Ap 29 : « Un simple jus de belladone »

Temps de lecture (selon Antidote) : 14 min 40 sec

Dans le salon ouvert, je leur avais déballé l’intégralité de mes aventures depuis notre soirée dans les bois et mon départ précipité ce matin-là, en simplifiant autant que possible. En un peu plus de deux semaines maintenant, mon monde avait basculé dans un sac de nœuds létal. Le rendre compréhensible en quelques phrases se révéla plus difficile que je ne l’aurais cru. Moi-même, j’avais du mal à en comprendre tous les tenants et les aboutissants. Alors, l’expliquer…

Azazel s’était assis sur l’accoudoir, près d’Élise qui le fixait comme si elle avait peur qu’il l’attaque à l’instant où elle détournerait les yeux de lui. La serviette que je lui avais proposée était restée intouchée sur ses genoux, alors que ses cheveux gouttaient sur les coussins du canapé. Elle tenait une poche de glace contre son front endolori. Dans notre course pour fuir le crapaud géant, elle avait glissé avec ses talons, heurtant le muret de plein fouet. Une bosse se dessinait déjà.

Ma pauvre Élise.

Sa mère était professeur de ballet, et son père, un peintre reconnu, était retourné en Italie, dans sa villa sur les hauteurs de Cala Piccola, pour s’adonner entièrement à sa passion. Elle évoluait dans un monde artistique et autoritaire, coloré en rose pale et en beige, fait de vacances au soleil, d’études sérieuses, et d’entraînements intensifs pour parfaire sa double cabriole derrière, rythmés par les mesures de la musique classique.

Rien qui s’approchait de près ou de loin avec des démons visqueux sortit des égouts, des querelles d’anges déchus, des portes mystiques à surveiller et un commandant des Enfers sarcastique à la patience limitée.

« J’arrive pas à le croire. J’arrive pas à le croire », répétait Sasha en marchant en cercle dans le salon, une serviette sur la nuque.  

Elle nettoyait les carreaux de ses lunettes depuis dix bonnes minutes. Ses cheveux humides reposaient sur ses épaules dans une cascade de boucles molles, et le haut de son crâne avait déjà recommencé à friser. Elle semblait perdue, mais je savais qu’elle était simplement en train de reconstituer le puzzle que je venais de leur servir, en le mettant en parallèle avec ses propres connaissances.

Sasha était passionnée de films d’horreur, en particulier les histoires gore avec des monstres consanguins qui vous coursent dans les bois polonais, ou les exorcismes qui tournent mal. Le genre de films où une bonne partie du budget est investi dans des citernes de faux-sang et des seaux de vomi. Sasha était donc la plus à même de concevoir le merdier dans lequel je pataugeais. Cependant, je venais de rendre réel ce qu’elle avait toujours pris pour du fictif plaisant.

« C’est dingue. C’est complètement dingue. J’arrive pas à le croire », répétait-elle.

Peut-être étais-je allée trop vite, ou trop loin, dans mes explications. Élise se tenait à sa poche de glace comme un enfant terrorisé à son doudou, et Sasha était en train de limer le parquet par ses allers-retours. Perdue dans ses réflexions, elle reprit la serviette qu’elle tamponna sur ses cheveux pour reformer ses boucles en regardant les murs à la recherche de je ne sais quelle réponse.

Elles n’étaient pas prêtes, comme je ne l’avais pas plus été au début. Je commençais à être rodée à présent. C’était le troisième démon que je croisais, alors mon esprit avait intégré l’idée depuis. Ce qui n’était pas du tout leur cas.

« S’il te plaît, tu ne pourrais pas leur expliquer toi, finis-je par demander à Azazel en pensant que cela faciliterait leur compréhension de la situation.

Miaou ? miaula-t-il innocemment.

