Ap 21 : « Joli, ce col blanc. C’est nouveau? »

Temps de lecture (selon Antidote) : 16 min 19 sec

Le lendemain, Seth arriva dans la première heure des visites. Il était huit heures, je venais d’avaler un plateau déjeuner insipide, et le chat s’était planqué dans les draps de l’armoire en face pour pioncer en paix. Son odeur avait fini par s’estomper dans les tissus imbibés de désinfectant, pour mon plus grand soulagement.

La peau claire de Seth s’accordait parfaitement avec le carré blanc de son col romain. Il avait la trentaine raisonnable, une profonde ride du lion mal alignée et une pilosité aléatoire. Son visage était si fermé que je me demandais ce qui arriverait s’il se décidait à sourire, dévoilant au passage ses ridicules petites dents. Ses cheveux noirs étaient plus courts que la dernière fois que je l’avais vu, mais il les avait gardés suffisamment longs pour pouvoir les coiffer en arrière et ainsi dissimuler sa calvitie naissante. Une mèche retomba sur son front lorsqu’il tira la chaise pour s’asseoir à côté de moi.

« Le médecin m’a affirmé que tu étais hors de danger et en bonne voie de guérison, commença-t-il simplement. J’ai signé la décharge d’autorisation de sortie, tu es libre de rentrer à la maison quand tu te sentiras prête. Les frais de l’hôpital étant à ma charge, je te serais reconnaissant de ne pas en abuser. Aussi, comme tu es encore mineure pour un an, j’ai fait en sorte que tu sois sous ma tutelle jusqu’à ta majorité. Tu ne seras pas obligée de partir dans une famille d’accueil. Tu es donc, techniquement, sous ma responsabilité.

— Bonjour à toi aussi, Seth. Joli, ce col blanc. C’est nouveau ?

— Excuse mon impolitesse, je suis malheureusement assez pressé par le temps. Bonjour Perse, finit-il par dire après une pause. Effectivement, c’est nouveau. Je suis entré en deuxième cycle, et j’ai entamé mon insertion pastorale dans une paroisse près d’Abbotsford. J’avais prévu de revenir dans la région, mais seulement après mon ordination. Beaucoup de décisions vont être remises en question à présent. » 

Je m’en doutais. Je l’avais entendu parler avec son père du fait de rentrer une fois sa formation achevée, afin d’être proche de sa famille. Mais maintenant que sa famille avait disparu, il n’avait plus de raison de revenir.

« Comme je le disais, j’ai réalisé les démarches pour être ton tuteur légal. Étant donné que je dois rester à Abbotsford, je ne pourrai veiller sur toi comme il le faudrait. J’espère que tu sauras te montrer assez mature pour t’occuper de toi en étant, à la fois, responsable et autonome. Ainsi, j’attends que tu finisses le lycée, que tu gradues, et que tu intègres le campus d’une université à la rentrée prochaine. Peu m’importe laquelle, tes choix t’appartiennent et je ne me permettrais pas d’émettre le moindre jugement. »

Pendant qu’il parlait de sa voix neutre, je l’observais. Seth ressemblait à Matt, avec ces yeux clairs en amande, et il avait hérité de la mâchoire anguleuse de son père. Matt le disait con et pénible, mais il savait qu’il n’avait pas un mauvais fond.

Je n’avais vécu que quelques mois avec lui, et ne l’avais pas revu depuis presque deux ans maintenant, mais il n’avait pas beaucoup changé. Il semblait aussi flegmatique et loquace qu’à l’époque. Un avantage pour célébrer des messes à rallonge. À chaque fois qu’il avait appelé son père au téléphone, il lui avait tenu la jambe durant des heures.

En revanche, s’il appuyait sur le fait qu’il ne se permettait jamais aucun jugement, ses yeux bleus perçants brillaient des flammes foudroyantes de la désapprobation.

« Les possessions de mon père me reviennent en intégralité, mais je n’en ai pas l’usage, reprit-il en me sortant de ma rêverie passagère. Après le séminaire, je m’installerai dans un presbytère. Tu n’es pas sans savoir que les prêtres se doivent de vivre dans le détachement des biens matériels. Cependant, les circonstances font que je vais devoir conserver la maison pour ton usage personnel, jusqu’à ce que ta vie soit en ordre. Cela te laisse un an. Quand tu auras quitté la maison pour l’université, j’en ferais don à l’église. En attendant, je mettrai de l’argent sur ton compte pour que tu puisses gérer les diverses finances de la maison, ainsi que tes frais de scolarité, et les dépenses courantes.

