Ap 27 : « Eh, j’ai jamais dit qu’on était plus évolué que vous autres »

Temps de lecture (selon Antidote) : 14 min 15 sec

« Encore des somnifères ? » fit une voix morne.

Lucifer était adossé à un tronc d’arbre. Il était encore torse-nu, dans son simple pantalon noir. La forêt était humide et glaciale, mais cela ne semblait pas le gêner. Un bras posé sur son genou replié, à l’ombre d’une branche, il posa sa tête contre l’écorce et ferma les yeux.

« Tu m’as fait peur…

— Tu n’as rien à faire ici. Repars, trancha-t-il durement.

— C’est ce que je compte faire figure toi ! … Quand j’aurai trouvé comment. »

Je me levai et tournai sur moi-même, à la recherche d’une sortie qui, je le savais déjà, n’existait pas en dehors de mon esprit. Je n’avais pas envie d’être là, alors, pourquoi mon esprit s’acharnait à y revenir chaque nuit ? Était-ce parce que j’avais pensé à lui avant de m’endormir ? Si je pensais à Azazel, me retrouverais-je chez moi ?

Je me forçai à visualiser la chambre. Le bureau à droite, sur lequel tenait, dans un équilibre précaire, quatre années de cours à la faculté de médecine ; la penderie aux persiennes blanches, dont je devais changer l’ampoule ; la première fenêtre qui donnait sur l’allée et sur le grand pommier qui jouxte l’angle du portail ; l’autre fenêtre aux rideaux toujours tirés ; le grand lit de Matt, aux draps bleu marine qui devaient empuantir le fumet d’Azazel désormais ; une table de chevet créée à partir d’un panneau de signalisation récupéré d’une soirée trop arrosée ; cette odeur de pin et de mousse qui… Merde.

Rien à faire. Je n’y arrivais pas.

Selon Sërb, mes pouvoirs me permettaient de traverser les mondes à ma guise. Ça devait être à la guise de quelqu’un d’autre, plutôt.

« Au fait, comment va-t-il ? demandai-je d’un ton faussement nonchalant.

— Son état se dégrade.

— Il faut trouver une solution. Peut-être qu’il existe un antidote à ce poison ? »

Lucifer s’étrangla dans un ricanement jaune. Il se redressa pour me foudroyer de ses yeux sombres, et me répondit d’une voix grinçante.

« Parce que tu crois que je n’y avais pas pensé ? Je suis déjà en train de chercher. Toi, que fais-tu pour l’aider ? »

Sa question me prit de court.

« Rien, bien entendu, continua-t-il de son petit ton méprisant et dédaigneux. Tu es rentrée chez toi. Tu es retournée à ta vie humaine, et tu espères qu’il va trouver une solution pour t’éviter à toi de subir son sort. Comme cela doit être facile. Tu t’en remets à Cinq pour rester en vie, pour veiller sur toi comme l’enfant que tu es. Est-ce que tu pries le Créateur, à genoux devant ton lit, les mains jointes, le cœur remplis de cet égocentrisme puant ?

— Ce n’est pas… Je me suis fait attaquer ! m’insurgeai-je.

— Et t’es-tu défendue seule, par tes propres moyens ? Ou as-tu compté sur Cinq, que j’ai envoyé auprès de toi justement dans ce dessein ? »

Je baissai la tête, préférant me détourner plutôt que lui répondre. Je serrai les dents pour retenir mes larmes.

« C’est bien ce que je pensais », dit-il en refermant les yeux.

La sonnerie de mon réveil mit fin à ma balade improvisée. Les yeux à peine ouverts, j’étais motivée à ne plus traverser. Mon tête-à-tête infernal m’avait mis le moral au fond des chaussettes. J’étais incapable. Lamentable. La voix de Quatre se mêlait à celle de Lucifer dans un concert de récriminations internes. Je sortis de mon lit en bataillant avec la couette, les pieds pris dans les plis du tissu.

