Ap 17 : « Perse, arrête ça »

« Seth, c’est encore Perse. Perse Evans, tu sais, celle qui vit chez toi et qui n’a toujours pas de tes nouvelles malgré mes douze derniers appels. Ce serait bien que tu décroches. Rappelle-moi. S’il te plaît. » 

Dans la cuisine, Roberta s’affairait à préparer un déjeuner convenable. C’était assez drôle de la voir s’activer aux fourneaux, dans cette cuisine exiguë, perchée sur ses talons hauts, compressée dans sa robe prune, et de rater un poulet pourtant précuit. Cela avait un côté rassurant. Elle aussi était désastreuse dans un domaine. À la différence qu’elle ne le reconnaîtrait jamais. Elle réussit même à brûler le comptoir du passe-plat, pestant sur le manque évident de place et l’aménagement discutable des placards. Je posai en souriant un dessous-de-plat à côté du poulet calciné et promis de m’occuper des repas, à l’avenir. 

L’enthousiasme, qui avait émané de l’apparition tant espérée de mes pouvoirs, s’essouffla vite. Au prix de nombreux essais, nous avions fini par déterminer que ma mutation en braise humaine ne servait à rien, à part réchauffer un mug de thé en un temps record.

Roberta me traduisit une partie des écrits du manuscrit. Il regorgeait de conseils pratiques, mais était dépourvu d’information sur les Passeurs, ou sur la fameuse porte. Chaque soir, de nouveaux spectres se mêlaient aux anciens, attendant que j’agisse, mais je ne savais pas comment, ce qui s’ajoutait à la frustration générale.

Nous nous concentrâmes donc sur les autres capacités que sont censées détenir les sorcières, et Roberta organisa mon emploi du temps en conséquence.

Les matins étaient consacrés à la lecture de ses livres ésotériques. Je découvris la parapsychologie, l’astrologie, l’alchimie, la lithothérapie, la chromatothérapie, la sonothérapie, l’homéopathie, ainsi que tout un tas de trucs inutiles. Des dizaines de livres avaient pris d’assaut la grande table de la salle à manger, dans un monticule désordonné. Roberta avait insisté pour réinvestir cet espace malgré les souvenirs douloureux qu’il me rappelait sans cesse.

Les après-midi étaient, quant à eux, consacrés aux exercices pratiques. Mes connaissances en potions impressionnèrent Roberta, bien qu’elle mît tout sur le compte de mes années passées à regarder ma mère travailler. Pour ce qui était des sortilèges, mon niveau stagnait : mes boules d’énergie, à peine formées, éclataient comme des bulles de savon ; mes sorts de protection vibraient, avant de m’envoyer paître à l’autre bout de la pièce dans un ressac mystique.

Les chaises volèrent, s’écrasant contre les murs. Roberta soupira, levant les yeux au ciel.

« Recommence. Tu dois stabiliser ton énergie. Elle est beaucoup trop fluctuante, c’est pour ça que tu n’arrives à rien. Tu manques de concentration. »

Je me retournai, la bouche débordante de sang. Chaque essai drainait mon énergie jusqu’à la limite, et lorsque je tentai de la dépasser, je me mettais à vomir rouge.

« On ne dirait pas comme ça, dis-je en crachant un grumeau gros comme un noyau d’abricot, mais je fais pourtant du mieux que je peux. Si on changeait de méthode ?
— Il va falloir, en effet, opina-t-elle. Le temps presse. Tu dois savoir que chaque sorcière qui a vu les textes du manuscrit s’illuminer a disparu peu après.
— Rassurant…
— En effet. Traite-moi d’hypocrite si tu le souhaites, ajouta-t-elle en essayant tant bien de conserver son flegme, mais je n’ai pas envie de te perdre toi aussi. »

Elle éclaircit sa voix, et partit chercher le manuscrit. Cette déclaration d’affection lui avait coûté. Pendant ce temps, je descendis les dernières chaises encore en état à la cave. J’étais, littéralement, en train de sauver les meubles.

Le plus dur était de créer l’étincelle de base de l’énergie, mais ça commençait à venir. Sur les conseils de mes ancêtres, je visualisai une lumière sortir de mon cœur, pour la récupérer dans ma main. Après plusieurs essais, enfin, une lueur cristalline, entourée d’un aura fibreux, se développa dans ma paume. C’était magnifique. Aucun mot ne pouvait décrire toute la beauté et la puissance qui s’échappait de ce globe luminescent.

La sphère changea de couleur. Elle vira au jaune, puis au rouge. Ma respiration s’accéléra. 

« Reste concentrée. Ne te laisse aller à tes émotions, domine-les » m’encouragea-t-elle en reculant jusqu’à la cuisine.

