Ap 10 : « Je peux être délicat parfois »

Froid.

Sombre.

À nouveau.

Mes yeux étaient ouverts. Je flottais dans l’air. Encore un putain de rêve. Quelle idiote, j’avais oublié de boire la tisane. Elle devait m’empêcher de dormir. Je crois. En fait, je n’avais aucune idée de ce que pouvait contenir la tisane que m’avait préparée ma mère, ou des effets qu’elle était censée me procurer.

Allez, réveille-toi Perse, c’est pas le moment de dormir. Tu es dans la clairière, tu n’es pas ici. Réveille-toi.

Une brise glaciale souffla et je frissonnai. Je scrutai autour de moi, à la recherche de la silhouette qui avait tenté de me tuer la nuit dernière. Personne.

Ma vision s’éclaircit. Bien qu’encore floue, je distinguais à chaque fois un peu plus mon environnement. Non, il ne fallait pas. Je devais me concentrer sur le fait de partir d’ici au plus vite. Ce n’était pas le moment de faire le tour du propriétaire. Je me focalisais sur Sasha et les autres. Je les imaginai, dans leurs tentes, juste à côté. À portée de main. J’étais saoule, je m’en souvenais.

Allez, réveille-toi !

Rien ne fonctionnait. Puis une lumière clignota un peu plus loin, attirant mon attention. Elle se diffusa lentement, désembuant peu à peu ma vision. Dans son aura apparut une fenêtre, puis un mur, un porche, le toit. Bientôt, ce fut toute ma maison qui émergea de la brume. Voilà qui était inattendu. Qu’est-ce que ma maison faisait ici ? Poussée par la curiosité, j’avançai jusqu’à la porte.

De l’extérieur, j’entendais deux personnes se disputer, mais les mots avaient du mal à me parvenir. J’allais abaisser la poignée quand je vis mon bras. Il était immatériel, inconsistant et vaguement blanchâtre. J’étais éthérée, de la même manière que les spectres qui sortent dès que tombe la nuit. Je pouvais voir à travers mon membre. Était-ce là ma forme, lorsque je rêvais ? J’observai mes mains, retournai mes paumes. Des masses vides, comme des amas de nuages, constituaient mes doigts.

« Pitié, non ! »

Je reconnus la voix de ma mère. Elle était en danger. Sans plus me préoccuper de quoi je pouvais bien être faite, j’entrai dans la maison à la hâte, prête à lui porter secours. Je traversai le salon et la cuisine, pour atteindre enfin la salle à manger.

Ma mère tremblait, debout dans le renfoncement sous l’escalier. Un homme se tenait en face d’elle. Il était grand, avec des cheveux gras en bataille, mais son visage était brouillé. Il m’apparaissait comme à travers une vitre épaisse. Je ne pouvais en discerner les traits. Flou, opaque. Des volutes de fumée émanaient de son costume noir. 

Alors que je m’approchai d’un pas incertain, ma mère tenta de fuir. Mais il fut plus rapide. Il la rattrapa presque immédiatement. Stoppée net dans l’élan de sa course, elle fut projetée à terre. Avançant d’un terrible pas lent, il empoigna ma mère par le cou et la souleva. C’est à ce moment que je compris qu’il était celui qui avait tenté de me tuer la nuit dernière. J’accourus vers eux, mais mon corps se brisa à son contact. La brume de mon corps se dispersa avant de se reconstituer. Un bouclier invisible le protégeait de moi.

Il tourna la tête dans ma direction. Je cessai de respirer. Des sueurs froides coulèrent le long de mon dos. Il scruta autour de lui. Ses yeux jaunes s’illuminèrent un instant, puis il se retourna vers ma mère. Il ne pouvait pas me voir.

« Où en étions-nous ? Ah, oui : Cassandre, douce Cassandre. Veux-tu bien accéder à ma requête, pourtant très poliment formulée, de me dire où se trouve ta fille ?

— Laissez-la tranquille, prenez-moi à sa place, articula-t-elle avec difficulté.