— Pourquoi tu ne m’as jamais rappelé ? le coupai-je. J’ai essayé de te joindre une bonne dizaine de fois.

— La police m’avait déjà contacté le jour même.

Oh. Et qu’a-t-elle dit ? demandai-je avec une subtile pointe de vexation dans la voix.

— Que c’est toi qui les avais appelés, que ta grand-mère était venue te chercher, et que mon père et Matthew avaient eu une crise cardiaque. Je suis allé les reconnaître, et l’enterrement a eu lieu la semaine dernière, selon les rites.

— … Quoi ? L’enterrement ? Mais pourquoi tu ne m’as pas prévenu ?

— Parce qu’il s’agit de ma famille, Perse. Et que je te pensais déjà loin, auprès de la tienne. »

La machine reliée à mon doigt s’exprima à ma place en une déferlante de bip. Mon cœur s’emballait. Comment avait-il pu me faire ça ? J’avais vécu avec eux, John et ma mère avaient commencé à parler de mariage, Matt avait décoré avec moi ma chambre, il m’amenait au lycée, il m’aidait dans mes devoirs, il écoutait mes peines de cœur, il était toujours là pour moi, il… Ils étaient aussi ma famille.

Des larmes de colère se mirent à couler sur mes joues, que je mordais pour retenir un flot d’insultes.

« Je suis navré de voir cela te peine autant. Je sais que mon père avait une affection particulière pour ta mère et toi…

Oh, ferme-la, s’il te plaît, crachai-je en détournant la tête, préférant regarder le ciel et la ville plutôt que son visage d’hypocrite égoïste et condescendant.

— Tu as raison. J’aurais dû te rappeler, et j’aurais dû te prévenir pour l’enterrement, finit-il par dire, d’un ton tel que je ne pouvais remettre en doute sa sincérité. La police m’avait informé que ta grand-mère était venue, alors j’ai bêtement présumé que tu étais partie avec elle. J’ai eu tort. Je le regrette, Perse. J’espère que tu pourras trouver dans ton cœur la force de me pardonner. »

Je hochai doucement la tête. Con et pénible, mais pas mauvais, me répétai-je.

« Je suis désolé, je ne peux rester plus longtemps. J’ai un rendez-vous important avec l’évêque après la messe de dix heures, et l’église n’est pas à côté. Je te laisse les papiers ici, ainsi que ton double des clés. N’hésite pas à m’appeler si besoin. Cette fois, je répondrai. Prends soin de toi. »

Le regard au loin, je ne répondis rien, me contentant de hocher vaguement la tête. J’attendais qu’il parte. Je savais qu’il irait se confesser, et qu’après ça, il n’aurait plus aucun remords, laissant Dieu le juger de son comportement de merde.

J’avais rassemblé mes affaires sans délai après la visite de Seth. Le Docteur Hussain avait eu la gentillesse de m’apporter une cage pour le chat, qu’elle avait emprunté à une association. Elle s’était assurée que je reparte bien avec tous mes médicaments, ainsi qu’un tube d’antalgiques en cas de douleur, en précisant que je ne devais pas en abuser. Elle aurait préféré que je reste encore au moins une journée, mais m’avait rassuré sur le fait que ma guérison était en bonne voie, et que je serais en pleine forme d’ici quelques semaines, si je voulais bien les passer à me reposer.

Sentant que je m’efforçais de garder la tête haute après cette déplaisante visite fraternelle, elle me prit dans ses bras dans un élan d’affection qui continua de me réchauffer le cœur après mon départ. J’eus bien du mal à retenir mes larmes. Heureusement qu’il existait dans ce monde, et dans l’autre, des êtres aussi bienveillants que le Docteur Hussain et Sërb.

J’utilisai le maigre billet que Seth avait daigné me laisser pour le trajet en taxi. Le chemin me sembla terriblement long jusqu’à la maison, en grande partie parce que je redoutais d’y retourner. Il n’y avait plus personne qui m’attendait là-bas.

Il ne restait plus que moi, et ce putain de chat sortit de nulle part.

