Ap 33 : « Jamais contente, celle-là. »

Temps de lecture (selon Antidote) : 13 min 04 sec

Je soufflai à peine sortie de mon lit. La rencontre de la veille m’avait mise sur les rotules, je n’avais pas dormi, et j’avais gagné une magnifique série de balafres à l’épaule qui handicapait le moindre de mes mouvements. Dire que Sërb m’avait remise sur pieds. Tous ces efforts pour rien. Azazel était endormi sur l’oreiller à côté, une patte étendue. Une petite bulle sortait de sa narine au fil de sa respiration. Il y en avait au moins un qui ne s’inquiétait pas de trop.

Je me levai en traînant la patte. J’aurais besoin de beaucoup de café pour tenir jusqu’au soir. Je n’avais pas envie d’aller en cours. Je n’avais pas envie de quitter la maison. Si le chat ne s’était pas vautré sur l’ensemble des draps, pour les embaumer de son fumet si particulier, je me serais recouchée immédiatement.

Déjà vendredi. Les jours filaient sans que j’aie le temps de reprendre mon souffle. Je prévoyais un week-end calme, au fond de mon lit devant une série, loin, bien loin de ces histoires de démons. Je bâillai tout au long du chemin jusqu’au lycée, traînant en route malgré mon retard. La sonnerie avait retenti depuis dix minutes. Les couloirs étaient déserts.

Je rangeai sans me presser mes affaires dans mon casier, quand un livre m’échappa. Je me baissai pour le ramasser. Une main se posa dessus en même temps que moi. Je me relevai sur la figure du maigrichon. Malgré ses lunettes de soleil, je pouvais voir qu’il fixait mon semblant de pansement, mais il m’était difficile de déterminer s’il en était peiné ou agacé.

« Suis-moi, il faut soigner ça », dit-il en me prenant l’autre main.

Il se mit en route si vite que je n’eus pas le temps de protester. Je serrai ma main dans la sienne. Elle était chaude. Il me traîna dans les couloirs jusqu’à l’infirmerie.

Comme d’habitude, la salle était vide. Il me demanda de m’asseoir et d’enlever mon pull pendant qu’il attrapait la trousse de secours. C’était une grosse boite en plastique rouge, avec une croix blanche effacée, qui contenait à peine le nécessaire. Ni personnel ni matériel adéquat. Ils avaient pris l’habitude d’appeler les pompiers au moindre problème, pour s’éviter des déboires juridiques avec les parents d’élèves. Je m’assis sur le lit de camp pendant qu’il tirait un tabouret. J’étais un peu mal à l’aise de me retrouver en débardeur blanc en face de lui, avec mon soutien-gorge noir qui apparaissait en transparence. Il se rapprocha, toujours fixé sur mon épaule, sans se préoccuper d’autre chose. À croire que je n’étais même pas là.

Mon pansement de la veille était imbibé de sang. Il le retira délicatement et fronça les sourcils devant ma plaie. Il faisait attention à ne pas la toucher. Il avait des mains fines, aux doigts longs. À n’en pas douter, ma blessure ne ressemblait à rien d’autre qu’à des marques de griffes, et vu l’écartement entre elles, la seule explication plausible tenait d’une attaque de puma, peu probable en pleine ville, ou d’un ours.

« Je me suis fait attaquer par un grillage.

— Il t’a attaqué ou c’est toi qui t’es jeté dessus ? demanda-t-il en commençant à désinfecter.

— Je me suis peut-être un peu jeté dessus, grinçai-je alors que mes doigts se crispaient sur les draps rêches pour me retenir de couiner.

— Un grillage, ça se contourne.

— Oui, mais lui, il était en plein milieu de mon chemin ! » m’insurgeai-je.

Le maigrichon laissa sa main en suspens un moment au-dessus de ma peau. Il devait penser que j’étais cinglée à m’énerver de la sorte pour une histoire de grillage. Un grillage de deux mètres avec des ailes noires, des jambes velues et un regard critique déplaisant. Sauf que ça, il ne pouvait pas le savoir.

« … Laisse tomber », soufflai-je. 

Il sortit de son sac une petite boite en métal, dont le contenu verdâtre ne m’inspira pas confiance. Il en prit une dose sur son doigt et l’approcha de ma plaie. Je reculai.

« Laisse-toi faire. Ça accélère la cicatrisation. »

Je n’avais pas imaginé que le maigrichon puisse être aussi directif. De sa constitution presque squelettique, il paraissait fragile, du genre à se briser en ratant une marche. Il me fixait, le doigt toujours en l’air, attendant que je m’approche pour poser l’onguent. Je capitulai. C’était froid, humide, mais ça apaisa le feu. En l’observant me soigner avec tant d’application, je me détendis.

