Ap 11 : « Le jour s’annonçait »

J’ouvris les yeux pour découvrir la toile de ma tente.

« Je suis réveillée ! » hurlai-je en me redressant.

La stupeur se lut sur le visage de Gabriel, qui se trouvait à mes pieds, en train de fouiller dans mon sac.

« Qu’est-ce que tu fous là, toi ? »

Je lui assénai un coup de pied en pleine face, par réflexe, et il tomba net, assommé. J’attrapai mon sac et sortis en vitesse de la tente, arrachant le piquet au passage. La tête interloquée de Sasha dépassa de sa tente. Je me ruai en direction de chez moi, dérapant dans les cendres dans ma précipitation. Élise apparut, affolée par le raffut que je faisais.

Je galopai à travers les bois, empruntant le raccourci qui menait au lycée. L’aube s’annonçait, mais le jour pointait à peine. J’avais encore le temps. Les premières lueurs éclairaient mon chemin. Je courais, enjambant les troncs et les souches, le cœur battant à tout rompre.

Ça n’avait pas été un rêve. C’était réel.

Je courais à perdre haleine, espérant du plus profond de mon âme que je me trompais, et que ça n’avait été qu’un sordide cauchemar. Mais le souvenir de cette tête abominable me revint en mémoire.

Non. Ça ne pouvait pas être un simple rêve. J’avais cessé de faire de « simples rêves ». Je devais rentrer chez moi au plus vite pour sauver ma mère des griffes de ce monstre. L’air glacial du matin s’engouffrait dans mes poumons par goulées.

Une fois derrière le lycée, je continuai ma foulée. Le soleil entamait son ascension à l’est. Je pouvais y arriver. L’herbe gelée craquait sous mes pas. C’était une course contre le soleil. Un monstre pareil ne pouvait se cacher que dans l’obscurité. Je ne cessais de me répéter que je pouvais arriver à temps, qu’il n’était pas trop tard. Ce n’était qu’un chrono à battre. Un chrono sur lequel reposait la vie de trois personnes que je chérissais.

Je poussai sur mes jambes, dépassant mes limites. Mon pied dérapa sur l’asphalte humide et je m’étalai de tout mon long sur le sol. Le choc me sonna et je me relevai en titubant, avant de redémarrer ma course. J’avais un point de côté et du mal à reprendre mon souffle. Mes lacets défaits fouettaient mes mollets. Les lampadaires publics s’éteignaient tour à tour à mon passage. Le jour s’annonçait. Encore un effort. Je n’étais qu’à quelques rues de la maison.

Je tournai à l’angle de Pritchard, coupai par le parc Shuswap, sautai la barrière pour atteindre enfin la rue Dugan. Encore trois habitations. Je pouvais le faire. Je pouvais arriver à temps. Le toit bleu de ma maison pointait au-dessus des arbres. J’y étais presque. Je passai devant le voisin qui se tenait déjà sur le pas de sa porte, prêt pour la balade matinale de son chien. Et merde.

J’arrivai enfin devant chez moi. Sans ralentir ma course, je m’accrochai au portail et me donnai assez d’élan pour sauter au-dessus du muret en un seul bond. Le sol fut moins magnanime que le portail. J’atterris sur une pierre glissante au milieu du parterre de fleurs et m’écrasai dans les géraniums. Ma tête frôla les briques de l’allée. Je n’étais pas passée loin de me fendre le crâne.

Je me relevai difficilement, agrippant l’herbe humide entre mes doigts crispés, et repris ma course jusqu’à la porte. Devant elle, je me figeai, la main tendue vers la poignée. Mon cœur battait les tambours dans ma poitrine.

À l’intérieur, tout était silencieux. Et si cela n’avait été qu’un rêve idiot ? Nous étions dimanche, peut-être qu’ils dormaient encore, et que je m’étais affolée inutilement. Je fermai les yeux, implorant le ciel que ça n’ait été qu’un cauchemar. Il me fallut prendre une grande inspiration pour trouver le courage d’ouvrir enfin la porte.

Elle n’était pas verrouillée. J’entrai.

Les lumières étaient éteintes. La maison était d’un calme inquiétant. J’avançai d’un pas incertain. Ce fut l’odeur qui me frappa en premier : ça empestait le tabac. Dans l’alcôve de la cuisine, sur le comptoir, était posé un cendrier dans lequel un mégot trônait. Je sentis mes mains devenir moites. J’hésitai, puis pris le mégot entre mes doigts. Le filtre était tiède et humide de salive. Des gouttes de sueur perlèrent sur mon front.

