Ap 15 : « saleté de sale fouine fouilleuse de sac »

Inutile de préciser que je ne mis pas un pied en cours. Non seulement je n’avais pas fini ma lecture du manuscrit, mais je manquais cruellement de sommeil. Je ne voulais pas risquer de me retrouver à la merci de Belzebuth dans sa forêt maudite… ou de prendre des heures de colle pour m’être endormie en classe. Au choix.

J’avais désormais des préoccupations un poil plus importantes que mon éducation, n’en déplaise à Roberta. Si elle arrivait à agir comme s’il ne s’était rien passé, tant mieux pour elle. Moi, je n’y arrivais pas.

Sur l’avenue menant au lycée, à l’angle d’une ruelle sordide qui débouchait sur le parc Shuswap, se trouvait un diner très prisé des élèves de Fraser High, mon lycée. Sauf à cette heure-ci, évidemment. Je m’installai sur une des banquettes au fond de la salle et commandai un café. La serveuse était aussi cernée que je devais l’être. J’attendis qu’elle reparte dans les cuisines pour sortir le manuscrit.

La clochette tinta, annonçant l’arrivée d’un nouveau client. Je défis mes cheveux et les laissai tomber sur la table pour cacher ma lecture. L’homme me sourit aimablement, avant de s’installer sur la banquette d’en face, dos à moi. Je soufflai.

Le rapport de Quatre avait fait naître en moi une paranoïa lancinante. Je savais qu’il me surveillait, mais sous quelle forme ? Cet homme venu boire un café en lisant le journal du matin, cette serveuse éreintée par l’accumulation de ses shifts[1], ce passant à l’arrêt de bus en face, ou peut-être même un camarade de classe. Je n’avais aucun moyen de le savoir.

En attendant, tout ce que je pouvais faire se limitait à déchiffrer le manuscrit familial et espérer qu’il m’apporte des réponses. J’ouvris mon sac, sortis mon épais manuel d’histoire et camouflai le manuscrit à l’intérieur de ses pages pour le lire sans éveiller les soupçons.

Je remontai jusqu’aux écrits de mon arrière-grand-père, prématurément abandonnés à cause de son internement. Passé ce feuillet, les autres étaient rédigés dans un langage bien trop désuet pour que je puisse comprendre. Sur trois générations, aucun n’avait eu de capacités similaires aux miennes. Télépathie, télékinésie et enfin, divination.

Ma mère m’avait dit qu’il était temps qu’il me revienne. Ce fut ce souvenir qui me décida à prendre un stylo. J’aplatis un des derniers feuillets vierges et inscrivis mon nom en haut de la page. L’encre s’illumina de reflets d’or, et le mot Passeur apparut un bref instant à côté de mon nom, avant de disparaître.

Alarmée par cette magie inattendue, je jetai un œil furtif à la salle, mais personne ne semblait l’avoir remarqué. Les seuls clients du restaurant bavardaient ou lisaient, et la serveuse était occupée à refaire ses carafes de café. Je passai mon doigt sur mon nom, et celui-ci s’illumina à nouveau : Perse Evans — Passeur.

Quatre avait raison sur la nature de mes pouvoirs. Prise d’un doute, je remontai dans les feuillets précédents. Le mot Oracle s’illumina à côté du nom de ma mère, et Architecte pour Roberta. Je fronçai les sourcils.

Ma mère pouvait voir l’avenir et la mort des gens qu’elle touchait, alors cette qualification d’Oracle était assez logique. Roberta avait pu déplacer les objets selon sa volonté. Architecte ? Pourquoi pas. Mais un Passeur ? Moi ? Et puis d’abord, c’était quoi, un Passeur ? Je replongeai dans le manuscrit. Parmi les autres dénominations de mes ancêtres, je notai Sentinelle, Guide, ou encore Juge.

La clochette tinta plusieurs fois de suite, interrompant mes recherches. Plusieurs groupes d’élèves venaient d’entrer pour déjeuner. J’avais oublié que les classes de niveau avancé de mon lycée finissaient leurs cours plus tôt le lundi.

« Tu n’es pas venue en cours ce matin… »

Je levai la tête vers cette voix doucereuse. Gabriel. Pour une fois, il n’arborait pas le grand sourire hypocrite qui me donnait envie de lui faire avaler ses molaires. Il avait un air contrit. Finalement, c’était pire.

« J’ai appris pour ta famille. Toutes mes condoléances. »

Je forçai un sourire. Depuis sa première apparition, et ce, sans raison particulière, je l’exécrai. Plus je le voyais, plus je rêvais de l’étouffer avec les manches nouées de son pull qui pendaient mollement sur son torse.