Le bord de ses lunettes frottait contre ses sourcils froncés. Il était concentré. Attentionné. La tente, l’épicerie, et maintenant, ça. Combien de gars m’auraient laissée me débrouiller avec mon pansement pourri après ma réaction à la soirée. Ce mec était adorable. Je repensai à la prédiction de Sasha. Je ne savais pas si nous irions bien ensemble, mais cette idée était loin de me déplaire.

C’était la première fois que nous nous tenions aussi près l’un de l’autre. Ses cheveux paraissaient soyeux. J’avais envie d’y glisser mes doigts. Son tee-shirt à manches longues bâillait autour de son cou. Sa peau blanche était laiteuse, comme celle d’Élise. Ainsi penché sur ma blessure, ses clavicules ressortaient comme un câble tendu sous un tissu de chair. J’étais contente qu’il ne se soit pas fait prendre dans les filets de Nola.  Je ne pus me retenir de sourire en le regardant. Il tourna la tête à ce moment. Chier. C’était la deuxième fois qu’il me grillait en train de le lorgner.

« Tu dois faire plus attention à toi, dit-il en déballant une boite de compresse. Évite de t’approcher des grillages à l’avenir.

— Oui… »

Il découpa la compresse et la positionna avec soin. Il la fixa avec quelques morceaux de sparadraps qu’il coupa avec les dents. Sa canine louchait en diagonale. C’était mignon. Alors que je l’observais avec une envie nouvelle, il se leva brusquement pour ranger la trousse et remettre la boite dans son sac. C’était la fin.

J’attrapai sa main. Je ne voulais pas qu’il parte comme ça. Il sembla perplexe, mais se rassit. Le lino grinça lorsqu’il avança le tabouret. Sa main était si chaude. Au milieu du bordel effroyable de ma vie, son calme était réconfortant. J’avais l’impression de pouvoir souffler un peu, alors je souhaitais rallonger ce moment. Je ne savais rien de lui. Je ne connaissais même pas son prénom. Pourtant, il faisait partie des rares personnes auprès desquelles je me sentais bien.

« Je ne t’ai jamais demandé ton prénom.

— … Quil, dit-il après une hésitation.

— Quil. C’est joli », souris-je.

Il me dévisagea, puis abaissa la tête. Je tenais toujours sa main dans la mienne, et avais commencé à entrelacer nos doigts sans m’en rendre compte. Je le relâchai, mal à l’aise.

« Je n’ai pas eu l’occasion de te remercier pour la dernière fois, à l’épicerie. Je te rembourserai…

— Pas la peine », me coupa-t-il.

Sa voix était aussi douce que tranchante. Je ne savais pas trop quoi penser de lui. Parfois bienveillant, parfois sec, je ne le comprenais pas.

« J’y tiens, insistai-je. C’est pas la première fois que t’es sympa avec moi, alors que moi… Je m’excuse de t’avoir envoyé chier à la soirée.

— C’est oublié. »

Il ne tordit pas un sourcil. Il n’esquissa pas un sourire. Son visage restait impassible. Comme avec Nola, il demeurait de marbre face à moi. Sasha s’était fait des idées. Je baissai la tête sur mon épaule. Le lino grinça à nouveau. Le pansement avait été découpé de manière à ne pas restreindre mes mouvements.

« Merci pour ça.

— Pas de quoi. »

Le souffle de ses mots caressa mon visage. Il s’était approché. Je levai les yeux et son regard accrocha le mien. Je mourais d’envie de voir ses yeux qui se dessinaient derrière les carreaux sombres de ses Wayfarer. De quelle couleur étaient-ils ? La lumière agressive des néons l’incommodait. Je supposais un bleu très clair, aussi clair qu’un lac de montagne. Le grain de beauté à l’angle de sa bouche avait la couleur de ses cheveux, et ses lèvres étaient d’un rose orangé très doux.

Je tentai ma chance et me penchai lentement sur lui. Une large mèche blonde retomba sur mon visage. Quil tendit la main pour l’atteindre, ses lèvres s’entrouvrirent à mon approche, pourtant, il se ravisa. Il retira sa main en serrant ses doigts en un poing, se leva brusquement et quitta la pièce.

Je restai un moment assise sur le lit de camp, à me demander si ma tentative n’avait pas été prématurée. Sa retenue était peut-être l’expression d’une grande timidité. Je soupirai. Avec une attitude pareille, il n’était pas facile de déterminer ses intentions envers moi. Il était peut-être juste gentil. Comme l’avait été Léo. C’était moi et mon attachement de plus en plus tenace pour la vie dans ce monde qui m’avait fait imaginer des choses. 

Je reçus un appel d’Élise durant l’heure de déjeuner. Elle parlait plus vite que d’habitude. Son enthousiasme débordant était difficile à suivre, mais après l’attaque dans la rue, c’était rassurant de voir qu’elle avait repris le dessus.