« Y’a quelqu’un ? » demandai-je d’une voix faible.

Pas de réponse.

J’avançai vers la salle à manger. Mon cœur se serrait dans ma poitrine. La pièce était encore plongée dans l’obscurité. Un bruissement, provenant de sous l’escalier, me mit en alerte. Je tournai la tête et aperçus ma mère, assise par terre en boule, à se balancer sur elle-même. Je me précipitai vers elle.

« Maman ? Maman, tu vas bien ? »

Elle ne répondit pas. Le regard vide, elle dessinait des cercles sur le sol, du bout du doigt. Des traces noires ornaient son cou. On pouvait deviner chaque phalange qu’il avait osé poser sur elle. Je m’approchai, tentant de la toucher, mais elle se décala et enroula ses épaules sur elle-même, dissimulant sa gorge.

« Maman ? »

Elle recommença à se balancer d’avant en arrière, lentement. Je soufflai et posai une main sur son épaule. Je tentai de la faire réagir, de claquer des doigts devant ses yeux, mais ses pupilles étaient dilatées jusqu’au cercle de ses iris. Un frisson me parcourut l’échine. Elle n’était plus qu’une coquille vide, comme dépourvue de conscience.

Cassandre leva son doigt vers moi avec une lenteur sinistre. Elle entrouvrit la bouche. J’attendais qu’elle dise quelque chose, mais elle s’arrêta. Son visage se déforma alors de terreur. Ses lèvres devinrent bleues, et un réseau de veines mauves se traça sous ses yeux. Le doigt pointé vers moi, elle poussa un hurlement aigu qui me déchira les tympans.

Je m’effondrai à terre, les mains sur les oreilles. Un liquide chaud coulait entre mes doigts. Je me retournai pour me redresser, et c’est à ce moment que je le vis. Son pied n’était qu’à un mètre de moi, dissimulé par un pan de la nappe qui traînait au sol.

« Matt… » soufflai-je.

Matt et son père étaient allongés sur le sol. Inertes. Je me relevai sur mes genoux, pour découvrir son visage déformé par la terreur. Ses yeux étaient écarquillés, prêts à sortir de leurs orbites. Sa mâchoire était restée grande ouverte par son dernier cri d’effroi. Les larmes jaillirent de mes yeux. Il était mort. John également. Ses doigts serraient encore son torse.

Seuls restaient Cassandre, et un silence pesant, ponctué de bruits sourds. 

« La porte… » murmurait-elle en cognant sa tête contre le mur.

Tout me semblait si irréel. Les yeux rivés sur le corps de Matt, j’avançai d’un pas, une main tendue vers lui. Sa peau, diaphane, avait déjà commencé à se revêtir de cette teinte de bleu synonyme de mort. Ma main trembla. Je voulais juste lui refermer les paupières. Je voulais juste… lui donner un peu de paix. Quelque chose me frôla. Des asticots gigotaient sur le parquet.

La nausée me rattrapa. Je me ruai au-dessus de l’évier pour y rendre le contenu de mon estomac. Et du sang, à nouveau.

« La porte… La porte doit rester fermée… » 

Mes jambes avaient du mal à me soutenir. Je m’affalai contre le meuble. Les premiers rayons de soleil pointaient à la fenêtre, projetant leur lumière contre les escaliers. Les battements de mon cœur étaient douloureux et ma respiration, sifflante. J’étais secouée par d’interminables sanglots. Je n’arrivais pas à y croire, je n’arrivais pas à comprendre, je ne…

 Faites que ça soit juste un putain de cauchemar. Par pitié…

 Le son du filet d’eau qui coulait, amplifié par l’inox, m’apaisa. Il atténuait un peu le bruit du crâne de ma mère contre le mur.

« La porte… La porte… »

Je restai un moment par terre, le regard fixé droit devant moi, l’esprit vide. Complètement vide. Plus rien n’avait de sens. Il n’y avait plus rien. L’eau coulait toujours dans l’évier, mais le son me parvenait différemment. Il était lointain. Très lointain.

Dans ma poche, quelque chose vibra. J’attendis qu’il s’arrête pour le prendre. Un message de Sasha. Les lettres sur l’écran étaient floues, incompréhensibles. Je déverrouillai le téléphone et composai le numéro des secours.

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