La colère alliée à la frustration, je me lançai dans la préparation de la tisane alors que le café n’avait pas terminé de couler. Cette fois, je ne fis pas d’erreur. La décoction émit une légère fumée odorante qui sentait bon le thé chaud, mais aucune explosion. Il ne me restait plus qu’à la laisser reposer avant de la filtrer. Ce soir, elle serait prête. Je posai la carafe sur le comptoir de la cuisine, puis rejoins Azazel qui s’étirait à en arracher les fils des coussins du canapé. Je posai une tasse de café pour lui sur la table basse, et avalai la mienne d’une traite.

« C’est l’heure, je dois filer. On se retrouve ce soir.

— Rentre avant la nuit, et ne passe pas par le parc. Ni par la forêt. Et au lycée, évite de te retrouver seule. Ou dans un coin sombre. Attends, cria-t-il alors que je passai la porte, et si je venais avec toi ? Dans ton sac, ni vu ni connu… »

La clé dans la main, je réfléchis quelques secondes à sa proposition. Je mis en perspective l’expérience du bus et son application dans une salle bondée d’adolescents qui ne m’appréciaient déjà pas spécialement : je visualisai les élèves, se retournant sur moi sans arrêt, en se bouchant le nez. Ils ne pourraient pas savoir qu’elle n’émanait pas de moi mais de la boule de poils cachée dans le sac à mes pieds.

« Non. Tu pues », tranchai-je en verrouillant la porte derrière moi.

J’eus l’esprit ailleurs toute la journée. L’effet des antalgiques se dissipa en fin de matinée, mais je n’en repris pas. J’avais besoin de l’intégralité de mes neurones pour réfléchir. Les professeurs furent surpris de me voir de retour, et je les rassurai du mieux que je pus sur mon état de santé. Ils me laissèrent tranquille, à divaguer, la tête tournée vers la fenêtre, perdue dans les méandres verts de la forêt secwepemc.

Entre deux cours, je croisai Gabriel dans les couloirs et le saluai amicalement. Une première étape pour un nouveau départ entre nous. Il secoua frénétiquement sa main en retour avant de se raviser, et de ravaler son sourire pour le muer en un pincement gêné. C’était pas gagné.

Je rentrai à quatre heures. Le chat était allongé de tout son long sur le canapé, des paquets de chips au fromage éventrés sur le sol, les coussins tâchés d’empreintes de pattes orange, à regarder un documentaire animalier sur la reproduction des grands félins. Il se figea, tandis que mes yeux faisaient des allers-retours furtifs entre lui et l’écran. Il étendit sa patte jusqu’à la télécommande pour changer de chaîne, sans me quitter des yeux.

Il y a des questions qu’il vaut mieux éviter de poser.

Je filtrai la tisane en prenant mon temps pour chasser cette image de la tête. J’enfournai un cookie dans la bouche au passage.

« À ta place, je… » commença Azazel, interrompu par le bout de biscuit que je recrachai immédiatement.

Celui-ci vola à travers la pièce. La cuisine n’était pas le fort de Jade, qui mélangeait parfois le sel avec le sucre. Je l’avais oublié. Je m’affalai dans l’autre canapé. Le chat tournait les pages d’un magazine de la pointe de sa griffe orangée.

Pourquoi m’aidait-il ? Lucifer l’avait envoyé pour moi, je le savais, mais son comportement ne ressemblait pas vraiment à celui d’une personne altruiste, prête à aider son prochain au péril de sa propre vie. Surtout que le but du plan de Bel ne me semblait pas aller dans un mauvais sens pour eux. Cela n’impactait que Sërb et moi, finalement. Alors, pourquoi ?

« Même si tu n’aimes pas les pourquoi, il y a une chose que j’aimerais savoir.

Mmh ? Dis-moi.

— Pourquoi tu n’es pas du côté de Belzebuth ? Toute cette histoire de liberté, ça me semble plutôt être une bonne chose pour vous, non ?