— … sérieusement ? »

Je toisai cette boule de poil de l’Enfer en grinçant des dents. Il me répondit en allongeant une patte, puis commença sa toilette. Il se fichait ouvertement de moi. Il arracha une plaque de peau et de poil au premier coup de langue. Le bout pendait au bout de sa langue rose. Azazel loucha pour le regarder, avant de le cracher derrière le canapé. Il vérifia l’état de son pelage puis reprit sa toilette. Le visage d’Élise se teinta en verdâtre.

« Mmh, mettons de côté le chat si tu veux bien, dit-elle en se décalant d’une place. Reprenons les choses, une par une. Qui est ce Serbe et en quoi es-tu mêlée à ses problèmes ? 

— Sërb. Sërberus de son nom complet si j’ai bonne mémoire. Il est le gardien de la porte des Enfers qui mène vers notre monde. Sauf que Belzebuth veut se libérer des Enfers, et donc, ouvrir cette porte, à laquelle Sërb est enchaîné. Donc il l’a empoisonné. Plus de gardien, plus de problème de porte. Mais, va savoir pourquoi, je me suis éveillée avant qu’il ne meure. 

— Et tu t’es éveillée parce que…

— Pour le remplacer parce qu’elle est elle aussi un gardien, elle nous l’a dit. Suis un peu.

— Je fais de mon mieux, figure-toi. Je ne suis pas calée comme toi sur ce genre de choses, alors je n’arrive pas bien à…

— Tu vas devenir le prochain cerbère Persy ? C’est ça le plan ? », me demanda Sasha en sautant sur le canapé pour s’asseoir en tailleur à côté d’Élise.

Elle secoua la tête, replaçant sa frange qui encadrait son visage, dont je jalousais la belle couleur cannelle. Ses grands yeux bruns pétillaient. Elle posa ses lunettes sur la table et me regarda en souriant. Elle ne se rendait pas compte de ce que cela impliquait pour moi. Comment pouvait-elle se montrer aussi excitée à cette idée ?

« Non, le plan c’est justement de l’éviter. Sasha, c’est pas d’un poste à mi-temps dont on parle là, c’est un aller simple pour les Enfers. Et pour l’éternité, insistai-je face à son engouement déplacé.

— Oui, non, c’est sûr. C’est quand même un peu classe en théorie. Mais oui, tu as raison, en pratique ça pue du c…

— Qu’est-ce que tu comptes faire ? » reprit Élise avec sérieux.

Je m’appuyai sur le dossier du canapé en soufflant. Qu’est-ce que je comptais faire ? Survivre. Ne pas prendre la place de Sërb, en trouvant un moyen pour le soigner et ainsi le garder sagement enchaîné devant la porte.

Une vague de honte me submergea. Jamais je n’avais posé mon raisonnement de son point de vue. Il n’y avait plus de doute à avoir au sujet de mon égoïsme. Je m’eus en horreur.

« Je t’avoue que je suis complètement perdue, lui répondis-je. Je ne sais pas quoi chercher ni par où commencer.

— S’il a été empoisonné, il n’y aurait pas un remède ou un antidote qui pourrait le soigner ?

— Lu… heu… Un ami de Sërb a commencé des recherches mais je crois que ça n’a rien donné jusqu’à présent. »

Autant éviter de prononcer son nom pour limiter la panique. La mention de Belzebuth avait déjà suffisamment ajouté à ses spasmes nerveux.

« Je vais peut-être dire une bêtise, mais est-ce que tu as demandé au guérisseur de la réserve ? C’est un herboriste renommé, il connaît toutes les plantes. Même ta mère faisait affaire avec lui. Il aura peut-être la solution.

— Lili, on parle du grand Belzebuth là, l’empereur des mouches, le seigneur des Enfers ! Je ne pense pas qu’il lui ait fait boire un simple jus de belladone venu de notre monde. »

Sasha hochait la tête en signe de désapprobation, alors que de mon côté, l’idée d’Élise faisait son chemin. Si j’étais la seule, ou presque, à avoir accès à un autre monde, ne serait-ce pas là que je pourrais trouver la solution parfaite pour me débarrasser de quelqu’un sans que personne puisse s’y opposer ?

« Et pourquoi pas ? approuvai-je. Ce ne serait pas con. Pas con du tout, même. Si le poison se trouve ici, alors que Sërb est enchaîné là-bas, il n’a aucun moyen d’avoir accès à un antidote. C’est même carrément brillant en fait…

— Leur guérisseur est toujours super occupé, mais je peux demander à Adam de nous arranger une rencontre. C’est un vieil ami de la famille, il ne pourra pas me le refuser.

— Merci Élise. De mon côté, j’en parlerai à Sërb cette nuit.

— C’est pas dangereux ? s’inquiéta Sasha.

— … Pas plus que de marcher à pied jusqu’à la maison avec des copines, alors qu’un démon rôde en attendant une occasion de m’attirer dans les égouts pour me bouffer. »

Élise déglutit et pressa derechef la poche de glace contre son front.

« En parlant de démon, commençai-je, mal à l’aise. Il y a une petite chose que vous devez savoir, maintenant que vous avez été touchées par son sang… »

« Merci, au fait, pour tout à l’heure, grinçai-je à Azazel en refermant la porte derrière elles.

— Mais de rien ! Il me semblait que rajouter un chat qui parle à l’équation risquait de provoquer une syncope à la rouquine. Et puis j’ai pas envie de recevoir un blâme pour avoir exposé notre existence aux humains, alors que ça n’ajoutait pas grand-chose au bordel général.

— Un blâme ?

— Par Astaroth. Il y a des règles à suivre si on veut prendre des vacances chez vous. Bon ! Maintenant qu’elles sont parties, on pourrait discuter de cette capacité que tu jugeais “ pas si inutile que ça ” ? J’ai vu Sërb soigner des immortels. C’est impressionnant, mais ce n’est rien en comparaison avec ce que tu as pu faire tout à l’heure. Tu as arrêté un démon à mains nues, gamine. T’as pas l’air de te rendre compte de la prouesse que c’est.

— Je suppose, oui.

— Un peu plus d’enthousiasme, ce serait trop demandé ?

— Je suis désolée de ne pas être extatique d’avoir pu protéger Élise alors que c’est justement à cause de moi qu’elle était en danger ! éclatai-je. Elles auraient pu être blessées par ma faute

— Oh merde avec ça », s’écria-t-il brusquement.

Il grimpa prestement sur le rebord du canapé pour se mettre à ma hauteur.

« Moimoimoi, ma faute, mon drame, pauvre moi, me singea-t-il. Tes jérémiades sont sérieusement en train de me saouler. La vie n’a pas été tendre avec toi, surtout dernièrement, je te l’accorde. Mais au bout d’un moment, il faudrait que tu arrêtes de tout ramener à toi, que tu apprennes à faire la part des choses, et que tu cesses de te lyncher pour des choses sur lesquelles tu n’avais et n’as jamais eu aucun contrôle.

— Je te signale que ça ne fait que trois jours que je suis revenue des Enfers.

— C’est vrai, mais tu n’as pas de temps à perdre à geindre. C’est brutal, je sais. Mais la vie est brutale. Tu dois lâcher prise pour avancer. Ce qui est arrivé à ton père, ce n’est pas de ta faute. Ce qui est arrivé à ta mère, ce n’est pas de ta faute. Et pour ce qui est de la vieille bique, c’est pareil : ce n’est pas de ta faute. Tu n’as été qu’un élément dans l’engrenage de ces tragédies, et tu as fait de ton mieux, avec tes capacités et tes connaissances du moment. Regretter le passé et t’en vouloir ne sert à rien. Ça ne ramènera personne. Au mieux, ça ne fera que te défoncer plus le moral et au pire, ça te mettra en danger. Agis, sur ce sur quoi tu as le contrôle. Répare, si tu recherches une putain de rédemption. Mais fais quelque chose. Cesse de te mortifier comme ça. Ou prends un putain de cilice et vas-y à fond une bonne fois pour toutes, et après, passe à autre chose. Lucifer fait ça depuis des milliers d’années. Je ne supporterais pas un deuxième martyre autoproclamé. »

Il sauta hors du canapé et se retourna devant la trappe.

