Ap 14 : « C’est par-fait. »

Je tremblais, assise sur le bord du lit. Des gouttes de sueur coulaient le long de mes tempes et je respirais avec difficulté tant mon cœur battait à tout rompre. Mes jambes peinèrent à me porter jusqu’à la salle de bain. Il me fallait de l’eau froide pour rassembler mes esprits.

Le visage dégoulinant entre les mains, penchée au-dessus de la cuvette en mauvaise imitation de porcelaine, je luttais contre cette peur qui me dévorait les entrailles. Ce que je venais de voir dépassait tout ce que mes pires cauchemars pouvaient créer.

Un spectre me frôla. Je vomis le restant de macaronis au fromage avalé à la va-vite au poste de police. Une impression de froid apaisa les contractions de mon estomac. Le spectre se tenait derrière moi, sa main posée sur ma nuque. Il attendait.

« La créature a dit que j’étais incapable de vous comprendre, mais si tu as quelque chose à déclarer, c’est le moment. »

Je vis la forme floue et brumeuse lever les bras dans le miroir. Ses mains se posèrent sur mon front et d’un geste inattendu, ramenèrent mes mèches sauvages vers l’arrière. Je frissonnai.

Elle est attendue, se mit-il à chuchoter.

Cette fois, il avait toute mon attention. Son destin l’attend. J’écoutais chaque mot qu’il prononçait avec lenteur, tout en scrutant ses mouvements. Nous l’attendons. Ses doigts cherchaient à passer dans mes cheveux. J’avais vu des mains grimper sur mon lit et tenter de m’attraper, et d’autres, arracher des morceaux entiers d’écorces, mais je n’étais pas encore prête à ce que l’une d’elles cherche à me faire des tresses. Nous. Veillerons. Sur elle.

« Au moins, c’est rassurant. Pourquoi veiller sur moi ? Qu’est-ce que je suis ? C’est quoi ce destin dont vous parlez ? »

Un autre spectre apparut. Elle est là. La clé. Elle a éclos. Ils chuchotèrent en imbriquant leurs voix, rendant la compréhension plus difficile. Répondu. À l’appel. La porte. Elle veillera sur. La porte.

« Ma mère parlait d’une porte aussi. Quelle porte ? »

La porte. Deux autres spectres se mêlèrent à eux. Elle est là. Elle a répondu. Cette salle de bain exiguë aux joints noirs de moisissure n’avait jamais dû être aussi remplie. À l’appel. Son destin.

« D’accord. J’ai bien compris ce passage, c’est bon, m’impatientai-je, mais pour la porte ? C’est quoi cette porte ? »

S’est mis en place. Le néon se remit à grésiller. Nous l’attendons. Leurs voix devinrent trop nombreuses pour entendre ce qu’ils chuchotaient. Elle. Est attendue. Mais il me sembla qu’ils tournaient en boucle. Son destin.

« M’attend, oui, je sais. OK, laissez tomber. »

Je retournai dans la chambre chercher mon sac à dos. Il fallait que je note leurs paroles. Je sortis mon carnet de cours, quand mon attention s’attarda sur celui que ma mère m’avait confié.

« Ce manuscrit est dans notre famille depuis des générations. Il est temps qu’il te revienne. C’est très important », m’avait-elle dit sans m’expliquer de quoi il s’agissait.

Le manuscrit était maintenu clos par un lien de cuir qui enserrait la large couverture en plusieurs tours. Ma mère voulait attendre que Roberta arrive pour m’en parler. Un coup d’œil à l’horloge murale : il était deux heures du matin. Tant pis. Ma patience ne pourrait attendre qu’elle soit réveillée. Je dénouai le lien et ouvris le manuscrit avec appréhension.

Sur l’épaisse couverture étaient cousus des livrets d’une vingtaine de pages. Chaque livret était différent, par la texture du papier, l’écriture, ou encore la langue. Sur les premières pages se succédaient des symboles inconnus, apposés sur un papier tressé dont les fibres dépassaient des bords. Il semblait très ancien. Plus loin, je reconnus du latin, suivi de ce vieil anglais caractéristique des œuvres shakespeariennes. Il me fallut atteindre les deux tiers du manuscrit pour tomber enfin sur une langue moderne et compréhensible.

Il s’agissait d’un journal. Le nom de chaque auteur était mentionné en haut de sa partie. J’avançai jusqu’aux dernières pages, à la recherche de noms connus : Roberta Custodis et Cassandre Custodis-Evans.