La boule ne cessait de changer de couleur jusqu’à atteindre un orange profond, dans lequel se mêlaient des fibres jaunes et rouges. Cette énergie était instable, et je n’y comprenais pas grand-chose, mais je la ressentais comme une extension de moi. Roberta se pencha au-dessus de mon épaule.

« Voilà qui est étrange. Je n’avais jamais vu de double énergie fusionner de la sorte. Elles ne font qu’une, pourtant, chacune laisse à l’autre une place pour exister. C’est incroyable. »

Nous contemplions la sphère. Un sourire se dessina sur son visage et je ne pus m’empêcher de me sentir fière.

J’aurais dû arrêter l’exercice là, mais je me pensais capable d’aller encore plus loin. Je voulais augmenter la taille de la sphère et limiter les effusions de fils sur sa surface. Je la voulais parfaite aux yeux de Roberta.

Il y avait un point noir en son centre, qui grossissait de concert avec la sphère. Je n’y avais pas fait attention, trop occupée à me congratuler pour avoir enfin réussi ce qui était censé être le plus simple des exercices. Tel un cœur obscur, il se mit à palpiter.

« Perse, arrête ça. »

Mais je n’arrivais pas à la rétracter. Je stressais, et cela ne m’aidait pas à garder mon flot d’énergie stable, sans compter que j’avais peur que ce truc nous pète à la gueule. Le noir était en train de prendre possession de ma sphère d’énergie.

« Arrête ça tout de suite », dit-elle d’une voix fébrile.

Parasite de ma propre force, l’obscurité chercha à me contaminer. Elle ruissela hors de la sphère, coula sur mes doigts, et se rependit le long de mes bras jusqu’à les rendre complètement noirs. La mèche blonde qui pendait devant mes yeux devint blanche, et ma sphère fut engloutie par ces ténèbres.

Une main surgit de ce néant.

Elle m’agrippa au cou. Je ne pouvais plus respirer. Un voile noir tombait sur mes yeux. Mes oreilles bourdonnaient, brouillant tout autour de moi. Dans un mélange confus de cris et de rires sortis tout droit de l’Enfer, j’entrevis Roberta tenter de me libérer de ces ongles acérés qui entaillaient ma chair. Elle tirait sur ce bras dont la chair purulente suintait et se détachait par plaques.

Une odeur fétide exhalait de la chose, empuantant l’air jusqu’à me faire vomir malgré la pression qu’elle exerçait contre ma gorge. Les rires se firent plus oppressants encore lorsque Roberta réussit à me délivrer, pour se faire saisir à ma place. L’obscurité pénétra sa chair, grouillant à travers ses veines. Roberta hurla de douleur, et lutta de plus belle contre cette main qui venait de lui inoculer un fléau fulgurant.

Dans la bataille, je fus projetée en arrière, dégringolant dans les escaliers de la cave restée ouverte. Roberta hurla à nouveau, et la porte se referma sur moi en claquant. Je grimpai les marches quatre à quatre, tambourinant et poussant sur la porte comme une forcenée. J’étais bloquée. Mes poings saignèrent à force de m’acharner sur le bois. Je descendis deux marches afin de prendre de l’élan pour défoncer la porte, quand j’entendis des pas venir dans ma direction.

« Roberta ! Roberta, je suis là, je suis enfermée dans la cave ! »

Les pas s’arrêtèrent devant la porte. Ce n’était pas ceux de Roberta. Je retins mon souffle, les yeux rivés sur l’ombre qui défilait dans l’interstice entre la porte et le sol. Une respiration lourde et sifflante s’éleva de l’autre côté. Je fis un pas en arrière, oubliant les marches.

La maison était silencieuse. Plus aucun bruit de pas, plus aucun indice d’une quelconque présence humaine depuis des heures… ou des jours ? J’avais perdu la notion du temps. Je savais que je m’étais brisé quelques côtes dans la chute, j’avais du mal à respirer. Je m’étais cognée aussi. La tête me tournait, quand je n’avais pas cette impression de me faire pilonner le cerveau par les tempes.

Affalée sur les dernières marches des escaliers, j’étais épuisée. J’avais essayé maintes fois de défoncer la porte, de casser les carreaux des fenêtres, sans succès. Ce sous-sol était un vrai bunker, et je n’avais plus assez de force. J’étais prisonnière. Seule, ou presque.

« Miaou ? »

Le chat gris s’assit devant une fenêtre de la cave.

« Tiens, merci de venir me visiter, c’est sympa. »

La tête posée sur la rambarde, je le regardais faire le tour du sous-sol, reniflant chaque fenêtre. 

