Ap 30 : « Eh! Tes mains! »

Temps de lecture (selon Antidote) : 16 min 04 sec

Contrairement à toutes ces nuits où j’avais atterri dans la forêt de l’Érèbe contre ma volonté, cette fois, j’espérais m’y retrouver. Il fallait que je parle à Sërb, en croisant toutefois les doigts que Lucifer soit occupé ailleurs. Une seule récrimination par jour me suffisait, et j’accusais encore le coup de celle d’Azazel.

La cime des arbres disparaissait au-delà des nuages. L’air était glacial et humide. J’apparus à nouveau sur la plaine en contrebas de la grande tour. Je pris le sentier qui menait à la clairière, à travers ces fourrés vivants qui ne percevaient pas ma présence dans cet état éthéré. La brume avançait autour de moi, engloutissant la forêt dans le brouillard de son passage. Je me mêlai à elle, invisible. Seul un rayon de soleil perçait les troncs épais pour m’indiquer le chemin. Je n’étais plus bien loin. Je contournai un buisson d’épines et pénétrai dans la vaste clairière. La brume continua sa route dans les sous-bois.

Peut-être était-ce à cause de l’habitude qui s’installait, ou parce qu’ici mon corps était libéré de toute douleur, je ne saurais dire, mais je commençais à m’y sentir bien, presque comme chez moi. C’était troublant, car il n’y avait pourtant rien que je ne désirais plus que de ne jamais m’y retrouver enchaînée pour l’éternité. Je réprimai un frisson et continuai d’avancer. 

L’immense tronc d’arbre couché au milieu dissimulait Sërb. Le pic de sa lance dépassait, et les crânes d’oiseaux qui pendaient autour tintaient sous l’effet de la brise. Je m’approchai prudemment, au cas où il ne serait pas seul.

Il dormait. Son visage était marqué de nouvelles rides et ses yeux étaient pochés de cernes. Des cheveux blancs striaient sa longue chevelure d’ébène. Il vieillissait. Lucifer m’avait prévenue que son état se dégradait. Le poison de Belzebuth agissait lentement. Il l’affaiblissait chaque jour jusqu’à lui retirer sa lumière.

Je me penchai sur lui. Il respirait avec difficulté. Mon cœur se serra. Je voulus caresser ses cheveux, mais une main me retint en attrapant mon poignet qui était en train de se matérialiser. Lucifer mit un doigt sur sa bouche pour m’intimer au silence, et me fit signe de nous éloigner. 

« Il a besoin de repos. Attends qu’il se réveille », chuchota-t-il. 

J’acquiesçai, puis me posai à côté de lui dans l’ombre du saule, à quelques mètres de Sërb. Mon corps se densifia suffisamment pour me rendre visible. Lucifer s’adossa à l’arbre en fermant les yeux. Le vent soufflait plus fort que d’habitude. Ses cheveux humides se soulevèrent avant de retomber sur son front. Je n’avais pas pris le temps de le détailler la dernière fois.

Lucifer avait un visage long et doux, un nez droit et des lèvres dessinées. Ses traits étaient parfaits. Il n’avait pas une ride, pas une marque, pas le moindre défaut. Seuls ses sourcils bas, pesant sur ses yeux enfoncés, lui donnaient un air constamment affligé. Ou peut-être l’était-il ? Difficile à dire.

Dans les livres de Roberta, il était décrit comme le préféré de Dieu, le porteur de lumière, le plus beau d’entre tous, avant d’être qualifié d’Ange rebelle. Sur terre, mon seul comparatif qui pouvait prétendre à le concurrencer était Gabriel. Le blondinet était plus massif, plus grand aussi, et Élise le considérait comme une gravure de mode. Elle avait raison, à n’en pas douter. Mais malgré toutes ses qualités physiques indéniables, il n’arrivait pas à la cheville de l’adonis des Enfers.

Un bruissement venant du tronc abattu me sortit de ma contemplation. Lucifer se leva rejoindre Sërb. De nouvelles plaies s’étaient ajoutées aux cicatrices de son dos pâle. Je ne savais pas qui l’avait fouetté avec autant d’ardeur, mais sans procès, ma répugnance pour Belzebuth s’en trouva renforcée.

« Tu as de la visite, dit-il en se décalant pour que Sërb me voie.

— Perse… souffla-t-il en souriant.

— Bonjour. Je pense savoir où trouver un antidote.

— J’ai déjà fait des recherches, et ça n’a rien donné, me rabroua Lucifer. Il n’y a rien ici. Rien qui puisse expliquer l’état dans lequel il se trouve.