Dans le livret de ma mère avaient été intercalé des illustrations géométriques, des recettes, des extraits d’herbiers, et finalement, un dessin de ce que je reconnus être Bel. Sûrement à la suite d’une de ses visions. Elle avait esquissé au fusain l’image de ce grand roux aux cheveux en bataille, au visage carré, flou, et à la cigarette rougeoyante, avec une interrogation, rédigée à la va-vite : « Belzebuth ? ».

Je refermai le manuscrit.

Les spectres marchaient à travers la pièce. L’un d’eux posa ses mains sur mes épaules et chuchota à mes oreilles : Nous. Veillerons. Sur elle.

« J’espère que vous vous sentez à la hauteur les gars, parce que si ma mère a vu juste, j’ai l’Enfer à mes trousses. Non, mieux, pouffai-je soudainement, j’ai la superstar des Enfers Belzebuth, Astaroth, et une chauve-souris velue géante qui cherchent à me buter. Normal. Complètement normal. C’est par-fait. »

J’éclatai de rire. Un rire nerveux, ponctué de larmes incontrôlables. C’était beaucoup trop à encaisser. J’avais l’impression d’être l’héroïne merdique d’un roman fantastique au rabais. N’arrivant plus à me contenir, je me laissai aller à ce fou rire tonitruant. Les spectres, perplexes, me regardèrent m’esclaffer, hoquetant des épaules et pleurant à moitié.

« Mais tu vas la fermer ta gueule, espèce de tarée ?! Y’en a qui dorment bordel ! » hurla mon voisin de chambre en tambourinant du poing contre le mur mitoyen.

Son intervention coupa net mon hilarité, et fit même peur aux spectres qui s’immobilisèrent un instant, tournés vers le mur. Il maugréa, son sommier grinça à plusieurs reprises, puis il n’y eut plus un bruit.

Les spectres reprirent leurs marches ponctuées de chuchotements. Je soufflai, essuyai mes larmes du revers de la main et me levai. J’allumai la télévision, à la recherche d’une de ces chaînes à l’écran brouillé et au bruit blanc qui camouflait les voix des spectres. J’avais besoin de calme pour réfléchir.

Mon père m’avait appris à prendre chaque problème l’un après l’autre, à les poser sur papier de manière chronologique, en envisageant toutes les stratégies pour en venir à bout. Je savais qu’il me fallait laisser mes émotions de côté pour me concentrer sur les aspects rationnels. Même si, dans le cas présent, une problématique venue de l’Enfer était loin d’être rationnelle.

Je m’installai sur la table avec le manuscrit et l’ouvris à plat, n’osant pas trop le toucher, pour lire les parties de Roberta et de ma mère.

Celle de Roberta était rédigée dans une belle écriture soignée, presque calligraphiée. Elle y décrivait ses dons, la façon dont elle les avait découverts, quelles étaient leurs limites et les recherches qu’elle avait menées pour les contrer. Il était clair que Roberta avait travaillé son sujet pour gagner en puissance. Elle pouvait déplacer des objets de petite taille, et décrivait ses entraînements pour agir sur des objets de plus en plus gros. Sur ces pages, elle ne boudait pas son enthousiasme en racontant comment elle avait déplacé une voiture alors qu’elle était elle-même en train de conduire. Moi-même, je trouvais l’exploit impressionnant.

La partie de ma mère, en revanche, était sombre. Malgré tout ce qu’elle avait pu me dire sur la chance que nous avions de posséder ces dons, dans ces pages, sa véritable souffrance ressortait. Connaître la mort d’une personne par simple contact avait été un frein pour se faire des amis. Elle décrivait l’entraînement quasi militaire de Roberta, et l’impact bénéfique que cela avait eu sur son don malgré tout.

Cependant, ma mère ne montrait pas le même enthousiasme que Roberta devant le développement de ses capacités. Elle racontait plutôt sa solitude, et à travers ses lignes, je reconnus la mienne. Je regrettai de ne pas avoir su cela plus tôt, et qu’elle n’ait pas voulu m’en parler. Sur la dernière page, je lus sa rencontre avec mon père. Il l’avait cru sans émettre le moindre doute et, auprès de lui, sa solitude avait pris fin. Je souris en lisant le récit de leur premier rendez-vous.

Les premiers rayons de soleil éclairaient la pièce dans mon dos. J’éteignis la lampe de table en refermant le manuscrit, lorsque je sentis quelque chose de rugueux. Je le rouvris pour découvrir que des symboles avaient été gravés dans le cuir, à l’intérieur de la couverture. Ils étaient dorés à la feuille, un vrai travail d’orfèvre.

