il pouvait bien se passer au-delà de ces quatre murs. Au diable la vie dehors, au diable la lumière, au diable cette journée. Au diable…

Je m’allongeai sur le lit le plus éloigné de la fenêtre. Les ressorts du sommier grincèrent sous mon poids. Les murmures s’intensifiaient autour, mais je n’y prêtais pas attention. Recroquevillée sur moi-même, un coussin qui sentait l’antimite entre les bras, je me laissai aller à observer la lumière filtrer à travers les rideaux clairs.

Les ombres s’agglutinaient dans le fond de la pièce. Une ombre se manifesta dans la salle de bain. Puis une autre. Je me laissais bercer par leurs chuchotements. Ils étaient ce qui se rapprochait le plus d’un état de normalité pour moi. Les habitudes sont rassurantes. Elles nous permettent de ne pas nous perdre dans des pensées tortueuses et inutiles.

Une silhouette humaine se dessina devant la fenêtre. Roberta, certainement. Je m’attendais à ce qu’elle s’avance jusqu’à la porte et frappe, mais elle n’en fit rien. La fine silhouette resta devant la fenêtre, immobile. Elle se contentait de regarder dans ma direction, ses épaules tournées vers moi. Le temps s’étira. Je remarquai finalement qu’elle était trop petite pour être Roberta. Je me redressai en tentant de faire le moins de bruit possible, l’observant à mon tour. Les rideaux me dissimulaient.

Peut-être était-ce lui, ou un de ses fameux émissaires dont il avait parlé dans un de mes rêves. La silhouette formait un être maigre et frêle.

Un spectre surgit devant la fenêtre, m’occultant la vue. Je me rallongeai, triturant lentement son mégot entre les doigts.

« Viens me chercher, enfoiré. Je n’ai plus rien à perdre… » murmurai-je à son encontre.

Les spectres se rapprochaient du lit. Ils formaient des groupes de plus en plus denses d’éthérés. Entourés d’un aura froid, leur présence dans cette chambre surchauffée m’apaisait.

Il existe dans ce monde deux formes de spectres : ceux que Cassandre appelait les « éthérés » et ceux que j’avais nommés les « déterrés ». Les éthérés sont calmes, ils ne font que chuchoter ou fredonner faiblement. Telle une brume informe, ils passent au travers des êtres vivants, leur insufflant au passage une sorte d’apaisement. Ils sont, auprès des êtres chers qui ont peuplé leur vie, cette idée qui vous vient au beau milieu de la nuit, cette intuition qui nous pousse à prendre un chemin plutôt qu’un autre, cette sensation de ne pas être seul dans cette maison reculée.

Les déterrés, par contre, font froid dans le dos. Ils ne chuchotent pas : ils hurlent à la mort. Les bras ballants, leurs griffes crissent contre le sol. Leur présence contamine les vivants. Ils sont cette impression de malaise dans une maison vide, ce souffle sur notre nuque dans un cimetière, les étranges craquements du plancher au milieu de la nuit, les portes qui claquent sans raison. Ces âmes transportent avec eux tant de ressentiment, qu’ils parasitent notre monde. Cherchant sans fin à atteindre un but hors de leur portée, ils demeurent prisonniers, et leur colère ne fait que grandir. Enchaînés tels des animaux, leurs yeux sont rouges et brillants.

Cassandre les appelait les « âmes mortes ». Nous ne pouvions rien faire pour eux, car ils avaient perdu toute humanité. Je me suis évanouie une fois devant une petite fille déterrée qui avait poussé un cri si strident que mes oreilles s’étaient mises à saigner. Comme le cri qu’avait poussé ma mère.

Non. « Cassandre ». Il ne restait plus rien de ma mère. Elle m’avait été enlevée.

Je séchai une larme fugitive et enfonçai mon visage dans le coussin. Peu à peu, le restant de lumière provenant de la fenêtre fut brouillé par l’amas de cette dizaine de corps éthérés qui apparaissaient tour à tour. La silhouette finit par rebrousser chemin, et ma vue sur la fenêtre fut complètement et définitivement obstruée par les ombres. Leurs mains brumeux se posèrent sur moi, puis leur bras. Ils étaient si légers. Si frais. Ils grimpèrent sur le lit, m’ensevelissant sous leur présence.

Je fermai les yeux et me laissai aller à m’endormir, apaisée. Je n’étais pas seule.

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