« Si jamais tu ressens le besoin de parler à quelqu’un, je suis là. Je suis de bonne écoute. »

Je serrai les dents, retenant ce que j’avais réellement envie de lui dire : « Je n’ai pas particulièrement envie de parler de ça, et encore moins avec une saleté de sale fouine fouilleuse de sac, et qui se montre beaucoup trop intéressée par moi, alors que ma copine Élise, la plus belle et la plus gentille du monde, lui fait les yeux doux ». Avec une insulte salée en prime. La ponctuation, c’est important.

Pourtant, je retins mon sarcasme et répondis un simple « merci ».

Le grand blond aux boucles parfaites et à l’exaspérant sourire triste attendait visiblement un mot supplémentaire de ma part, mais je n’avais pas d’autre amabilité en stock. J’avais tout donné avec ce merci.

Je commençai à perdre patience à le voir planter devant moi, quand une voix monocorde s’éleva en arrière. Les yeux de Gabriel s’arrondirent, et une goutte de sueur perla sur sa tempe. Il arborait l’expression d’un arachnophobe pris dans une toile.

« Tu permets ? »

Loki, le maigrichon du couloir avec ses Ray-Ban toujours sur le nez, se tenait debout derrière lui, une tasse de café à la main. Gabriel se retourna lentement. Loki but une gorgée, le regard fixé sur lui, puis désigna la banquette libre en face de moi d’un mouvement de tête. Les élèves avaient pris d’assaut toutes les tables. D’un signe de la main, je l’invitai à s’asseoir. Cet accord entre nous constitua une barrière pour Gabriel, qui laissa tomber sa tentative de copinage et rejoignit son groupe en claquant la langue.

« Il ne m’apprécie pas beaucoup », dit Loki de son habituel ton neutre.

Je pouffai, puis retournai à ma lecture.

L’ambiance à la table était agréable. Loki, ou quel que soit son nom, scrollait sur son téléphone en silence. Ce n’était pas un causant, contrairement à Gabriel qui parlait pour rien dire.

Dissimulée par mes cheveux longs, je ne pus me retenir de le zieuter en douce. L’angle de sa mâchoire saillante descendait sur la pointe de son menton en une ligne concave. Avec ce front haut et ce menton fin, son visage formait un cœur. Ses cheveux bruns ondulaient dans un fouillis de mèches posées sur la monture de ses lunettes. Il était plutôt mignon. Il porta la tasse à ses lèvres et je pus apercevoir qu’une de ses canines, proéminente, chevauchait ses dents en diagonale. Sa tasse resta en suspens. Je n’avais pas besoin de voir ses yeux pour savoir que je venais de me faire griller.

Je replongeai la tête dans mon manuscrit camouflé en faisait mine de rien. Quelques minutes plus tard, le restaurant s’agita. L’heure du déjeuner était arrivée à sa fin, et tous reprirent le chemin du lycée. Le maigrichon rangea son téléphone dans sa poche et prit son sac. Au moment de se lever, son regard s’attarda sur moi.

« Tu tiens ton livre à l’envers.

Hein ? Ah. Oui… »

Je ne m’en étais pas rendu compte. Il devait me prendre pour une idiote. Bravo, Persy.

« On se verra en cours », dit-il en quittant la table.

Un peu confuse, j’acquiesçai d’un signe de tête. Nous n’étions pas dans la même classe. Il était dans celle de Jackson, le petit copain de Sasha.

Je le regardai s’éloigner en plantant les mains dans les poches. Il paraissait encore plus maigre dans ce pull à capuche trop large et ce jean moulant, mais ça lui allait bien. Ma dernière image de la soirée, avant que je ne m’endorme lamentablement devant le feu de bois, avait été celle de cette nana jouant avec ses cheveux. Comment s’appelait-elle, déjà ? Ah, oui : Nola.

Je me mordillai un ongle en me demandant comment cela s’était fini entre eux…

La maison était telle que je l’avais laissée en partant. Rien n’avait bougé. J’avançai lentement jusqu’à la cuisine, mais ne pus poser un pied dans la salle à manger. Mon corps se figea, et des tremblements me secouèrent de la tête aux pieds.

Le souvenir de leurs corps étalés sur le sol s’immisça dans mon esprit dans un flash sanglant. Je déglutis. Ma respiration s’accéléra alors que je revoyais la main de Matt accrochée à la nappe. Je dus me faire violence pour tourner les talons et monter à l’étage.

Une fois devant la porte de ma chambre, j’hésitai. Ma main tremblait au-dessus de la poignée. Un maigre bruissement provenait de derrière cette porte. Le vent, peut-être. Ou autre chose… Quelque chose de vivant et qui ne devrait pas l’être… Je secouai la tête pour chasser ce souvenir et décidai de m’installer dans la chambre de Matt. Ça va aller, me répétai-je en posant mon sac sur son lit. