Ap 35 : « Parce qu’ils n’ont pas de pénis. »

Temps de lecture (selon Antidote) : 15 min 40 sec

Adam nous déposa sur le parking de l’entrée et nous demanda d’attendre. Il voulait discuter avec Élise. Il ne l’avait pas vu depuis notre soirée dans les bois, et s’inquiétait de la retrouver au milieu de ce genre de situation. Il tenterait sûrement de la mettre en garde, et dans un sens, j’espérais qu’il y parvienne. Bien qu’il était réconfortant de ne plus être seule et de pouvoir parler librement à mes amies, j’angoissais à l’idée qu’il leur arrive malheur. Je n’avais pas envie qu’elles fassent partie des dommages collatéraux.

Sasha vint se poser sur la portière à côté de moi en attendant qu’ils aient fini. Elle sortit un bâton de réglisse de sa poche et le mit à la bouche, pendant que je faisais rouler le flacon de poison entre mes doigts en regardant dans le vide. Il fallait que j’amène Sërb dans ce monde et je n’avais aucune foutre idée de comment j’allais bien pouvoir réussir cet exploit.

« Tu trouveras, me dit Sasha qui avait compris ce qui me préoccupait.

— J’ai deux semaines pour trouver.

— T’as déjà réussi des examens en révisant la veille des dizaines de bouquins que t’avais jamais ouverts. T’es la meilleure pour te sortir de situations in extremis. Je sais que tu trouveras. Et puis, t’es pas seule. On est là et y’a…

— Si tu oses mentionner le chat qui picole toute la journée et se masturbe sur le canapé devant des reportages animaliers douteux, je te le dis tout de suite, ça va terminer de me miner le moral. »

Elle éclata de rire, et Jade l’imita depuis l’intérieur de la jeep. Enfin, Élise nous rejoignit tandis Adam se perdit en recommandations de prudence. Il me donna son numéro en insistant sur le fait que je pouvais l’appeler à la moindre urgence, peu importait l’heure. Je le remerciai.

Élise attendit que nous ayons passé le panneau de la réserve pour se retourner vers moi. 

« Je vais pas pouvoir contenir ma curiosité plus longtemps : qu’est-ce que tu as à l’épaule ?

Hein ?

— Tout à l’heure, quand tes cheveux se sont mis à briller, j’ai vu des traces sur ton épaule, comme une grosse griffure d’ours, qui brillaient aussi. Qu’est-ce que c’est ?

— Alors ça, je le crois pas, intervint Sasha avec un rire nerveux. Que Persy soit en fait un Esprit Gardien autochtone, que ses cheveux brillent comme un néon, ou qu’il existe un poison capable de tuer des immortels, ça, pas de problème. En revanche, une griffure à l’épaule, ça, ça te tracasse ? Moi j’en ai des millions de questions ! Pourquoi tes cheveux brillent ? Est-ce qu’Adam est l’arrière-arrière-arrière et mille fois arrière-petit-fils du cerbère de la porte ? Est-ce que j’ai bien compris qu’une fiole de poison a été vendue à Belzebuth en personne ? Et que cet abruti l’a trouvé beau-gosse et super sympa en plus ? Je veux dire, sérieusement ? Est-ce que tu vas aller chercher le cerbère en Enfer ? Pour le ramener ici ? Sans rire, moi je bouillonne de questions !

— Quand on bouillonne, il faut prendre de la glace. Pas celle à la fraise, celle sans morceaux. Mais l’important, c’est la ceinture. Ou sinon, on s’accroche ! répondit joyeusement Max.

— … Voilà. J’aurais pas mieux dit, me mis-je à rire après cette énième phrase nébuleuse. Je sais pas Sasha. Tout est encore flou, même pour moi. Pour ce qui est de la griffure, j’ai eu un petit différend avec un démon en rentrant jeudi. Mais pourquoi elle s’est mise à briller, ça, j’en sais rien. »

Sasha donna un violent coup de volant à droite et pila en bordure du chemin. Je me retins aux sièges de devant pour ne pas passer à travers le pare-brise. Elle tira si fort sur le frein à main que je crus qu’elle allait l’arracher. Sasha était blanche comme un linge. Elle releva ses lunettes sur son front et se retourna vers moi, furieuse. 

« Comment ça “ un petit différend avec un démon ” ? Pourquoi t’as rien dit ? se mit-elle à gueuler.