— Pourquoi voudrais-je de toi ? ricana-t-il. Tu n’es pas concernée. Et sans vouloir être vexant, tes pouvoirs décroissent à vue d’œil. Tu es déjà au crépuscule de ta vie ma chère, tu n’es pas une menace pour moi. Tu n’es rien. C’est elle que je suis venu chercher. C’est elle qui a été éveillée, et crois-moi, je lui fais une faveur en lui retirant – de force certes, mais je peux être délicat parfois – ses pouvoirs qui, j’en suis sûr, lui gâchent la vie. En tout cas, ils gâchent la mienne. Elle pourrait même y survivre, tu sais, elle est jeune, vivace… en plein milieu de mon chemin… Bref ! Cesse de marchander et dis-moi où se cache ta putain de môme !

— Va te…

— Ah. Ah. Pas de grossièretés, je te prie, dit-il en resserrant son éteinte. Je suis un peu pressé par le temps, vois-tu, et tu es en train d’élimer ma patience. »

Il y eut un bruit de clés, loin derrière moi. Mon sang se figea. Je me retournai, un flot d’appréhension grimpant dans mes veines, pour voir Matt et son père passer la porte. Non… Pas maintenant, non…

« Tiens, tiens, je crois qu’on a de la visite. »

Ils coururent vers ma mère qui était suspendue dans les airs au-dessus de la table. Leurs corps passèrent à travers le mien. John, sans comprendre ce qu’il se passait, monta sur une chaise et tenta de décrocher ma mère tout en hurlant sur son fils. Matt, lui, était livide. Il cherchait à voir ce qui la tenait, essayait de trouver ce qui lui enserrait sa gorge. Mais ils ne pouvaient pas le voir. Et dans leur panique, ils n’entendaient pas ma mère leur crier de fuir.

L’homme, impassible devant leur acharnement, se mit tout à coup à sourire. Je déglutis.

« Vermine mortelle inutile et agaçante. Mais peut-être préférerais-tu qu’ils sachent ? Veux-tu qu’ils me voient tel que je suis réellement ? demanda-t-il alors avec une exaltation malsaine. Que penseraient-ils alors, mmh ?

Ne faites pas ça, implora-t-elle alors que la main l’étranglait de plus belle. John… Matt… Fuyez… »

Agrippée à son bras, ma mère mit toutes ses forces dans cette supplique, mais ni John ni Matt n’y prêtèrent attention. Ils continuaient à tenter de la décrocher de cette menace invisible à leurs yeux. À leurs côtés, je les implorai de partir. Mais ils ne pouvaient ni me voir ni m’entendre.

Je ne pouvais rien faire à part regarder toute cette scène en espérant que ce ne soit qu’un rêve. Un rêve bien trop réel, une forme de torture de son cru. Ça ne pouvait pas être réel. Je ne pouvais rien faire. Rien. C’était forcément un rêve. Je devais juste me réveiller. Alors tout s’arrêterait. Je devais juste me réveiller.

Réveille-toi, réveille-toi, putain !

Ma mère hurla de douleur. Un cri aigu. Presque inhumain. Le sifflement de son écho resta en suspension dans l’air dans un acouphène strident et diffus.

C’est alors qu’une toute autre silhouette se forma à la place de son agresseur. Matt ne put étouffer un cri d’effroi devant cette apparition. Autour du cou de ma mère, sa main se recomposa en une longue main noire recouverte de poils et aux griffes acérées. Le larsen s’intensifia dans la clameur générale. Tout son bras se dévoila, puis son torse aux côtes proéminentes, jusqu’à ses jambes tordues. J’étais hypnotisée par sa métamorphose, les oreilles à l’agonie, prêtes à exploser. Des sabots apparurent à la place de ses pieds. Des centaines d’asticots sortaient de sa peau, remuants et infâmes.

Bordel de merde c’est quoi ça ?

Il n’avait plus rien d’un homme. Ce n’était pas un homme. Il ne l’avait jamais été.

Soudain, il n’y eut plus un seul son. Nous étions pétrifiés devant la vision de cette bête immense. La mâchoire de Matt se décrocha, tandis que John se tenait la poitrine comme pour empêcher son cœur de s’enfuir.

Les iris jaunes de la bête s’embrasèrent comme des flammes dans la nuit, et une immonde tête de bouc se matérialisa alors complètement. Mon cœur cessa de battre et le vide m’aspira à nouveau.

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