Celui-ci empestait l’habitacle dans un silence presque innocent. Le chauffeur se retourna à plusieurs reprises vers la cage, le nez froncé et les yeux plissés. Malgré la fraîcheur de novembre, il finit par entrouvrir la fenêtre. Il se déplaça légèrement dans son siège, collant son visage au plus près de la vitre, pour profiter un maximum de l’air pollué, mais inodore, de l’extérieur. Une fois arrivé devant la maison, il m’aida à sortir la cage, et repartit rapidement, toutes vitres baissées.

Le portail couina à mon passage. Les dalles de l’allée mériteraient bien un bon désherbage. Des touffes vertes sortaient des interstices. Au pied des marches du perron, je soupirai. Cette fois, personne ne m’y rejoindrait. Cette maison serait la mienne pour un an. Une dernière année, avant mon entrée à l’université ou ma prise de poste de portier des Enfers.

Inutile de préciser que j’avais une nette préférence en faveur de l’université, dans laquelle je pourrais enfin me retrouver avec Sasha, Élise, Max et Nola. Celle de la ville regorgeait de cursus divers, que nous avions toutes, plus ou moins, déjà choisi. C’était le plan. Un bon plan. Maintenant, je devais simplement rester en vie pour qu’il puisse se réaliser.

Je posai le pied sur la première marche lorsque quelque chose me retint en arrière. Le chat se mit à miauler comme s’il se faisait ouvrir les entrailles. Sa cage s’était heurtée à la barrière magique.

« Excuse-moi, j’avais oublié que Roberta avait placé un sceau de protection autour de la maison. Efficace, n’est-ce pas ? Comme vous, les chats, vous êtes à cheval entre les deux mondes, le sort doit te bloquer. Je ne suis pas sûre de mon coup, mais si je te prends contre moi, on devrait pouvoir la traverser tous les deux. »

Le chat feula en guise de réponse. J’ouvris prudemment la cage et le pris dans mes bras.

« Tout va bien se passer… », m’encourageai-je sans trop y croire.

Le chat collé contre mon torse, j’avançai d’un pas. J’eus l’impression de m’engouffrer dans une masse épaisse et adipeuse, comme un bouclier de gelée magique. Le félin, lui, était pétrifié. Ses pattes s’enroulèrent autour de mes bras, et ses griffes se plantèrent dans ma chair. Une fois la barrière passée, et l’escalier gravi, je le déposai à terre. Il tâta le sol du bout des pattes, peu sûr de lui. Ce sort était ma dernière protection contre Belzebuth.

Finalement, il n’y avait pas eu de valeureux guerrier envoyé à mon secours depuis l’autre monde. Pas de vertueux Cinq qui serait resté avec moi après avoir appelé les pompiers pour me sortir du sous-sol. Juste un chat.

La porte était verrouillée. La clé coinça dans la serrure. John devait arranger ça. Je soupirai. La porte s’ouvrit, poussant des dizaines de lettres accumulées devant la trappe. Seth n’était même pas passé par la maison. J’enjambai le tas postal et posai mon sac sur le canapé. Le chat entra à ma suite et sauta sur les coussins. Je ne me rappelais pas d’avoir vu cette maison aussi vide. Il y faisait froid, l’électricité avait été coupée. Je dus descendre au sous-sol pour remettre le courant en marche. La tache de sang sur le béton fit resurgir d’amers souvenirs.

Je restai un moment à la contempler, frissonnante, avant d’être envahie par un trop-plein d’émotions. Je m’assis sur la dernière marche et me mis à pleurer sans plus retenir quoi que ce soit. Il fallait que ça sorte. Cela faisait trop longtemps que je me retenais.

Parce qu’il était hors de question de garder le chat et son parfum subtilement fétide enfermé avec moi, je recherchai dans un des manuscrits de Roberta un moyen pour lui de traverser le sceau à sa guise. Malheureusement, il n’y avait qu’une seule indication pratique sur le fonctionnement du sortilège : celui-ci était constitué de sang de sorcière. Je ne pus m’empêcher de rayer ce mot, annotant « Gardien » dans la marge. Autant que mon passage dans les Enfers serve.

Si le sceau était scellé par le sang, il faudrait logiquement que le chat en porte sur lui. Logiquement. Je n’étais pas sûre de moi, mais je n’avais pas d’autre choix que de faire confiance à mon instinct, ou du moins, de tester cette théorie.