« J’ai parlé à Adam, toute la tribu veut te rencontrer ! Ils nous attendent demain dans la matinée.

— … Quoi ? Mais tu as seulement parlé de mon histoire de poison, n’est-ce pas ? 

— En fait, selon une de leurs légendes, un gardien comme toi a vécu dans leur tribu avant de disparaître, et…

— Les secrets, c’est pas ton truc, hein ? La coupai-je, un peu agacée.

— J’aurais pas dû ? Il vaut mieux qu’ils aient toutes les cartes en main. En tout cas, c’est ce que Max m’a conseillé.

— … Max ? Tu l’as aussi dit à Max ?

— Non je ne l’ai pas dit à Max, voyons, protesta-t-elle. Mais Sasha, oui. »

Je levai les yeux au ciel. À croire que personne n’était capable de garder un putain de secret. Si Max savait, Jade aussi. Du groupe, seule Nola restait dans l’ignorance. Au moins une qui ne risquerait pas sa vie à cause de mes problèmes, même si ce n’était pas vraiment la meilleure du lot. Elle n’était pas méchante, et je l’appréciais, mais nos rapports n’étaient jamais très tendres. Nola et son ego compliquaient souvent les choses. Sa bouderie, parce que Quil m’avait préférée à elle, n’était qu’un exemple parmi tant d’autres.

Je retournai en classe pour le dernier cours qui s’annonçait long et pénible. Gabriel m’avait réservé une place à côté de lui. Je ne pus m’y soustraire. Il n’y avait pas d’autre place disponible. Il n’attendit pas que je finisse de poser mes affaires pour pointer un doigt curieux sur mon pansement. Je balayai son doigt d’un revers rapide, juste avant qu’il ne me touche. Cela faisait deux fois qu’il se laissait aller à ce genre de familiarité.

« Je me suis fait mal. Évite de toucher s’te plaît.

— Oh, oui, oui. Excuse-moi. »

Le professeur entra avec l’interprète en langues des signes. Il y avait clairement un truc entre ces deux-là. Ils se souriaient et se faisaient bien trop de politesses pour n’être que de simples collègues. Je repensai à Quil. Notre aparté à l’infirmerie était bien loin de leurs œillades enflammées.

« Tu serais libre ce week-end ? me demanda la voix lointaine de Gabriel. J’ai découvert un café super sympa en ville et…

— Je suis prise, tranchai-je en tuant dans l’œuf ses délires. Sortie entre filles, avec Élise. Tu sais, mon amie Élise, grande, rousse, belle et d’une gentillesse infinie…

— Ce sera pour une autre fois alors. Vous allez bien vous amuser. Où comptez-vous aller ? »

À croire qu’il faisait exprès de ne comprendre aucune de mes allusions. J’abandonnais. De toute façon, il n’était pas le genre à tenter une approche. Je préférais le laisser divaguer plutôt que d’avoir une conversation déplaisante qui risquait de blesser Élise. Avec un peu de chance, le blondinet finirait par réaliser que je ne m’intéressais pas à lui.

Je sortis du lycée en soutenant les lanières de mon sac pour qu’il n’appuie pas sur mon épaule estropiée. Le ciel était dégagé, présageant la fin de la période des pluies d’automne. Le chemin serait agréable si je ne redoutais pas de me faire attaquer à tout moment. Un miaulement attira mon attention. Azazel était assis sur le muret à l’angle de la rue. Il sauta au sol et marcha à mes côtés. J’attendis de dépasser l’attroupement de lycéens pour lui adresser la parole.

« Pourquoi es-tu venu me chercher ?

— Jamais contente celle-là, maugréa-t-il de sa voix grave qui ne s’accordait pas du tout avec son petit corps pelucheux. J’ai vu ta blessure cette nuit. Je sais pas ce que t’as foutu, et honnêtement, je m’en cogne. T’es encore en vie, c’est tout ce qui m’importe. Boude si tu veux, mais aujourd’hui je te raccompagne. Et puis y’avait rien à la télé de toute façon. »

Le chat trottait à mes pieds, la queue droite comme un i. La fourrure sur son abdomen avait un trou qui laissait entrevoir une peau sombre. Il l’avait arraché d’un coup de langue, à côté d’Élise qui avait alors eu toutes les peines du monde à se retenir de vomir. Ses hanches se dandinaient, tandis que je traînais des pieds en tirant sur les fils blancs qui dépassaient des déchirures de mon jean. Nous formions un drôle de duo lui et moi.

« Par contre, ça te ferait mal au cul de ralentir le pas ? T’as pas de place dans ton sac et j’ai les coussinets sensibles. »

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