— Oui, ici. Et si Bel était venu dans mon monde pour se procurer un poison humain ? Ça vous empêcherait d’avoir la solution à portée de main. Sans compter qu’il ne devait pas s’attendre à ce que quelqu’un de chez moi vous aide à le soigner.

— Elle n’a pas tort, ce serait bien son genre. Que comptes-tu faire ?

— Je vais demander à rencontrer le guérisseur secwepemc. C’est un herboriste reconnu dans la région. Je suis sûre qu’il trouvera de quoi tu souffres et nous pourrons préparer un antidote. Je vais devoir lui fournir le plus d’informations possible, sur tes symptômes, et sur le poison lui-même. Est-ce que tu vomis aussi du sang ?

— … oui. Comment… ?

— Bel te l’a fait avaler avec de la nourriture, continuai-je. Dans mon souvenir, ça avait un goût de sucre mi-amer. Pour toi aussi ? »

Sërb me fixait de ses yeux arrondis par la surprise, la bouche ouverte. Il se redressa à grand-peine.

« Comment peux-tu savoir ça ? souffla-t-il, abasourdi.

— J’étais là quand il t’a empoisonné.

— Ce n’est pas possible. Tu t’es éveillée après. Tu n’as pas pu être présente pour voir ça.

— Ah si, je m’en souviens. Je pensais que ce n’était qu’un rêve à l’époque, même si c’était la deuxième fois que j’entendais sa voix de merde… quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ? »

Lucifer et Sërb s’échangeaient des regards étonnés. Je ne comprenais pas.

« Tu crois que… murmura Sërb à Lucifer.

— … un architecte, ou un autre juge à la limite, mais un passeur… Ça n’a pas de sens.

— … à moins qu’on se soit fourvoyés depuis le début et qu’il y ait plus…

— Heu, eh oh, les gars, je suis là et je ne comprends pas de quoi vous parlez. Une explication ?

— Non, trancha Lucifer après une courte réflexion. Ça attendra que Sërb soit hors de danger. »

Il fronça les sourcils et me considéra avec un intérêt nouveau. Je voulais insister mais me retins. Nous avions bien assez à faire pour ne pas chercher à nous rajouter des problématiques à résoudre. Comme disait mon père, chaque chose en son temps. Je m’assis aux côtés de Sërb en tenant mon torse par réflexe.

« Es-tu blessée ? s’enquit-il.

— Oui, mais je ne ressens pas la douleur ici. Ça va aller, ne t’inquiète pas pour moi. Et puis c’est une blessure humaine… »

Mais il ne m’écouta pas. Il s’avança vers moi, tirant avec difficulté sur sa lourde chaîne d’or pour avoir plus de longueur, puis posa sa main sur mes côtes et fit rougeoyer son bras.

« Je ne peux la guérir complètement, en effet, mais je ferais de mon mieux. Matérialise-toi, s’il te plaît. Ce sera plus rapide.

— Je… mmh. Je ne sais toujours pas comment faire. »

Sërb sourit et me rassura. Les symboles rubis grimpèrent sur son coude, sans monter aussi haut que la dernière fois. Je l’observai opérer. Ses bras ne se recouvraient pas de cette épaisse couche noire. Nos pouvoirs étaient différents. Mon corps brumeux s’illumina entièrement un court instant. L’éclat des symboles s’estompa lentement, puis finit par disparaître. Son front était constellé de gouttes de transpiration. Je n’aurais pas dû le laisser me soigner.

« Je dois me reposer à présent. Utiliser mes capacités draine le peu d’énergie qu’il me reste. Lucifer, sois aimable pour une fois, et montre-lui. »

Lucifer soupira. Il contracta son dos dans un effort visiblement douloureux. Tous ses muscles se gonflèrent et se rassemblèrent en petits tas sur ses omoplates. Il y eut un bruit atroce de déchirure, et devant mon regard abasourdi, il déploya deux ailes gigantesques qui s’étendaient sur plusieurs mètres. Ses longues plumes blanches étaient teintées de noir aux extrémités. C’était un spectacle à couper le souffle. Rien à voir avec le buffle bleu qui vivait dans la peau de chat. Je faisais face à un véritable ange. Majestueux. Il me tendit la main.

« Les règles des cités célestes ne sont pas figées comme peut l’être ton monde, commença-t-il. Oublie la gravité, les proportions, le poids. Ici, c’est ton esprit qui dirige. Il détermine ta forme, tes capacités, tes déplacements. »

Je pris sa main. Il me tira contre lui et enserra ma taille, en posant une main en bas de mes hanches. 