« Inutile, chat, il n’y a aucun passage. J’ai déjà tout testé, soupirai-je. Quelle merde. Je ne sais plus où j’en suis. Si, à un moment, j’avais eu le sentiment de reprendre enfin le contrôle de ma vie, tout s’est envolé. »

Je me levai péniblement jusqu’au grand évier de pierre pour boire un peu. S’il n’avait pas eu d’eau ici-bas, je serais déjà morte. Je nettoyai les restes de sang séché sur mon front, et mouillai ma nuque et mon visage, espérant que cela m’aide à m’éclaircir les idées. J’avais du mal à réfléchir correctement. Tout semblait flou autour de moi, irréel. Chancelante, je retournai dans l’ombre de la première marche. La lumière aggravait mes migraines.

« J’ai l’impression d’être ici depuis des jours. Ou alors ce sont les heures qui se sont allongées, j’en sais rien. J’ai peur de m’endormir, chat. Mais je vais finir par m’endormir, et cette fois, je ne me réveillerai pas. Je vais m’endormir et il sera là. Je suis sûre qu’il m’attend déjà. Il a tout planifié. Avant, tout était si simple. Je ne dis pas qu’être entourée de spectres est de tout repos, mais il me suffisait de fermer les yeux pour qu’ils disparaissent. Plus ou moins. Mais je ne risquais rien. Aujourd’hui, j’ai peur de simplement fermer les yeux. »

Les prunelles vertes du chat me fixaient.

« Pourquoi est-ce que je m’embête à te mentir ?
Miaou ?
— La vérité, commençai-je en soupirant, c’est que mes capacités n’ont jamais été sans risques. Mon père est mort à cause de mon don. Non. Il est mort à cause de moi. J’étais jeune, j’ai pas réfléchi. Son boulot l’obligeait à travailler jusqu’à tard, et ma mère avait parfois des demandes de dernière minute, donc la voisine venait souvent me chercher. Elle était gentille. Je l’aimais beaucoup. Un jour, elle est passée me prendre à l’école après une longue absence. J’étais contente de la revoir, elle m’avait manqué. J’ai pas réfléchi plus. Mes parents m’avaient dit qu’elle était partie, mais comme ils n’avaient pas voulu que j’aille à son enterrement, pour moi, elle était juste… partie. Et là, devant la grille de mon école, elle était là, tout sourire, la main tendue vers moi, comme avant. J’ai pris cette main. Je lui faisais confiance. »

Je tentai de me redresser, de détendre mes jambes et me mettre dans une position un peu plus confortable sur ces marches de bois. Ma migraine se relança au premier mouvement.

« Bref. Exceptionnellement, mon père avait fini plus tôt le travail ce jour-là. Il avait voulu me faire la surprise à la sortie de l’école. Mon père ne pouvait pas voir les fantômes. Il pouvait pas voir la voisine avec moi. Tout ce qu’il a vu, c’est sa fille de six ans traverser toute seule. Me pensant en danger, il s’est jeté sur la route et une voiture l’a percuté. Il est mort sur le coup. Si je l’avais pas suivi, rien de tout ça ne serait arrivé. Mon père serait encore en vie…
Miaou…
Si seulement je l’avais pas suivi… »

Le chat pencha sa tête de côté. Ses grands yeux vert sauge, si expressifs, donnèrent à mon cœur cet élan qui m’avait manqué pour pleurer à nouveau.

« Je suis tellement fatiguée, chat, articulai-je à travers mes larmes. Ma tête va exploser. Je sens mes yeux pousser pour sortir. Est qu’on peut avoir les globes oculaires qui se délogent d’eux-mêmes de leurs orbites ? Ce serait sale. Aaaah je sais plus où j’en suis ! »

Mes tempes pulsaient avec force. Je fermai les yeux de douleur, tentant de rester calme et de contrôler cette envie de vomir qui s’invitait avec les relents migraineux.

« Roberta a raison. J’ai perdu toute combativité. Je suis pas comme ça, normalement, continuai-je en séchant mes larmes sur le revers de ma manche, mais là je dois avouer que je suis à bout de force. Mon monde s’est complètement cassé la figure. Matt et John sont morts, ma mère est en hôpital psychiatrique, et ma grand-mère est… »

Je levai les yeux vers les escaliers, tendant l’oreille en quête d’un bruit de pas, malgré le sifflement qui me perçait les tympans par vague. Rien. Aucun signe de vie à l’étage. Je redoutai que Roberta ait succombé à l’attaque.

« Je sais pas ce que t’en penses, chat, mais je crois que c’est officiel, je n’ai plus personne à mes côtés. Fais chier, soupirai-je. En fait, si, j’ai mes amies. Sauf qu’elles ne savent rien de mon don. Je me vois mal leur dire “ Hey, au fait, je suis une sorcière ! ” Elles me traiteraient de folle, et ne me parleraient plus jamais. Mais peut-être que je suis folle, et que tout ceci se passe juste dans ma tête, t’en penses quoi ? Tu crois que je suis folle ?
Miaou.
— En même temps, je suis en train de causer avec un putain de chat, tout pelé et à moitié crevé.
Miaou ! s’insurgea-t-il.
— Pardon. T’es moche, mais c’est pas de ta faute. »

Sa queue fouetta violemment la vitre. J’avais l’impression qu’il comprenait tout ce que je racontais. J’étais réellement folle.