— C’est plus complexe qu’il n’y paraît, soupira-t-il en refermant le magazine. Ouvrir la porte, sans un gardien à côté, c’est libérer les Infernaux certes, mais aussi les âmes qui y séjournent, et les Enfers recensent tout type d’âmes. Il y en a que ni toi ni Bel n’aimeriez voir s’échapper. Je serais en faveur de la liberté si celle-ci était équilibrée comme elle le fut autrefois, lorsque nous étions tous réunis à Sion et que les Enfers ne servaient que de lieu de stockage pour les âmes. Le plan de Bel, c’est de l’anarchie pure. Il est inconscient. Ça m’étonne même qu’il ait pensé à une connerie pareille tout seul. »

Lors de mon premier rêve, j’avais entendu deux voix discuter d’un plan pour retrouver leur liberté. Je n’avais pas réellement prêté attention à ce qu’ils disaient sur le moment, à part sur ce nom peu commun. Bel. J’essayai de me remémorer leurs paroles, mais rien ne me revenait en dehors de la tension qui imprégnait leurs voix. Quelques jours plus tard, ils s’étaient à nouveau infiltrés dans mes rêves, et j’avais commencé à prendre conscience du danger, sans savoir que c’était moi qu’il guettait.

Azazel avait raison, Bel n’avait pas agi seul. La question restait de savoir avec qui il avait élaboré ce plan. Peut-être que cet autre serait plus enclin à abandonner leur projet s’il en comprenait les funestes conséquences…

« Je crois que tu as appris en cours quelques histoires de mythologies, reprit-il. La plupart sont véridiques. Le Tartare, notamment. Il s’agit d’une prison dans laquelle sont enfermés Titans, Néphilims, anges destructeurs fêlés du bulbe, mais aussi les cavaliers de l’Apocalypse. Et je ne te parle même pas de ce qu’il se trouve au niveau six. »

Azazel frissonna et secoua la tête comme pour en chasser une idée horrible.

« Si toute cette joyeuse bande se retrouvait ici, ton monde tel que tu le connais serait rasé en un claquement de doigts, avant qu’ils ne s’attaquent au nôtre. Aucun, à Sion ou dans les Enfers, ne souhaite qu’ils sortent de leurs prisons. C’est aussi ça le boulot du gardien de la porte. Sans lui, les Enfers seraient une vraie passoire. »

Je hochais la tête en essayant l’aligner tous les éléments dans ma tête.

« En gros, ce serait comme ouvrir la fenêtre parce que tu crèves de chaud l’été, après avoir enlevé la moustiquaire, alors qu’une armée de moustiques tueurs t’attend derrière la vitre. Pas vraiment l’idée de l’année. »

La comparaison était inattendue, mais elle avait le mérite d’être limpide.

« Alors, pour répondre à ta question, non, je ne suis pas du côté de cet irresponsable empereur des mouches à merde.

— Je comprends. Est-ce qu’il n’existerait pas un autre moyen, pour libérer juste les déchus, comme tu dis que c’était avant ? Belzebuth serait content, et il ficherait la paix à Sërb et à moi.

— Ah, ça, soupira-t-il, ce serait l’idéal. Malheureusement, c’est impossible. La guerre qui nous a divisés a duré des centaines d’années, mais ce n’est rien en comparaison de la bouderie millénaire d’Elohim et Samaël. Deux tronches de mule, autant l’un que l’autre. C’est ce qui nous a divisés à l’origine, et qui bloque tout. Il n’y a pas de solution. J’ai arrêté de compter nos tentatives pour les réconcilier.

— Attend une minute. Dieu et le diable se boudent ?

— Comme ton amie Nola. Eh, j’ai jamais dit qu’on était plus évolué que vous autres, ricana-t-il. Une bête dispute entre frères. Tu sais ce que c’est, ça part de rien, et ça prend des proportions démesurées. »

Il haussa ses petites épaules touffues en écartant les pattes dans un geste d’innocence, puis se remit à feuilleter son magazine.

« Il doit bien y avoir une solution. On ne peut pas tous mourir parce qu’ils se font la gueule quand même ?