Je fouillai dans la mercerie de ma mère à la recherche d’un ruban. J’en trouvai un rouleau d’un beau rouge profond. Parfait. Avec une aiguille à coudre, je me piquai le bout du doigt à plusieurs reprises pour imbiber le tissu de mon sang. Chaque piqure était douloureuse. Après l’épisode dans le sous-sol, il m’était difficile de me faire du mal sans repenser au piège de Belzebuth.

Afin de maximiser les chances de réussites, et parce que je n’avais pas envie de passer le reste de ma vie à me scarifier l’index pour que le chat puisse sortir, je modifiai un sortilège pour consacrer le ruban. Le chat, posé sur son arrière-train dans le salon, me regardait aller et venir à travers la maison, transportant bougies, bols, bouteilles d’eau, et tout un tas d’objets incroyablement non mystiques. Je posai les ingrédients sur la table basse, décalai le fauteuil de Matt, et dessinai un cercle de sel au sol. Armée de l’antique boussole en laiton de Roberta, je plaçai un bâton d’encens à l’est, un bol d’eau à l’ouest, une bougie blanche au sud, et un bol rempli de terre du jardin au nord.

J’attachai le ruban autour du cou du chat. Il renifla son nouveau collier, perplexe. Je retins ma respiration pour le prendre dans mes bras. Il abaissa les oreilles lorsque je le posai au centre du cercle. Lui non plus ne semblait pas très confiant vis-à-vis de mes capacités. Je me répétai les mots de Sërb pour me donner du courage, « je crois en toi », et allumai la bougie. Son poil se hérissa lorsque je commençai à lire à haute voix la formule maintes fois raturée. Il n’osa plus bouger, et j’eus moi-même un doute. Jusqu’ici, tous les sortilèges que j’avais tentés m’avaient tous explosé au visage. « Je crois en toi », me répétai-je avant de prononcer le dernier mot inscrit. 

Je déglutis, les yeux rivés sur le chat dont la queue commençait à s’agiter sur le sol. Heureusement, il n’y eut aucune explosion. Ma psalmodie achevée, le ruban rouge sombre s’illumina d’or quelques secondes. Le chat était toujours en vie. La maison tenait toujours debout. Aucun meuble n’avait volé à travers la pièce. Aucune fumée, aucun bruit suspect. C’était déjà une réussite en soi. Le félin tourna alors ses yeux écarquillés vers moi. Sa queue cessa de battre le parquet. Je soufflai, soulagée.

« Je crois bien que j’ai réussi, chat. Héhé, je ne suis pas si lamentable que ça, en fin de compte, m’autocongratulai-je pour la première fois.

Miaou.

— Maintenant, il ne reste plus qu’à vérifier que le sort fonctionne.

— … Miaou ? »

Ce fut, de loin, l’exercice le plus difficile de toute cette opération.

Lorsque je pris le chat dans mes bras, il obtempéra sans sourciller, mais devant l’escalier, il comprit ce que je voulais dire par « vérifier que le sort fonctionne ». Il se mit alors à miauler à la mort, et se débattit de toutes ses forces. Je le laissai s’échapper de mes bras qu’après avoir refermé la porte d’entrée derrière moi. Depuis le sol, il me considérait avec un air mauvais.

« Allez, chat. Va dans le jardin, va chasser des souris ! »

Mais il ne bougea pas d’un pouce. Sa queue se remit à battre frénétiquement. Nous restâmes un bon moment, en haut des marches, à attendre que l’un ou l’autre se décide à agir.

« Chat ? S’il te plaît ? »

Sa queue cogna contre la rambarde en guise de réponse. Je perdais mon temps, cette bestiole n’avait aucune intention de descendre les marches pour tester ma théorie. Soudain, je repensai à Lucifer. Du bout du pied, je soulevai le chat par le ventre, et le projetai au loin. C’est dans un miaulement atroce qu’il s’éleva dans les airs, avant de retomber sans encombre sur ses pattes, en vie, et en un seul morceau.

Le sort avait fonctionné à la perfection.

Encore fébrile d’avoir été ainsi malmené, il me toisa d’un air plus féroce que la minute d’avant. J’ouvris la porte et l’invitai à entrer d’un signe de la main. Le chat ne s’attarda pas dans sa bouderie, et retraversa la barrière magique avec un petit saut. Il fila à toute vitesse dans la cuisine, accélérant sa course en passant devant mes pieds pour éviter que je ne le lance à nouveau. Je ne pus m’empêcher de rire.

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