« Et pourtant… »

La main contre mon cœur, je laissai la lueur cristalline en sortir. Dans ma paume, elle était si belle. Si réelle.

« Encore une fois, j’ai tout gâché à pas réfléchir. »

La lueur prit rapidement la forme d’une sphère. Mon moteur pour créer ces boules d’énergie n’était pas la colère, mais la peine. Le point noir se forma en son centre et je refermai ma main, mouchant sa lumière. Si seulement j’avais su faire ça il y a deux jours…

Soudain, il y eut un bourdonnement étouffé, une vibration dans ma paume. J’ouvris ma main, libérant une mouche.

« T’es en avance. Je suis pas encore morte, Ducon. »

L’insecte s’échappa d’entre mes doigts et se mit à voleter autour de moi, avant de partir à l’aventure de la cave. Il se dirigea vers la petite fenêtre et se heurta contre la vitre. Le chat feula devant l’apparition de l’insecte, qui se dépêcha de revenir auprès de moi. Il se posa sur ma main et secoua ses ailes. Je l’observais, posée sur moi, immobile.

« C’est toi, n’est-ce pas ? Le Seigneur des mouches… Pourquoi tu ne dis rien ? »

La mouche passa entre mes doigts, marchant de ses fines pattes jusqu’au bout de mes ongles. Je la fixai malgré ma vision trouble et vacillante. Je la sentais à peine sur ma peau, mais le vert bleuté de son corps brillait de mille feux sous l’unique rayon de soleil qui éclairait le sous-sol. Cette effusion de couleur relança ma migraine. Elle se mit à nettoyer ses ailes.

« … Voilà que je parle à une mouche maintenant. »

Ma tête allait exploser. Mon estomac s’entêta à vouloir vider ce qui l’était déjà, me crispant le corps pour deux pauvres giclées de bile. La contraction appuya sur mes côtes. J’étouffai un hurlement. Respirer était douloureux, mais hurler était insoutenable.

Je relevai péniblement la tête. Des taches noires voletaient dans tous les sens. La mouche avait quitté ma main. Je me mis à paniquer, recherchant parmi ces tâches celle qui avait des ailes polychromes. S’il s’agissait de Belzebuth, je ne voulais pas le lâcher des yeux.

« T’es passé où, Ducon ? »

La mouche s’engouffra dans mon oreille. Ses ailes grondèrent comme le tonnerre. Je me redressai d’un bond, me débattant pour la déloger. La vibration de ses ailes résonna dans ma tête, infestant mon cerveau. Le chat s’agitait. Il feulait. Ses griffes crissaient contre les carreaux de verre. Le bourdonnement s’intensifia, camouflant ses miaulements apocalyptiques ainsi que mes hurlements. La vibration descendit dans mon corps. Cet enfoiré était en moi ! Je le sentais derrière mes yeux, au fond de ma gorge, puis dans mon estomac. Une nouvelle giclée de bile ensanglantée. Le mur sous la fenêtre me retint de m’exploser sur le sol. Je m’appuyais contre lui, quand je le vis. Cet enfoiré était sous ma peau ! Son petit corps répugnant grouillait dans mes veines, descendant de mon épaule jusqu’à mon poignet.

« Je te tiens ! »

Je serrai mon poignet pour l’empêcher d’aller plus loin. Il vibrait, pris au piège. Sur l’établi de John était posée une vieille mallette médicale. Je la balançai par terre, déversant son contenu sur le sol poussiéreux. Plusieurs pinces, des ciseaux et un scalpel rouillé en sortirent. Parfait ! J’allais crever cet enfoiré. Sans réfléchir, je pris le scalpel et m’ouvris le poignet, tranchant profondément pour atteindre l’artère où il se planquait.

La mouche sortit. J’étais extatique, prête à en découdre avec elle, quand un rire s’éleva. La mouche disparut au milieu des taches noires qui embrumaient à nouveau ma vision. Je ne comprenais pas. Dehors, le chat miaulait à s’en faire péter les cordes vocales. Je tentai de faire un pas, mais mes forces me quittèrent soudainement. Je tombai sur le sol, le bras ouvert dans toute sa longueur. J’étais en train de me vider de mon sang. C’est là que je compris.

« Et merde. »

Un voile noir tomba doucement sur mes yeux. Je me sentais partir. C’était fini. Les miaulements s’interrompirent et une voix d’homme m’apostropha depuis le jardin : « Hey ! Je t’interdis de crever, gamine ! » 

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