Ap 13 : « Lamentable »

Je m’éveillai dans une grande salle au plafond voûté, sans fenêtres. Un coup d’œil à mes mains : elles étaient éthérées. La nuit dernière, sous cette forme, il n’avait pas pu me voir. J’espérai que cette fois ne fasse pas exception. J’avançai à tâtons dans ce flou habituel, mais ici, il faisait particulièrement sombre. Mon nez se heurta contre une surface dure et froide. Un mur. Posant ma main dessus, je m’en servis comme guide. Des voix s’élevaient un peu plus loin. J’arpentai lentement le couloir, une main sur le mur, et un œil rivé sur elle pour vérifier qu’elle restait bien sous cette forme. Le couloir s’ouvrit sur une salle d’où provenaient les voix. Je m’immobilisai et tendis l’oreille.

« … pour les quatre entrées non autorisées, tu ne souhaites toujours pas que j’ouvre un ticket ?
— Non, pas la peine. Je te l’ai dit : Sërb est un peu souffrant, mais cela va s’arranger. Je m’en occupe personnellement », répondit la voix de Bel.

Je me cachai dans l’angle pour espionner. Assis dans un fauteuil, au bout d’une longue table de pierre grise, je reconnus ses cheveux gras, dressés sur son crâne comme un buisson de ronces. Bel était sous sa forme humaine. L’homme avec qui il discutait était vêtu d’un costume trois-pièces excessivement cintré. Je ne pouvais pas distinguer tout à fait son visage, mais sa peau semblait bleue, ou grise. Difficile à dire, entre le flou et l’obscurité dans lesquels ils étaient plongés.

« Comme il te plaira. Abordons maintenant le point des évasions, reprit l’homme en posant des papiers sur la table. Nous avons recensé plus d’une dizaine de fuites d’âmes cette semaine, ce qui correspond à un accroissement de l’ordre de 86,7% qu’il faudrait traiter rapidement afin de…
— Pourrais-tu limiter le nombre de bonnes nouvelles et l’enthousiasme que tu mets à me les transmettre, je te prie ? Je suis las d’autant d’allégresse.
— … C’est un sujet sérieux, Bel. Ton sarcasme ne nous aide pas vraiment. Ta position, que tu as choisis je te le rappelle, demande un minimum de sérieux. Tu dois t’impliquer plus dans la gestion.
— Oui, et bien cela ne m’amuse guère. Toi, en revanche, tu as l’air d’y prendre beaucoup de plaisir. Pourquoi ne prendrais-tu pas la charge des tâches ingrates à ma place ? Je te délègue tout le chiant ! Que dis-tu de ça ?
— J’en dis que tu es d’une immaturité consternante.
— Et toi, Astaroth, tu es ennuyeux à mourir. »

Ainsi c’était ça son nom. Il m’apparut étrangement familier. Une porte s’ouvrit dans un raclement lourd. De la lumière s’engouffra dans l’ouverture, m’offrant une vision plus claire de toute la scène. Un tout petit homme, ou ce qui semblait être un homme, s’approcha d’eux.

« Monsieur ? Quatre est arrivé.
— Parfait, qu’il entre ! Il me tarde d’avoir enfin de bonnes nouvelles. Astaroth ? Merci, nous reprendrons cet ordre du jour excessivement jovial un peu plus tard.
— Comme il te plaira », maugréa-t-il.

L’homme en costume ramassa ses papiers en pestant dans sa barbe.

Dans l’entrebâillement de la porte apparut une créature d’un autre monde. C’est à ce moment que je compris que j’étais dans un sacré pétrin. 

Ses serres crissaient sur le sol. D’un pas lent, il pénétra dans la salle. Ses jambes étaient recouvertes d’une fine fourrure noire jusqu’à la taille, à la manière d’un pantalon. Des ailes de chauve-souris, plantées dans son dos, s’écartèrent un instant pour dévoiler un torse maigre et blanchâtre d’homme. En passant près d’Astaroth, je compris que la créature était immense. Plus de deux mètres de haut, à vue d’œil, si Astaroth était d’une taille moyenne comme Bel. Il m’était difficile de faire une comparaison, car celui-ci était toujours assis dans son fauteuil.

Quatre s’arrêta à bonne distance de la table. Il s’agenouilla devant Bel. Deux longues cornes incurvées sortaient de son crâne. Il avait de longs cheveux noirs qui retombaient sur ses épaules, et ses bras émaciés étaient recouverts de fourrure jusqu’aux biceps. La porte se referma, me privant de sa source de lumière, juste au moment où il se releva. Je ne pus voir son visage.

J’en avais vu assez, cependant. Tout ceci dépassait tout ce que j’avais pu imaginer et, l’espace d’un instant, j’espérai être simplement folle. Folle, et perdue dans un gros délire façon mauvais trip de LSD. Pitié, faites que ce soit ça.

