Ap 13 : « Lamentable »

Je sus, en ouvrant les yeux, que je me trouvais à nouveau là-bas, perdue dans cette obscurité dense, froide, et humide. Je jetai un coup d’œil à mes mains : elles étaient éthérées. La nuit dernière, sous cette forme, il n’avait pas pu me voir. J’espérais que cet exploit se renouvelle.

J’avançai à tâtons dans le noir. Mon nez se heurta contre une surface dure. Je la contournai, puis me heurtai à un bout de mur deux mètres plus loin. Forçant sur mes yeux pour s’habituer à l’obscurité et discerner le décor, je vis que je me trouvais dans une sorte de couloir, avec des rangées de bouts de murs. Je levai la tête. À plusieurs mètres de haut, la voûte était formée par des successions d’étoiles. Leurs pointes courraient sur les murs jusqu’au sol, créant des renfoncements parfaits pour m’y cacher.

Des voix s’élevaient un peu plus loin. J’arpentai ce couloir, me cachant derrière les pans de murs, un œil rivé sur ma main pour vérifier qu’elle demeurait éthérée. Le couloir déboucha sur une salle immense d’où provenaient les voix. Je m’immobilisai et tendis l’oreille.

« … pour les entrées non autorisées en Érèbe, tu ne souhaites toujours pas que j’ouvre un ticket ?

— Non, pas la peine. Je te l’ai dit : Sërb est un peu souffrant, mais cela va s’arranger. C’est mon niveau, je vais m’en occuper. Personnellement », répondit la voix de Bel.

Je me cachai dans l’angle pour les espionner. Assis dans un fauteuil, au bout d’une interminable table de pierre grise, je reconnus ses cheveux gras, dressés sur son crâne comme un buisson de ronces molles : Bel.    Une lueur jaune malfaisante brillait dans ses yeux. Il était sous sa forme humaine, affalé sur l’accoudoir, la main posé sur sa joue. Il croisa les jambes et se massa la tempe.

L’être avec qui il discutait était vêtu d’un costume trois-pièces excessivement cintré. À cette distance, je ne pouvais pas distinguer tout à fait son visage. Sa tête était encadrée par deux longues cornes incurvées qui descendaient dans son dos. Sa peau semblait bleue, ou grise. Difficile à déterminer dans cette obscurité. 

« Comme il te plaira. Abordons maintenant le point des sorties, reprit l’individu en posant des papiers sur la table. J’ai bien reçu ta demande concernant Six. J’aurais préféré la valider avant son départ, mais je suppose qu’il était de la plus haute urgence de… 

— … faire des réserves de thé épicé à la citrouille et à la cannelle, ajouta prestement Bel. C’est la saison.

— C’est cela. »

L’homme en costume marqua une pause lourde de suspicion avant de reprendre.

« Sinon. Cette semaine, nous avons recensé plusieurs fuites. La majorité est issue du niveau 3, comme tu t’en doutes, mais Bastien en a noté une provenant du niveau 2, ce qui est pour le moins déconcertant. J’en ai discuté avec Stolas, mais ses registres ne font état d’aucune fuite. Si on laisse de côté le management douteux de ce niveau, nous arrivons à un accroissement de l’ordre de 284 % du nombre d’évasions. C’est un problème qu’il faudrait traiter sans délai, afin de…

— Pourrais-tu limiter le nombre de bonnes nouvelles et l’enthousiasme que tu mets à me les transmettre, je te prie ? Je suis las d’autant d’allégresse.

— … Ceci est un sujet tout à fait sérieux, Bel. Ton sarcasme ne nous est d’aucune aide. Ta position, que tu as choisie sciemment je te le rappelle, demande un minimum d’investissement. Tu dois t’impliquer plus dans la gestion des affaires courantes. De tous les niveaux. Pas uniquement du tien.

— Oui, et bien, cela ne m’amuse guère. Toi, en revanche, tu as l’air d’y prendre beaucoup de plaisir. Pourquoi ne te chargerais-tu pas des tâches ingrates à ma place ? Je te délègue tout le chiant ! Que dis-tu de ça ?

— J’en dis que tu es d’une immaturité consternante.

