Ap 34 : « Le gars méga intéressé quoi »

Temps de lecture (selon Antidote) : 15 min

La jeep de la mère de Sasha avait pris des airs de minibus de sortie en direction du bal du printemps. Je me glissai péniblement entre Max et Jade, tassées sur la banquette arrière. Élise portait sa robe jaune sous son cuir, et Sasha avait fait l’effort de mettre un haut et une jupe presque coordonnés, dans un camaïeu de rouge. Max et Jade avaient assorti leurs robes à la couleur de cheveux de l’autre. Dans mon jean et mon pull noir, j’avais l’impression de faire partie d’un mauvais remake des Power Rangers.

En route, je tentai de caler mes cuisses entre les deux poids plume, maugréant contre cette sortie pour laquelle elles semblaient toutes bien trop enjouées. L’habitacle embaumait le parfum pour enfant à la cerise dont Jade avait encore abusé. Je grinçai des dents à l’idée qu’elles soient toutes embarquées dans mes emmerdes et, par-dessus tout, j’enrageai de voir que j’étais la seule à me préoccuper du fait que tout ceci était dangereux pour elles. On était loin de la quête mystique au pays des elfes, pourtant Élise mit la radio et chantonna sur une chanson à la mode, Jade me fixait en souriant, et Max avait déjà la tête penchée en arrière pour regarder la route défiler dans la trace de la jeep en claquant des bulles de chewing-gum. J’avais envie de leur distribuer des gifles de réalité.

« Alors comme ça, t’es une sorcière ? » S’extasia Jade.

Je lançai un regard courroucé sur Sasha qui se contenta de hausser les épaules.

« Je suis allée au plus simple, expliqua-t-elle.

—  T’as un balai qui vole ? continua Jade.

Heu… non.

— Une baguette magique ?

— Non.

— Des souliers pointus !

— Non plus.

— Qu’est-ce que tu as alors ?

— Pour l’instant ? Des problèmes gastriques et un mal de tête imminent », répondis-je en me pinçant l’arête du nez pour tenter de conserver mon calme. 

Sasha pouffa en me jetant un regard dans le rétroviseur. Par solidarité, Élise lui donna une petite tape sur l’épaule. Jade continua à me poser des questions que j’éludais du mieux que je le pouvais jusqu’à ce que nous tournâmes dans le chemin de terre qui menait à la réserve secwepemc. Elle se cramponna alors à l’arceau, et les cahots de la voiture interrompirent son flot de questions.

Sasha stationna la jeep à gauche du grand panneau de bienvenue. Le bâtiment d’accueil se situait au bout d’une place circulaire, entouré d’un côté par trois baraquements de bois. Le premier était un musée d’art ; le deuxième, un musée d’histoire relatant les tragiques répercussions de la colonisation, de l’épidémie de variole de 1862 qui décima un tiers de la population secwepemc aux tristement célèbres pensionnats. Le tour se terminait dans le troisième bâtiment qui rassemblait plusieurs boutiques pour touristes. Cela offrait aux visiteurs un ascenseur émotionnel particulièrement bien étudié et rentable pour la communauté. Vu tout ce qu’ils avaient traversé à cause des blancs, cela n’était qu’une maigre mais juste rétribution. De l’autre côté de ces baraquements avait été construit un kékuli, ancestrale maison semi-enterrée, ainsi qu’un tipi en roseaux qui servaient principalement aux visites guidées.

Élise descendit du véhicule avec grâce, en prenant la main tendue d’Adam Selpaghen qui nous attendait. Je forçai sur le siège de devant pour m’extirper de ma place, en pestant contre Jade qui jouait avec sa robe rose bonbon sans se décider à me faciliter le passage. Je tins la portière ouverte un moment avant que Max m’apprenne qu’elles resteraient dans la voiture. Sasha haussa les épaules et nous suivîmes Adam jusqu’à son pick-up. L’entrée était réglementée.

Nous traversâmes une longue allée de maisons de bois, des reproductions de ce que le gouvernement canadien leur avait octroyé lors de leur installation définitive sur ces terres. Un comble pour un peuple de semi-nomades. Une fois cette allée outrageusement décorée d’art autochtone dépassée, nous pénétrâmes dans le cœur de la réserve : la partie résidentielle.

C’était un quartier comme tous les autres de la ville, constitué de maisons de banlieue. La plupart étaient en préfabriqué, et peintes dans des couleurs claires. L’une d’elles, cependant, faisait de la résistance en assumant un rouge carmin particulièrement agressif. Adam se gara devant le trottoir de cette maison. Dans un grand salon ouvert sur la cuisine étaient rassemblées une dizaine de personnes, visiblement les têtes décisionnaires de la tribu. Je ne m’étais pas attendue à ça.

Adam nous fit signe de nous asseoir sur le canapé laissé libre à notre intention. Dans le fauteuil en face de nous, un vieil homme aux longs cheveux blancs, avec un bandana rouge noué sur le front, hochait de la tête dans un mouvement continu. Il était petit, recourbé sur lui-même, et son visage, buriné par les années, portait de lourds cernes sous ses yeux bridés aux paupières tombantes. Je mis un moment à comprendre qu’il s’agissait de Randy Sam, le guérisseur. Je ne le pensais pas aussi âgé.

Le brouhaha s’évanouit au moment où il ouvrit la bouche.

Je ne parlais pas cette langue, alors je fus un peu confuse quand un homme d’une trentaine d’années, qui se présenta comme Willie John, son apprenti, me demanda de me rapprocher du vieil homme. Je m’agenouillai sur le tapis pour me mettre à sa hauteur. Il prit mon visage entre ses mains calleuses, me sourit et attrapa une mèche de mes cheveux. Il la passa plusieurs fois entre ses doigts osseux. Je ne comprenais pas ce qu’il cherchait. Autour de nous, certains retenaient leur souffle tandis que d’autres se rependaient en murmures dans leur langue native. J’allais l’impression d’être au milieu d’un rituel inconnu, et cela commençait à me déplaire. Son apprenti lui remit une plante séchée, emballée dans un tissu. Randy Sam la prit délicatement et la posa sur mes cheveux qui s’illuminèrent un bref instant.

Les gens autour de nous soufflèrent lorsqu’il prononça le mot « Seméc ».

L’ambiance changea alors radicalement. Une femme apporta du thé, et les murmures étouffés firent place à de grands élans de voix et de soupirs de soulagement. Les enfants qui se cachaient derrière leurs parents allèrent vers Élise et Sasha pour les inviter à jouer avec eux. Il avait suffi d’un mot. Un mot inconnu.

« Ça veut dire quoi, Seméc ? chuchotai-je à Adam, encore à mes côtés. 

— Seméc signifie Esprit Gardien. Ce que tu es. »

Le vieil homme marmonna quelques mots et Willie John vint m’apporter un livre. Il ressemblait à mon manuscrit, avec son épaisse couverture de cuir et ses pages en papier tissé. À l’intérieur, un portrait saisissant de Sërb y figurait. Les mots Mélemst̓ye Selpaghen – Guérisseur s’illuminèrent en haut de la page au moment où je la touchai. Je ne connaissais pas ce nom, mais il n’y avait pas de doute possible, il s’agissait bien de Sërb.

Je ne pouvais me détourner de son portrait. Il avait été peint de profil. Son visage était déterminé, presque dur. Ses sourcils épais au-dessus de ses yeux légèrement enfoncés, ses lèvres pleines et son nez droit étaient encadrés par une mâchoire serrée. Il tenait sa lance d’un poing ferme, et une longue natte descendait dans son dos. Il avait beaucoup vieilli depuis notre première rencontre. J’en avais oublié à quoi il ressemblait à l’origine. La dureté de ses traits s’était évanouie avec la fatigue, et ses cheveux noirs, désormais teintés de gris, restaient lâchés sur son torse pour dissimuler son état.