— C’est une raison pour piler comme une tarée ? J’aurais pu me tuer, merde ! gueulai-je à mon tour.

— Qui est-ce que tu traites de tarée, miss je-me-fais-attaquer-et-je-dis-rien-à-personne ? 

— … Perse, s’il te plaît, s’interposa Élise de sa voix la plus douce. Elle est juste inquiète pour toi. On l’est toutes. »

Sasha et moi tournâmes en même temps la tête vers elle. Elle pinçait ses lèvres et fronçait les sourcils avec une moue boudeuse. Notre colère s’évanouit instantanément face à ces yeux de cocker. Je grommelai en retournant sur la banquette. Max et Jade souriaient sans lâcher l’arceau auquel elles s’étaient agrippées. 

« Je suis désolée. » 

Sasha coupa le contact et s’adossa au siège en soupirant. Une longue minute s’écoula avant qu’elle me réponde.

« Je comprends pourquoi tu n’as rien dit. Je vois bien que t’as peur pour nous, mais nous ne sommes pas la cible, nous ne risquons rien. Enfin, en théorie. Toi en revanche, t’es dans la merde jusqu’au cou. Essaie de comprendre qu’on cherche juste à t’aider. Alors ouais, on n’a pas de super pouvoirs, on n’est pas des Esprits Gardiens, mais à plusieurs, on peut trouver des solutions. Cinq cerveaux valent mieux qu’un seul qui est en panique constante pour sa vie, tu ne crois pas ?

— Sasha…

— Si t’es recherchée par les Enfers, on pourrait peut-être contacter l’autre camp ? demanda Élise.

— Mauvaise idée, ponctua Max en fredonnant.

— Tu veux dire les anges qui sont encore à Sion ?

— Mauvaise idée, répéta Max en claquant sa bulle de chewing-gum.

— Oui. Comme on dit, “ les ennemis de mes ennemis sont mes amis ”…

— Mauvaise…

— Merde à la fin ! M’emportai-je brusquement. Pourquoi “ mauvaise idée ” ? Vas-y, éclaire-nous pour une fois. » 

Nous avions l’habitude que Max parle par énigmes. La plupart du temps, nous ne prêtions pas attention à ses délires. Mais elle m’avait gonflée à nous couper la parole. Si elle avait quelque chose de constructif à dire pour changer, qu’elle crache le morceau.

« Parce qu’ils n’ont pas de pénis.

— Pas de pénis, répéta Jade en rigolant.

— … J’abandonne, maugréai-je, à bout de patience. Tu n’aurais pas dû leur en parler.

— Ne t’en fais pas Persy, Max nous protège. C’est mon ange gardien, sourit Jade, les yeux remplis d’amour pour la cinglée aux cheveux roses à côté de moi.

— Oui ma douce, répondit Max en lui envoyant un baiser invisible dans un souffle.

— Et moi je suis l’ange gardien de l’humanité. Super », grinçai-je.

Je fus soulagée lorsque Sasha les déposa en premier. Les élucubrations de Max m’avaient mise à cran. Quand vint le tour d’Élise de rentrer chez elle, elle me prit dans ses bras alors que je sortais pour prendre sa place à l’avant. Elle savait pourtant que je n’étais pas tactile. C’était sa manière à elle de m’encourager et de m’exprimer son soutient. Je lui tapotai le dos puis grimpai à côté de Sasha qui entamait son deuxième bâton de réglisse.

Nous dûmes prendre une déviation qui passait devant l’institut psychiatrique. Le bâtiment, un ancien sanatorium à l’architecture très travaillée, trônait au sommet d’une butte impeccablement tondue. Le jardin qui l’entourait était immense. À force de regarder les barrières défiler, je finis par demander à Sasha de m’y déposer. Elle tourna dans l’interminable allée arborée, jusqu’au parking de graviers.

« Tu veux que je t’attende ?

— Non, rentre. Je me débrouillerai.

— T’es sure ? Ça ne me dérange pas.

— Merci, mais je ne sais pas combien de temps ça va durer alors… Je marcherai, ça me fera du bien. »

Je passai deux rangées de portes à fermeture magnétique. Le comptoir d’accueil s’étendait sur tout le mur gauche, pile en face des escaliers. Personne ne pouvait quitter les lieux sans passer devant le personnel médical. Au fond, une salle d’attente s’ouvrait sur une véranda de style victorien. L’air embaumait un parfum de jasmin frais.

Un infirmier quelque peu empoté m’escorta jusqu’à la chambre de ma mère. Il déverrouilla la porte en m’indiquant qu’il resterait dans le couloir, et que je pouvais faire appel à lui en cas de problème. Il affichait le même air contrit que je détestais chez Gabriel. Je grimaçai un vague rictus de remerciement avant d’entrer.  

La chambre était spacieuse. Lumineuse. Deux grandes fenêtres donnaient sur le balcon qui parcourait l’édifice d’un bout à l’autre. La pièce contenait un petit lit, une commode, ainsi qu’un bureau et une chaise. Ça aurait pu être pire. Ma mère était assise devant la fenêtre du fond. On l’avait habillée d’une longue robe et d’un cardigan aux couleurs claires. Ses cheveux blonds avaient été coupés dans un carré qui retombait sur ses épaules. Je m’approchai lentement d’elle et toussai pour lui signaler ma présence, mais elle ne bougea pas. Ses yeux fixaient l’horizon.

Dehors, les maigres nuages balayaient le ciel. Le balcon était inaccessible, mais de là où elle se tenait, elle pouvait voir la ville s’étendre jusqu’à la forêt, dans cette vallée encerclée par des collines encore verdoyantes par endroits. J’aperçus la voiture de Sasha garée en contrebas. Je soupirai. Elle était incorrigible. Ma mère m’imita et soupira. Je soulevai les cheveux qui dissimulaient son visage. Son regard était vide, éteint. La bouche entre-ouverte, elle regardait devant elle sans me voir. Elle pencha légèrement la tête à la recherche du soleil que je lui cachais.

« La porte, souffla-t-elle. La porte doit rester fermée. »

Je m’étais doutée que son état ne s’était pas amélioré depuis la nuit où j’avais appelé les secours, pourtant, la voir ainsi me brisa le cœur. Je tombai à genoux devant son fauteuil en tenant sa main inerte. Je n’aurais pas dû venir.

« Ton père serait fier de toi. » 

Quoi ? Elle avait parlé. Ce n’était pas un murmure, mais une voix forte, ronde et pleine. Elle se pencha sur moi pour caresser ma joue. Ses pupilles se resserrèrent en un petit point noir au centre de ses iris noisette. Je n’arrivais pas à le croire. Elle était là. Elle était vraiment là. Je ne pus me retenir de pleurer de joie. 

« Le temps viendra où tu auras besoin de ta famille, dit-elle en serrant mes doigts. Ne l’oublie pas.

— Que… ? » 

Mais il était déjà trop tard. Ses pupilles se dilatèrent et ses yeux redevinrent noirs et ternes. Sa main retomba mollement. Elle entrouvrit la bouche et se mit à baver. L’éclair de lucidité avait disparu. Je tentai de lui parler, de la secouer, mais rien n’y fit. C’est le regard vide qu’elle reprit ses psalmodies.

« La porte… La porte doit rester fermée… »

Je m’apprêtai à partir quand un de ses dessins m’interpella. Il n’était pas brouillon comme les autres. Parmi les innombrables cercles noirs crayonnés à la va-vite sur les murs, elle s’était appliquée à réaliser une frise de sphères blanches avec un point noir en leur centre qui grossissait au fil des dessins. Sur le dernier, le noir débordait en dehors du cercle.

Elle savait ce qu’il s’était passé avec Roberta. Ses visions fonctionnaient encore. Je touchai le dessin du bout du doigt à la recherche d’un message caché.

« Maman, qu’est-ce que c’est ? tentai-je, même si je me doutais de la réponse.

— La porte…

— Évidemment.

— La porte… vers… la porte », articula-t-elle dans un effort évident. 

J’observais à nouveau son dessin. Cela n’avait pas de sens. Puis je refermai la porte de la chambre, pour découvrir une dernière sphère dissimulée. J’avais l’impression de jouer à un escape game sur le thème d’Alice aux pays des merveilles lorsqu’elle se retrouve coincée dans son délire LSD avec des centaines de portes autour d’elle, mais contre toute attente, je me sentais proche du but.

Ce dernier dessin était différent. Au centre de la sphère noire entourée d’un aura blanc, se découpaient les contours d’une porte blanche entrouverte. Les volutes de craie dans l’entrebâillement ressemblaient à une représentation de verdure, ou de forêt. La porte vers la porte. La porte qui menait au portail que gardait Sërb. Les prédictions de ma mère s’étaient toujours révélées justes, et j’espérais qu’elle ait encore raison malgré son état.

« Merci, dis-je enlaçant son corps inerte une dernière fois. Je ne sais pas comment je vais faire, mais je vais régler toute cette merde et je te ramènerai. Je te le promets, maman. »

Sa main se posa sur mon bras et je sentis ses doigts se presser contre ma peau.

Comme à son habitude, Azazel était vautré sur le canapé à regarder la télévision. Seul le bruit reconnaissable d’une bière que l’on décapsule lui fit sortir la tête de l’écran. Il sauta sur le comptoir de la cuisine, et fut surpris que je lui tende un verre.

« Je viens d’avoir une journée particulièrement intéressante, mais je vais avoir besoin de ton aide pour la suite, commençai-je sans détour. Comme tu le sais, la tisane à base de datura que je prends est un inhibiteur de pouvoirs…

— Oui, entre autres.

— Comment ça, “ entre autres ” ?

— C’est aussi un poison, au cas où tu ne serais pas au courant. Question de dosage. Mais il y a une grosse différence entre boire une tasse le soir, comme l’avait prévu ta mère, et t’enfiler deux litres par jours. Ce que tu comptais faire, je suppose. Ça s’appelle la modération. Je sais que tu as une tendance à gober tes médications comme des pastilles, mais tu ne pourras pas faire ça encore longtemps, surtout à l’allure où tu gerbes des bouts entiers de ton système digestif.

— T’es en train de me dire que soit je me fais tuer par Bel, soit je me tue toute seule en essayant de lui échapper ?

— C’est l’idée. Bon résumé.

— Super. J’aime quand c’est facile. »

Je n’avais pas pensé à ça. Focalisée sur l’effet qu’avait la tisane sur mes pouvoirs, je n’avais pas réfléchi à l’impact qu’elle pouvait également avoir sur ma santé. Si je continuais d’en boire, je ne vivrais pas assez longtemps pour apprécier mon retour à la vie normale.

Je venais de me perdre un joker, même s’il avait cessé d’en être un au moment où les deux heures réglementaires s’étaient mises à varier sans prévenir. Je n’étais pas fan des surprises. Tant pis, il me faudra faire sans à présent.

« Bref. Il reste deux semaines pour soigner Sërb. Comme c’est le guérisseur qui a fabriqué le poison, il va se pencher sur un antidote. En attendant, je dois aller dans les Enfers et ramener Sërb ici. Jusqu’ici, je n’ai fait voyager que mon esprit. Cette fois, je vais devoir m’y rendre avec mon corps au complet. J’ai une petite idée de comment procéder, mais…

— Quoi ? Attends, attends. Ralentis. Tu veux ramener Sërb ici ? Mais Astaroth ne sera jamais d’accord, et c’est lui qui permet les passages et qui chapeaute tous les trajets.

— … Alors, en fait, je ne comptais pas lui demander son accord.

Ah. Quand je t’ai dit de laisser au vestiaire ton attitude de perdante, toi t’es carrément sortie en jockstrap, avec épaulière et casque en gueulant dans les couloirs. OK, c’est cool. C’est cool. En revanche, sans Astaroth, tu vas t’y prendre comment ? 

— En créant un portail d’énergie.

— Tout simplement, articula-t-il, incrédule. Un portail d’énergie. Pourquoi n’y avais-je pas pensé ?

— Je l’ai déjà fait. J’ai créé un portail et un bras en est sorti. Et dans le sous-sol, lorsque j’ai recommencé, une mouche a traversé.

— … Tu as conscience que Sërb est un peu plus épais qu’une mouche, n’est-ce pas ?

— Je vais m’entraîner. Je vais y arriver. Je suis un Passeur, non ? Alors je vais passer et le ramener avec moi.

— Eh bien, je te trouve bien décidée et sûre de toi. Ça fait plaisir à voir, gamine. OK, je suis partant pour t’aider ! Par contre, sans Sërb pour veiller sur la porte, ça risque d’être le bordel dans ce monde. Il faudra être rapides.

— C’est là que le timing avec la confection de l’antidote sera d’une importance capitale. Il ne reste qu’un seul problème : il est enchaîné à la porte.

— J’ai ! s’écria-t-il en dévoilant ses canines dans un sourire. Enfin, je veux dire que j’ai une solution pour ça. Bon ! Quand est-ce qu’on commence ? » 

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