— Et toi, Astaroth, tu es ennuyeux à mourir. »

Ainsi c’était ça son nom. Il me parut étrangement familier.

Sur ma gauche, un raclement lourd retentit. La porte principale s’ouvrait. Faite de pierre, elle se dressait jusqu’à mi-hauteur. De la lumière s’engouffra dans l’interstice, m’offrant une vision plus claire de toute la scène.

Si je n’avais pas pu distinguer son visage, c’était parce qu’il n’en avait tout simplement pas. Une forme triangulaire sans yeux ni nez ou bouche rehaussait ce corps qui, lui, ressemblait à celui d’un homme normal. Je réprimai un frisson. Puis, un tout petit homme, ou ce qui semblait être un homme, s’approcha d’eux.

« Monsieur ? Quatre est arrivé.

— Parfait, qu’il entre ! Il me tarde d’avoir enfin de bonnes nouvelles. Astaroth ? Merci, nous reprendrons cet ordre du jour excessivement jovial un peu plus tard.

— Comme il te plaira », maugréa-t-il en ramassant ses papiers.

Dans l’entrebâillement de l’immense porte en pierre, large d’au moins trois mètres, apparut une créature d’un autre monde. C’est à ce moment que je compris que j’étais dans un sacré pétrin. 

Ses serres crissèrent sur le sol. D’un pas lent, il pénétra dans la salle. Ses jambes étaient recouvertes d’une fine fourrure noire jusqu’à la taille, à la manière d’un pantalon. Des ailes de chauve-souris, plantées dans son dos, s’écartèrent un instant pour dévoiler un torse maigre et blanchâtre.

En passant près d’Astaroth, je compris que la créature était immense. Plus de deux mètres de haut, à vue d’œil, si Astaroth était de taille moyenne comme Bel.

Quatre s’arrêta à bonne distance de la table et s’agenouilla devant Bel. Deux cornes torsadées pointant vers le haut sortaient de son crâne. Ses cheveux noirs retombaient sur ses épaules, et ses bras émaciés étaient recouverts de fourrure jusqu’aux biceps. La porte se referma, me privant de la source de lumière juste au moment où il se releva. Je ne pus voir son visage.

J’en avais vu assez, cependant. Tout ceci dépassait tout ce que j’avais pu imaginer et, l’espace d’un instant, j’espérai être folle. Folle, et perdue dans un gros délire façon mauvais trip de LSD. Pitié, faites que ce soit ça.

« Quatre ! Mon cher Quatre ! J’ai envie d’écouter de bonnes nouvelles pour changer, et je suis sûr que tu ne me décevras pas. Alors, qu’as-tu pensé de ma nouvelle amie ?

— Comme vous l’aviez pressenti, il s’agit effectivement d’un gardien. »

Cette voix… Grave, sombre, et affreusement monocorde. Il me sembla l’avoir déjà entendue quelque part. Je me concentrai sur elle, fouillant dans ma mémoire, quand je vis mon bras prendre consistance. Non, non, non, pas ça ! Il ne devait surtout pas me voir. Mon corps réagit à ma prière et redevint brume. Je soufflai, le cœur au bord de l’infarctus. On venait de passer très près du drame.

« Cependant, elle n’a de gardien que le nom, continua-t-il. Elle n’en a ni les capacités ni les connaissances. Sa maîtrise de son pouvoir est lamentable. Je n’ai pas eu l’occasion d’évaluer son potentiel dans son entièreté, mais aux vues de mes premières observations, elle ne représente aucun danger.

— Je te trouve bien sûr de toi…

— Sa génitrice a tout fait pour la tenir à l’écart, dans l’ignorance de ses propres capacités. Elle a également bridé ses pouvoirs. Même s’ils se sont éveillés, l’effet de la drogue les empêche de se développer pleinement et la maintient dans le brouillard. Elle ne sait donc ni ce qu’elle est ni ce dont elle est capable. Sans sa génitrice à ses côtés désormais, il est peu probable qu’elle puisse progresser à un niveau supérieur à son niveau actuel. Elle n’est qu’un humain. Elle a un potentiel allié céleste à ses côtés, mais je ne pense pas que celui-ci soit un obstacle. Il est seul, et il réside dans le Royaume des Humains depuis bien trop longtemps, cela l’a affaibli. L’arrivée de son ancêtre pourrait poser quelques problèmes, mais elle ne semble pas encline à l’écouter. C’en est affligeant. Elle est entêtée, ignorante et inutile. Lamentable. 