En passant mon doigt dessus, les symboles s’illuminèrent et se mirent à bouger. Leur forme changea, pour devenir des lettres. Le texte m’apparut en latin, puis s’éclaira en se muant en vieil anglais. Il mit quelques secondes avant de se transformer à nouveau, comme s’il cherchait la langue adaptée à son lecteur. Enfin, les lettres cessèrent de remuer et le texte fut clair :

À toi qui t’éveilles
Courage pour ta quête,
Force dans ton pouvoir,
Foi en ton sacrifice.

Rien n’est vain,
Rien ne s’éteint,
Tant que l’équilibre, tu maintiens.

Soit l’honneur de notre lignée,
Jusqu’à ce que ta garde soit achevée.

De tous les textes, c’était là la seule évocation d’une « garde » qui faisait écho à la mention de Quatre sur ma qualité de « gardien ».

Le texte reprit sa forme initiale lorsque je cessai de le toucher. Je retournai le carnet et palpai les pages à la recherche du système électronique. Il n’y avait rien. Y’avait pas à dire, c’était de la belle sorcellerie.

J’inscrivis sur mon carnet de cours ce semblant de poème, et sur une note autocollante, je consignai les questions encore en suspens : quelle est cette porte ? Pouvoirs = ? Drogue qui limite mes pouvoirs ? Potentiel allié céleste ? Qu’est-ce qu’un gardien ? Connexion avec leur monde ? Leur monde = Enfer ? Belzebuth. Astaroth. Quatre, la chauve-souris géante.

Il ne me restait plus qu’à espérer que Roberta puisse m’aider, assez du moins, pour faire regretter à Quatre ses paroles : « ignorante et inutile », peut-être. Pour l’instant. « Entêtée » ? Tu n’as pas idée, Batman.

Ma montre affichait sept heures trente lorsque Roberta cogna à ma porte. Elle était apprêtée comme pour un dimanche à l’église. Son tailleur-jupe prune enserrait sa taille osseuse, ses talons impeccablement vernis luisaient de trop de cirage, et elle portait le même chapeau à large bord que la veille, ainsi que ses lunettes de soleil malgré la faible clarté matinale. Son entêtant parfum ambré rivalisait avec celui de la cigarette qu’elle avait déjà à la bouche.

J’avais envie de vomir. Je n’aimais pas cette odeur. À l’époque où j’avais rencontré Sasha, elle fumait elle aussi. Quand sa mère l’avait appris, elle lui avait assez remonté les bretelles pour lui faire passer cette sale habitude.

Roberta resta sur le pas de la porte à me jauger d’un regard hautain, la tête haute, une main sur la hanche, l’autre tenant coincée sa cigarette longue entre ses phalanges. Elle avait des airs de pin-up sadique. Ou de dominatrice. Je ne savais pas encore quoi en penser.

« Contente de voir que tu es levée et que tu ne traînes pas au lit comme tous ces fainéants d’adolescents. »

Mes yeux s’écarquillèrent. Un simple Bonjour aurait suffi.

« J’espère que tu as préparé tes affaires, reprit-elle d’un ton dédaigneux. Tu seras gentille de les mettre dans le coffre de la voiture avant de partir, nous rendons les chambres ce matin. Il est hors de question que je passe une nuit de plus dans ce trou à rat.

— Je n’ai que mon sac.

— Tant mieux. J’ai besoin des clés de la chambre et de la maison, je te prie, dit-elle en tendant la main. Tu me rejoindras chez vous après tes cours.

— Après mes cours ? répétai-je, surprise.

— Tu ne comptais quand même pas rester enfermée dans cette chambre miteuse toute la journée, j’espère ? La vie ne s’est pas arrêtée, jeune fille. Tu dois aller au lycée et moi, j’ai à faire. Je m’en vais rendre visite à ta mère. Et, reprit-elle d’une voix forte alors que j’allais protester, je ne souhaite pas que tu viennes. Tous ces établissements sont sordides et tu n’as pas besoin de voir ça. Crois-moi. Je vais chercher un moyen pour la sortir de là. Les clés, s’il te plaît », insista-t-elle en avançant sa main. 

Son sourcil relevé dépassait de ses verres fumés. Elle attendait que je m’exécute. Je ramassai à la va-vite les livres étalés sur la table, attrapai ma chemise et mon blouson sur le dossier de la chaise et enfilai mes bottines. Son pied martelait le sol avec impatience. Sans prendre le temps de lacer mes chaussures, je sortis de la chambre tout en fouillant nerveusement dans ma poche à la recherche des clés pour les lui donner. Elle referma ses ongles manucurés de rouge sur les deux jeux.