« Je vais prendre l’air. Une dernière chose : je suis pas du genre à sortir les pompons pour encourager n’importe qui, mais sache que ça me ferait chier que tu meures. Alors, bouge-toi le cul de laisser au vestiaire cette attitude de perdante. »

Il avait raison, même si ça me déplaisait de l’admettre. Lorsque la chatière cessa de grincer, le silence emplit la maison. Seul le concert des murmures des spectres au-dehors demeurait. La nuit tombait de plus en plus tôt. Il ferait bientôt noir dès ma sortie de cours. Le temps me filait entre les doigts. Je ne pouvais effectivement pas le perdre à pleurer sur mon sort.

J’allumai la télévision sur une chaîne sans contenu. Le bruit blanc camouflait leurs voix. Je m’allongeai sur le canapé avec le manuscrit. Le texte, à l’intérieur de la couverture, s’illumina. Je relus les mots écrits à mon intention. Courage pour ta quête. Force dans ton pouvoir. Foi en ton sacrifice.

« Et sans courage ni force ou foi, comment ça se passe ? »

Je soupirai, puis tournai les pages jusqu’à celle qui portait mon nom. J’avais commencé à y consigner mes rencontres avec chaque être des Enfers et les avait illustrées, pour garder une trace. Mon portrait de Quatre en noir et blanc, avec deux points verts fluo pour les yeux, retranscrivait parfaitement la déception et le dégoût qu’il avait exprimé sur mon compte.

Je ne l’avais pas revu depuis l’hôpital. Était-il toujours dans les parages ? Je m’attardai sur ses grandes ailes noires, son torse émacié, ses membres poilus et ses griffes. Sa seule image me provoquait des frissons. Il me terrifiait.

Azazel avait raison, il valait mieux que je me flagelle une bonne fois et que je passe à autre chose. Ou comme me l’avait dit Roberta, que je cesse mon petit numéro dramatique et retrouve ma combativité. Le Docteur Hussain ne m’ayant pas rappelée, j’en déduisais que son état ne s’était pas amélioré. Dans un sens, cela me convenait. Au moins, Roberta n’avait pas le loisir d’apprécier mes minables efforts.

Il était temps que ça change. Je ferais en sorte qu’elle soit fière de moi quand elle sera sortie d’affaire. Maman aussi.

Je me mis à dessiner dans le coin de la page une version manga de Quatre, comme m’avait appris Jade. Je lui fis de grands yeux verts courroucés, des joues roses et des oreilles de lapin à la place de ses cornes blanches. Je pouffai. Dans cette version, il n’avait plus rien d’effrayant. Puérile, mais efficace. Il était même mignon. Un Chibi de Quatre. Sur la page consacrée à Belzebuth, je croquai un bouc boudeur, les bras croisés sur un torse touffu, des yeux jaunes plissés, et des oreilles de chat tachetées de roux. Il était hors de question que ces deux connards continuent de me terroriser.

Sur la dernière page, la liste de mes premières interrogations, recopiée depuis mon carnet de cours, attendait d’être barrée. Je la relus en souriant. Seules trois interrogations restaient en suspens : je ne savais toujours pas comment fonctionnait ma connexion avec les Enfers, je n’avais aucune idée de cet allié potentiel non humain qu’avait repéré Quatre, et les caractéristiques précises de mes pouvoirs m’échappaient encore.

Je refermai le manuscrit. Mes paupières étaient lourdes, je me sentais sombrer. Mon corps n’était qu’une courbature géante. À chaque expiration, mes poumons sifflaient. Ce n’était pas bon signe. N’ayant pas la force de monter les escaliers pour rejoindre ma chambre, je m’enfonçai un peu plus dans les épais coussins du canapé et me couvris avec le plaid en laine.

Demain, j’appellerai le Docteur Hussain. En attendant, j’avais une balade en forêt à faire…

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