— Nous sommes enfermés parce qu’ils se font la gueule à cause d’un différend qu’ils n’ont jamais réussi à résoudre. La mort, elle, ne serait que la conséquence des idées de merde de Bel. J’ai épuisé tous les stratagèmes pour mettre fin à leur engueulade à deux balles, et je ne suis pas le seul à avoir tenté. Astaroth, Stolas, même Raphaël à Sion a tenté de leur faire entendre raison. Ça n’a rien donné. Écoute, je comprends que ça ne te botte pas plus que ça de veiller sur une porte, même dans une des plus agréables clairières des Enfers, mais il me semble que ça reste préférable à la destruction de l’humanité. Réfléchis-y. Il se peut qu’à un moment, ce soit la seule option qu’il nous reste. »

Notre conversation s’arrêta là. Le chat partit faire un tour dans le jardin en me laissant avec cette question ignoble : étais-je égoïste au point de refuser de me sacrifier pour le bien de tous ? Dans n’importe quel film, j’aurais hurlé au héros de le faire. J’aurais versé une larme devant la grandeur de son geste.  Sauf que nous n’étions pas dans un film, et que le héros en question, c’était moi. Était-ce si affreux de préférer chercher une échappatoire ? Est-ce que cela faisait de moi une personne horrible ?

« Et pour les âmes errantes, c’est quoi le principe ? beugla Azazel depuis le perron. Tu fais une collection ? Remarque, c’est bien, ça fait des vacances à Charon. »

Je me levai le rejoindre devant le pas de la porte. Les spectres étaient plus nombreux chaque soir. 

« Je ne sais pas comment les faire passer de l’autre côté, avouai-je à contrecœur.

Ah. Pour un Passeur, c’est ennuyeux. Ce serait bien que tu trouves, car je suppose que c’est à cause de ce que tu es qu’ils se rassemblent ici. Ils sont attirés par toi. À ce propos, je ne sais pas si tu es au courant, mais les gardiens possèdent une aura spirituelle très marquée. Une odeur particulière, aussi. Pas désagréable. Mais vous laissez des traces partout, sur tout ce que vous touchez. Une fois qu’on t’a repéré, c’est assez facile de te suivre à la trace. Crois-moi, ils sont partis pour camper ici un bon moment.

— Je ne savais pas, non. Mais peut-être que j’ai la solution à ça. » 

Azazel me suivit jusqu’à la cuisine. Je préparai une tasse de tisane. Il était temps de la tester. J’avalai prudemment une première gorgée. Elle avait un arrière-goût infect de terre et de citron vert. Mes ongles se teintèrent de gris. Le chat redressa une oreille. À la deuxième gorgée, ils foncèrent encore. À la troisième, mes ongles devinrent complètement noirs.

« Et là ? »

Il se pencha pour me renifler.

« Non, rien. Tu sens comme n’importe quel humain.

— Donc ça marche.

— Si tu voulais te fondre dans la masse, oui, c’est efficace. Personne de chez nous, même à un mètre de toi, ne pourra sentir que tu es un Gardien.

— Reste à voir si les spectres sont aussi réceptifs. »

Je me rendis dans le jardin, le chat sur les talons au cas où le grand rouge soit encore dans les parages. Un dernier coup d’œil à mes ongles noirs, et je descendis la dernière marche, traversai le sceau et m’enfonçai dans la foule spectrale.

La pluie avait commencé à tomber, l’herbe était humide sous mes pieds nus. Je n’eus pas un regard, pas une main qui tenta de m’agripper. Hagards, leurs visages flous se murent à la recherche de ma trace qu’ils venaient de perdre. Au bout d’un moment, ils se dispersèrent. Chaque silhouette laiteuse disparut dans la nuit. Plus de murmures. Plus de bruissement. Juste la pluie qui tombait, dans une mélodie des gouttes rebondissantes sur le toit, la rambarde en bois, ou l’herbe.

Je levai la tête vers la lune en souriant. J’étais trempée. L’eau ruisselait sur mon visage, mais cela m’était égal. Je me mis à rire de cette paix que je n’avais jamais osé espérer. Une paix synonyme d’espoir.

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