« Ceci est le portrait de Mélemst̓ye, notre ancêtre, commenta Willie John. Il fut le premier Esprit Gardien de notre peuple. Il a vécu au temps des premiers hommes. Mélemst̓ye avait le don de guérir et de se transformer en loup. C’est sa femme, ainsi que ses descendants, qui ont gardé une trace de son passage sur terre. Grâce à leurs témoignages, nous avons pu aider les suivants.

— Les suivants ?

— Tu es loin d’être la seule à avoir des dons. En moyenne, un Esprit Gardien naît à chaque génération, dans chaque tribu. Mais peu ont eu les capacités et la destinée exceptionnelles de Mélemst̓ye. Il a été appelé par le Ciel. Il a sauvé les Hommes en se sacrifiant.

T̕hé7en k st̕7ékwes re7 k̓wseltktn ?

— Il demande d’où vient ta famille, me traduisit-il. Les Esprits Gardiens naissent au sein des peuples des premières nations. De quelle nation descends-tu ?

— Aucune idée. La famille de ma mère est originaire de Grèce, et pour ce qui est de mon père, je n’en sais rien. »

Il se retourna vers Randy Sam pour lui faire la traduction. Celui-ci opina, puis posa sa main sur ma tête. Il continua de parler, et Willie John, de traduire.

« Peu importe la nation d’où tu viens. Tu es un Esprit Gardien, et tu as demandé notre aide. En quoi pouvons-nous t’être utile ? »

Devant cette assemblée de personnes qui devaient croire que ces dons étaient un honneur divin, je limitai le détail de mes problèmes à l’empoisonnement de Sërb, en mettant de côté le fait que je devais le remplacer et que de sa survie dépendait mon avenir. Mes amies le comprenaient, et ne m’avaient pas jugée, mais j’avais honte d’avouer ma lâcheté ici.

« Stém̓i ri7 k sk7eps ?

— Quel genre de maladie a-t-il ? » Traduisit-il.

Je lui énumérai les symptômes, et Willie John écrivait tout en traduisant. Le guérisseur hochait la tête, puis posa une question. Son apprenti se tourna vers moi, mais mon estomac nous interrompit. Je me détournai vivement d’eux et me mis à vomir, inondant le sol de sang. Au moins, j’avais réussi à éviter le tapis qui semblait avoir été tissé à la main. Il était graphique, ça aurait été dommage de le tacher.

« Kénem-k ?

— Qu’est-ce que tu as ? » S’affola Adam en chœur avec Willie John et le guérisseur.

Élise se précipita sur moi, alors qu’une femme éleva la voix sur un gamin. Deux secondes plus tard, l’enfant m’apportait une serviette et un verre d’eau. Je le remerciai d’un sourire, sans dévoiler mes dents ensanglantées. Je ne voulais pas l’effrayer.

Devant les mines inquiètes des anciens et d’Adam, j’hésitai. Élise caressait mon dos et je repensai à ce que Max lui avait conseillé. Toutes les cartes en main ? Pourquoi pas ? Qu’avais-je à perdre, à part le reste de ma dignité qui était déjà en train de dégouliner le long de mon menton ?

Ainsi, je leur avouai la force du lien délétère qui m’unissait à Sërb, en pointant du doigt son portrait. Les murmures emplirent la pièce.

« Il n’existe qu’un seul poison qui soit efficace sur un Esprit Gardien, et nous seuls savons lequel, annonça Willie John. Nous avons dû en fabriquer lorsqu’un des nôtres en a fait la demande. Il avait un don de prémonition qui se déclenchait durant son sommeil. À cause de cela, il ne pouvait dormir. Il aurait fini par mourir pour des visions aussi inutiles qu’une casserole de lait qui déborde ou quelqu’un qui allait marcher dans du crottin. N’ayant jamais réussi à contrôler son don, il nous a supplié de l’aider. Le poison met quelques semaines à agir, mais il supprime complètement les dons. Il est fait à base de datura. »

À base de datura… J’aurais dû m’y attendre. La tisane originelle de ma mère avait pour but d’inhiber mes pouvoirs. Sa version améliorée n’était que la réponse logique à leur développement exponentiel.

« Il est probable que Mélemst̓ye soit en train de redevenir humain et donc, mortel. Le temps le rattrape, la nature reprend ses droits. Il va mourir pour avoir vécu trop longtemps.