« Eh ! Tes mains ! »

Il pouffa. L’instant d’après, nous volions au-dessus de la cime des arbres. Ses ailes nous portaient sans effort dans le ciel immense, plafond bleu des Enfers. Je m’agrippai à sa nuque lorsqu’il descendit en piquet et serpenta à travers la forêt, avant de remonter, nous noyant dans les épais nuages gorgés d’eau. Il l’avait fait exprès pour m’embêter.

Nous volâmes au-dessus de la clairière, et contournâmes la tour céleste jusqu’à la cascade, en passant par la montagne rouge. Enfin, il se posa au sommet d’un de ces arbres gigantesques qui entouraient le domaine de Sërb. Je le relâchai pour me tourner et admirer la vue. La forêt autour du portail avait roussi par endroits.

« Seuls les acquis de la science humaine te limitent. Oublie-les. Dépasse ta compréhension figée du monde et laisse-toi porter par ton imagination. Aie confiance. Tu ne crains rien », dit-il en me lâchant peu à peu.

C’était facile à dire pour lui. Il avait des ailes, il était un ange. Qu’est-ce que j’étais, moi ? À part un petit tas vaporeux qui popait dans ce monde dès que je m’endormais ?

« Oh merde, soufflai-je en découvrant que je flottais dans le vide.

— C’est ce que j’essayais de te faire comprendre. Tu es trop terre-à-terre. Laisse donc ça aux humains.

— Je vole ! »

Je n’en croyais pas mes yeux. Lucifer pouffa avant de plonger, ailes rabattues, jusqu’à la clairière, en m’abandonnant sur place. Il sembla si petit à cette distance, que j’en eus le vertige. Je me concentrai sur l’horizon. Ne pas regarder en bas. Ne pas regarder en bas.

Le soleil qui éclairait la clairière descendait directement de Sion. Seuls quelques rayons épars traversaient les épais nuages blancs qui en constituaient la frontière. Ce paysage était digne d’une peinture de maître. L’étrange impression de me sentir chez moi réapparut.

Entourée de tout ce vert, dans ce silence apaisant, je me laissai aller. Soit. Je serai le Peter Pan des Enfers. Fermant les yeux, je plongeai en arrière, les bras écartés dans une épreuve de foi.

Il n’y eut pas de chute. Juste un long plongeon. Le vent caressait mon dos. Je me retournai et rouvris les yeux. Je n’avais plus peur. Je ralentis en douceur à quelques centimètres de l’herbe. Lucifer m’attendait au pied du saule. Il avait rangé ses ailes. Je voulais qu’il me voie, qu’il voie ce que j’avais réussi à faire. Je posai un pied à terre. Il se matérialisa au contact du sol. Chaque pas que je fis vers Lucifer dissipa la brume de mon corps pour le faire apparaître entièrement.

C’était un miracle. Je contrôlais enfin quelque chose. Je m’accroupis devant lui et ébouriffai ses cheveux d’une main pleine et rose. Mon corps chatoyait comme les ailes d’une libellule. Adossé à l’arbre, Lucifer leva la tête vers moi et pour la première fois, il sourit. Du coin des lèvres, légèrement, dans une esquisse, juste par une incurvation inédite de sa bouche. Mais il souriait quand même.

« Tu apprends plus vite que je l’aurais cru, c’est bien. »

Il prit une mèche de mes cheveux entre ses doigts et joua avec, l’entortillant autour de son index.

 « Tes cheveux sont plus blonds que la dernière fois.

— Oui, je l’ai remarqué aussi. C’est étrange.

— Ça te va bien », ajouta-t-il sans me lâcher des yeux.

Je ne savais pas trop quoi répondre à ça. La veille, il s’était encore comporté envers moi comme un gros con, et le voilà subitement devenu aimable, à me servir des ersatz de sourire. Était-ce parce que j’étais enfin arrivée à faire quelque chose, et que j’avais peut-être trouvé une solution pour Sërb ? Que j’avais perdu mon statut de petite chose ignorante et inutile ?

Il n’avait pas de pupille au milieu ses yeux sombres. Ils n’étaient que deux ronds de chocolat intense qui me fixaient.