« Quatre ! Mon cher Quatre ! J’ai envie d’entendre de bonnes nouvelles pour changer, et je suis sûr que tu ne me décevras pas. Alors, qu’as-tu pensé de ma nouvelle amie ?
— Comme vous l’aviez pressenti, il s’agit effectivement d’un Gardien. »

Cette voix… Grave, sombre, et affreusement monocorde. Il me sembla l’avoir déjà entendu quelque part. Je me concentrai sur elle, fouillant dans ma mémoire, quand je vis mon bras prendre consistance. Non, non, non, pas ça ! Il ne devait surtout pas me voir. Mon corps réagit à ma prière et redevint brume. Je soufflai, le cœur au bord de l’infarctus. On venait de passer très près du drame.

« Cependant, elle n’a de Gardien que le nom, continua-t-il. Elle n’en a ni les capacités ni les connaissances. Sa maîtrise de son pouvoir est plus que lamentable. Je n’ai pas eu l’occasion d’évaluer son potentiel dans son entièreté, mais aux vues de mes premières observations, elle ne représente aucun danger.
— Je te trouve bien sûr de toi…
— Sa génitrice a tout fait pour la tenir à l’écart, dans l’ignorance de ses propres capacités. Elle a également bridé ses pouvoirs. Même s’ils se sont éveillés, l’effet de la drogue les empêche de se développer pleinement et la maintient dans le brouillard. Elle ne sait donc ni ce qu’elle est ni ce dont elle est capable. Sans sa génitrice à ses côtés désormais, il est peu probable qu’elle puisse développer un niveau supérieur à son niveau actuel. Elle n’est qu’un humain. Elle a un allié potentiel à ses côtés, mais je ne pense pas que celui-ci nous pose un quelconque problème. Il est seul, et il vit dans le Royaume des Humains depuis bien trop longtemps, cela l’a affaibli. L’arrivée de son ancêtre pourrait poser quelques problèmes, mais elle ne semble même pas encline à l’écouter. C’en est affligeant. Elle est entêtée, ignorante et inutile.
— Une jeune femme charmante, en effet. Bien ! Me voilà rassuré. Au fait, comment a-t-elle vécu ma petite visite à sa famille ? »

Mon sang se figea à ses mots.

« Je dois admettre que je m’attendais à une autre réaction de sa part. Pour un humain, cette femme a fait preuve de beaucoup de contrôle de soi.
— Cela ne va pas durer, sourit Bel.
— Je me dois également de vous informer que sa génitrice est toujours en vie. »

Bel soupira en se massant les tempes.

« J’aurais dû m’y attendre. Increvables, pire que des cafards. Bref, qu’en est-il de ses capacités ? Dois-je m’attendre à la même chose que celles de Sërberus ?
— Sur ce point, je manque encore d’informations définitives, du fait de son inexpérience. J’ai pu établir qu’elle pouvait communiquer avec les âmes. D’ailleurs, les fuyards se rassemblent autour d’elle. Même si elle semble incapable de comprendre leurs avertissements, il faudrait envoyer des rabatteurs…

— Oui, oui, le coupa-t-il, je dois voir ce point avec Astaroth. Son insistance à ce sujet commence à m’ennuyer…
— Il apparaît également qu’elle possède déjà le pouvoir du passeur. En partie, du moins. Cela pourrait nous être dommageable, mais ses connexions sont trop faibles, et ne sont ni désirées ni maîtrisées. Elle s’apprêtait à dormir quand je l’ai laissé. Il est possible qu’elle soit ici en ce moment même. »

C’était donc lui derrière la fenêtre.

« Voilà qui est intéressant… et qui explique pas mal de choses.
— Quels sont vos ordres, Maître ?
— Je vais prendre le relais, déclara Bel avec un enthousiasme qui me fit froid dans le dos. Continue de garder un œil sur elle jusqu’à ce que tout soit réglé. Tu peux te retirer à présent. Bon travail, Quatre.
— Merci, Maître. »

La créature baissa la tête en signe de révérence et se dirigea vers la sortie. La grande porte s’ouvrit devant lui, illuminant sa peau d’albâtre. Lorsqu’il fut à mon niveau, je me penchai prudemment pour tenter d’apercevoir son visage. Ses pas se stoppèrent. Ses pupilles roulèrent dans ma direction. Je cessai de respirer. Ses intenses iris vert émeraude s’embrasèrent, comme ceux de Bel lorsqu’il s’était transformé. Mon cœur eut un raté.

Finalement, il se ravisa. Ses yeux s’éteignirent et il reprit son chemin. Pétrifiée, je reculai de quelques pas, retournant me cacher dans le dédale sombre qui m’avait amenée jusqu’ici. Mon bras était pourtant toujours sous sa forme éthérée. Est-ce qu’il m’avait vue ? Peut-être m’avait-il seulement sentie ? J’entendais décroître le bruit de ses pas, et la porte, se refermer derrière lui. J’étais pétrifiée. Les battements de mon cœur affolé pulsaient dans mon crâne.

« T’es là, fillette ? »

J’eus un hoquet de peur qui m’avala toute entière.

Mes yeux s’ouvrirent sur le plafonnier de la chambre du motel. Je me redressai sur le lit, haletante et en nage. Je ne comprenais pas comment j’avais réussi à revenir. Quatre avait raison : j’étais ignorante et inutile.

Lamentable.

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