— Une jeune femme charmante, en effet. Bien ! Me voilà rassuré. Au fait, comment a-t-elle vécu ma petite visite à sa famille ? Je crois que j’y suis allé un peu fort, ricana-t-il, je ne pensais pas qu’ils tomberaient comme des mouches. Oupsi ! »

Mon sang se figea à ces mots.

« Je dois admettre que je m’attendais à une autre réaction de sa part. Pour un humain, cette femme a fait preuve de beaucoup de contrôle de soi.

— Cela ne va pas durer, sourit Bel.

— Je dois également vous informer que sa génitrice est toujours en vie. »

Bel soupira en se massant les tempes.

« J’aurais dû m’y attendre, elle avait encore quelques restes de pouvoirs. Ah ! Increvables, pire que des cafards. Bref, qu’en est-il de ses capacités ? Dois-je m’attendre à la même chose que celles de Sërberus ?

— Je manque encore d’informations définitives, du fait de son inexpérience. J’ai pu établir qu’elle pouvait communiquer avec les âmes. Je suppose donc qu’elle est un Passeur, ou un Guide. Il m’est difficile d’en être certain à ce stade. Par ailleurs, les fuyards se rassemblent autour d’elle. Même si elle semble incapable de comprendre leurs avertissements, il faudrait envoyer des rabatteurs…

— Oui, oui, le coupa-t-il, je dois voir ce point avec Astaroth. Son insistance à ce sujet commence à m’ennuyer…

— Ses capacités se développent vite, mais ses connexions sont trop faibles, et ne sont ni désirées ni maîtrisées. Elle s’apprêtait à dormir quand je l’ai laissé. Il est possible qu’elle soit ici en ce moment même. »

C’était donc lui derrière la fenêtre.

« Voilà qui est intéressant… et qui explique pas mal de choses.

— Quels sont vos ordres, Maître ?

— Je vais prendre le relais, déclara Bel avec un enthousiasme qui me fit froid dans le dos. Continue de garder un œil sur elle jusqu’à ce que tout soit réglé. Tu peux te retirer à présent. Bon travail, Quatre.

— Merci, Maître. »

La créature baissa la tête en signe de révérence et se dirigea vers la sortie. La grande porte s’ouvrit devant lui, illuminant sa peau d’albâtre.

Lorsqu’il fut à mon niveau, je me penchai prudemment pour tenter d’apercevoir son visage. Au même moment, ses pas se stoppèrent. Avec une lenteur terrible, insupportable pour mon cœur qui s’emballait déjà de trop, ses pupilles roulèrent dans ma direction. Lorsque son regard accrocha le mien, je cessai de respirer. Ses intenses iris vert émeraude s’embrasèrent, comme ceux de Bel lorsqu’il s’était transformé.

Finalement, il se ravisa. Ses yeux s’éteignirent et il reprit son chemin de son pas lent. Pétrifiée, je reculai de quelques pas, retournant me cacher dans le dédale sombre qui m’avait amenée jusqu’ici. Mon cœur cognait avec force, cédant à la panique. Est-ce qu’il m’avait vue ? Mon bras était pourtant toujours sous sa forme éthérée. Peut-être avait-il senti ma présence ?

J’entendis décroître le bruit de ses pas, et la porte se refermer derrière lui. Les battements de mon cœur affolé pulsaient dans mon crâne, et cognaient avec force contre mes tempes.

« T’es là, fillette ? »

J’eus un hoquet de peur qui m’avala tout entier.

Mes yeux s’ouvrirent sur le plafonnier de la chambre du motel. Je me redressai sur le lit, haletante et en nage. Je ne comprenais pas comment j’avais réussi à revenir. Quatre avait raison : j’étais ignorante et inutile. Lamentable.

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