Un craquement de bois au loin me fit sursauter. D’instinct, je me dématérialisai. Lucifer ferma les yeux après m’avoir fait signe de me cacher. Un autre craquement, bien plus près cette fois, fut suivi par des bruits de pas. Quelqu’un venait vers nous. Une odeur de cigarette s’éleva, puis la fumée apparut en masse autour de cette tête aux cheveux brun-roux ébouriffés que je reconnaîtrais entre mille. L’arrête de son nez était légèrement renfoncée vers l’intérieur, comme s’il s’était pris un coup mais que son visage avait refusé de se reformer correctement. Ses lèvres fines se relevèrent sur des dents rondes dans un sourire mutin.

« Ton altesse, quelle incroyable coïncidence de tomber sur toi, comme ça, à l’improviste ! 

— Garde tes railleries pour amuser les membres du Conseil. Que me veux-tu ?

— Toujours aussi perspicace à ce que je vois. Bien. Effectivement, je te cherchais. J’aimerais vérifier que notre dernière discussion est encore d’actualité, et que tu te mêles de tes affaires à présent, car vois-tu, il s’avère que j’éprouve quelques difficultés à mettre la main sur notre chère blondinette. En plus d’être fâcheux, ça en est devenu suspect. Comme je sais qu’elle a tendance à venir fureter par ici dans son sommeil, je me demandais si tu ne l’avais pas vu.

— Es-tu en train de me rendre responsable de ton inefficacité ?

Huhu, on sort les crocs ? Plaisant, très plaisant, ricana-t-il en mordant le filtre de sa cigarette. Et oui, je pense que tu es une vile petite vipère qui a réussi, par je ne sais quel moyen, à lui procurer une aide. Six n’est jamais très enclin à me faire des rapports, certes, mais au dernier… Disons qu’il ne m’a pas échappé qu’il s’amusait beaucoup trop. Soyons honnêtes, ce n’est pas une fillette comme elle qui doit lui donner du fil à retordre. Il s’est forcément trouvé un os à ronger. Vu qu’il y a apparemment une mode en moment, je suppute qu’elle est épaulée par quelqu’un de chez nous, et que c’est cela qui amuse Six. Alors, de qui s’agit-il ?

— Comment le saurais-je ? Elle n’est pas revenue depuis.

Mmh. Évidemment, grinça-t-il en allumant une cigarette avec la braise de la précédente. Admettons. Si cela ne vient pas de toi, peut-être aurais-tu eu vent d’une info de cet ordre, par le plus pur des hasards ? demanda-t-il, à bout de patience. N’importe quoi, un potin, une rumeur, quelque ouï-dire dont je ne serais pas au courant. Je serais intéressé à l’entendre. Prestement.

— Je ne peux t’aider. Tu m’en vois navré. »

Bel se frotta les yeux pour tenter de conserver son calme. Il aspira sur sa cigarette qui s’embrasa intégralement. Il souffla la fumée, jeta son mégot dans les buissons et tourna les talons. Il se retourna une dernière fois vers Lucifer.

« Tu serais bien mal avisé d’oublier que c’est ton esprit chevaleresque qui nous a foutu dans cette merde à l’origine. Réfléchis avant de refaire la même connerie. Profite de ton nostalgique soleil », persiffla-t-il avant de s’enfoncer dans la forêt.

J’attendis de ne plus percevoir le son de ses pas pour sortir de ma cachette. Lucifer paraissait encore plus affligé. Il serrait les poings. Les mots de Bel l’avaient visiblement blessé. Ainsi, il le pensait à l’origine de leur enfermement. Pourtant, ce n’était pas ce qu’Azazel m’avait raconté, bien qu’il n’ait pas fait mention de Lucifer. J’aurais pu le lui demander, mais je n’avais pas envie de rajouter une couche. 

« Il faut que je rentre, chuchotai-je par précaution.

— Oui. Il ne te reste plus qu’à décider de comment tu veux retourner chez toi », ajouta-t-il en levant un sourcil.

Peut-être était-ce à cause de mon vol sans filet qui m’avait redonné confiance en moi, ou de l’atmosphère qui s’était allégée entre nous deux, mais je n’eus pas besoin de réfléchir. Ce fut comme une évidence, une lumière qui clignotait dans mon esprit pour m’indiquer le chemin, un instinct endormi qui s’était brusquement éveillé pour me guider.

Je m’approchai du portail d’or, me changeai en brume et traversai les barreaux en fermant les yeux. Je les rouvris sur un plafond de plâtre blanc craquelé, illuminé par le soleil matinal. J’étais de retour sur le canapé du salon, à l’endroit exact où je m’étais assoupie.

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