— Il ne doit pas mourir ! » M’écriai-je.

Willie John s’accroupit et planta ses yeux dans les miens.

« Veux-tu empêcher qu’il meure, ou d’avoir à prendre sa place ? Me demanda-t-il à voix basse. Réfléchis bien à ce que tu souhaites réellement. Avec une seule dose de ce poison, tu perdrais tes pouvoirs, et tout redeviendrait comme avant. »

Mon sang se figea. Il était là. Ce moment où le héros a le choix de se barrer la queue entre les jambes comme un trouillard, mais un trouillard vivant, ou d’affronter son destin au risque d’y laisser la vie. C’était tentant. Très tentant. Il me suffisait d’avaler une fiole de ce poison et d’ici quelques semaines, toute cette merde ne serait qu’un étrange et déplaisant souvenir. La sortie de secours inespérée était là. Elle me tendait les bras. C’était vraiment très tentant.

Mes yeux se posèrent à nouveau sur le portrait de Sërb. Si je prenais le poison, là, tout de suite, je le condamnais à mort. Je condamnais également quelqu’un d’autre à prendre ma place, à voir sa famille détruite, et à subir les attaques de Belzebuth, mais sans la préparation et le soutien dont je bénéficiais désormais. Si je prenais le poison, ma mère, John, Matt, toutes ces vies auraient été détruites pour rien. Roberta était encore en vie. Ce n’était pas la fin. Pas encore. Je n’étais pas fan du statut d’héroïne, mais j’avais une mission à accomplir.

Je serrai le poing.

« Non, tranchai-je, il faut d’abord qu’il guérisse. Une fois qu’il sera hors de danger, je le prendrais. Mais pas avant. Je lui dois bien ça. À lui et à d’autres.

— Tu fais le bon choix, dit-il en posant sa main sur mon épaule. Eh bien ! Je n’ai jamais pensé qu’un jour on nous demanderait un antidote. On doit se pencher dessus. Je ne sais pas en combien de temps nous pourrons en créer un, mais nous ferons de notre mieux. Nous avons un avantage : le poison est long à fabriquer, mais nous avons plusieurs flacons d’avance. Ce sera notre base de travail. Par contre, dit-il en sortant du salon, il faudra ramener Mélemst̓ye ici. Je connais le fonctionnement de ce monde, mais pas l’autre. Mieux vaut mettre toutes les chances de notre côté. »

Willie John faisait bruyamment tinter du verre derrière le mur pendant que je réfléchissais. Il fallait que je ramène Sërb ici ? Comment ? Je peinais déjà à ne pas me retrouver dans les Enfers en dormant, alors le sortir de là… Cela me semblait impossible.

« Combien de temps met le poison pour agir ? demandai-je.

— Cinq semaines, l’entendis-je me répondre. À un ou deux jours près. »

Je fis un rapide calcul. Cinq semaines pour agir, trois semaines depuis l’empoisonnement. On venait de passer de pressé à urgentissime. Il ne me restait plus que deux semaines pour régler la situation. À un ou deux jours près. 

« Il manque un flacon sur l’étagère ! s’écria-t-il en revenant dans le salon, un papier à la main. Et c’est quoi ce reçu, bordel ? Est-ce que je peux savoir qui est le con qui a pensé que c’était une bonne idée d’en vendre à un étranger ? »

Un des petits-enfants, un garçon de mon âge avec un chignon en haut du crâne, regarda à gauche, à droite, étira ses lèvres dans un sourire confus, puis leva les bras en signe d’innocence.

« Je l’ai vendu à un blanc super sympa, et plutôt beau-gosse. Il m’a posé plein de questions sur nos légendes des Esprits Gardiens. Le gars méga intéressé quoi. Puis il a dit qu’il devait tuer son chien, mais qu’il cherchait un moyen propre pour le faire, qu’elle souffre pas, pauvre bête. Ce truc, ça marche aussi pour les clébards, non ? »

Jamais je n’avais vu autant de personnes se frapper le front dans un même mouvement.

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