« Allons, ne traînons pas, jeune fille. »

Roberta referma prestement la porte. Ses talons claquèrent jusqu’à la réception. Mon baluchon en vrac dans les bras, la ceinture pendante autour de ma taille, j’espérai n’avoir rien oublié à l’intérieur. Il était sept heures quarante. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Roberta était impressionnante.

Sa Mustang vrombit sur le parking, faisant trembler toutes les fenêtres alentour. Je tentais de finir de m’habiller quand un crissement de pneus de freinage d’urgence m’interpella. Grillant la priorité, Roberta venait de manquer de peu de se faire emboutir. L’autre voiture klaxonna avec fureur. En guise de réponse, ma sympathique grand-mère brandit son majeur par la vitre.

« Connaaaaaard ! » hurla-t-elle en accélérant.

J’étais sidérée. C’était donc ça, ma grand-mère.

Une vibration dans la poche arrière de mon jean me fit sursauter. La photo de Sasha, saoule, avec sa touffe de boucles noires en houppette sur le haut du crâne et ses lunettes en travers, s’afficha sur l’écran. Je laissai tomber mon barda et décrochai.

« Enfin tu réponds ! On était mortes d’inquiétude avec les filles ! 

— Excuse-moi.

— Non, pardon, dit-elle plus doucement. Tu n’as pas à t’excuser, c’est moi. Je te gueule dessus alors que… On a appris ce qu’il s’est passé. Je suis désolée, c’est tellement… Je ne sais pas trop quoi te dire, à part que tu es la bienvenue à la maison. Mes parents m’ont dit de te dire qu’il y a une chambre pour toi si tu as besoin. »

Le téléphone coincé contre l’épaule, je rangeai mes affaires en prenant soin de cacher le manuscrit au fond du sac et de le recouvrir avec mes livres.

J’aurais préféré aller chez Sasha plutôt que de retourner dans la maison de John avec Roberta, mais je ne voulais pas m’imposer. Sa vie de famille était déjà assez compliquée comme ça avec son père qui avait du mal à se déplacer avec son fauteuil.

La ville était effervescente de commerces et d’entreprises florissantes, mais les transports en commun n’étaient toujours pas adaptés pour les personnes à mobilité réduite. Sa mère n’étant pas souvent à la maison, elle avait usé de son statut d’officier fédéral pour lui obtenir une dérogation sur un permis probatoire. Sasha avait ainsi revêtu la casquette de chauffeur particulier et accompagnait son père à ses rendez-vous médicaux sur son temps libre. Je ne voulais pas m’imposer dans son monde déjà bien rempli.

Sans compter que, après ce que j’avais découvert cette nuit, il me tardait d’avoir une longue conversation avec Roberta. Elle était la seule à pouvoir m’aider face au monstre infernal qui était à ma recherche. Tant que je n’aurais pas trouvé un moyen de lui échapper, mieux valait pour Sasha et les autres de se trouver loin de moi.

« Merci, mais ça va aller, tentai-je de la rassurer, ma grand-mère est arrivée hier matin pour nous rendre visite. Elle est, pour ainsi dire, tombée à pic. Je vais rester avec elle pour le moment.

— Je comprends. Mais si tu changes d’avis, surtout n’hésite pas, OK ? Et si tu as besoin de quoi que ce soit, on est là avec les filles. Tu n’es pas toute seule, Persy. »

Je nouai ma chemise autour de la taille en soupirant. Je ne le voulais pas, mais je devais être seule. Pour leur bien, pour qu’elles ne soient pas un dommage collatéral comme l’avaient été John et Matt. Il fallait que je les tienne éloignées, au moins jusqu’à ce que j’en sache plus. Je me grattai la tempe en réfléchissant à un moyen de préparer ma sortie sans l’inquiéter de trop.

« Merci Sasha. Je vais devoir régler pas mal de choses dans les prochains jours… Tu sais, pour la maison, notamment, et puis le lycée, donc je risque de ne pas trop être joignable. Mais pas d’inquiétude, OK ? Dès que la situation sera plus… claire, je t’appellerai.

— C’est normal, oui, bien sûr. Tu m’appelleras quand tu te sentiras prête. »

Si je suis toujours en vie, plutôt. Je la remerciai encore et raccrochai le cœur lourd. Mon téléphone affichait plus d’une dizaine de messages de Sasha, Élise, Jade et même Max, qui n’était pourtant pas férue de technologie. J’étais reconnaissante de les avoir pour amies. Je souris devant l’écran.

Prenant une grande inspiration, je me répétai « ça va aller » tout au long du chemin vers le lycée.

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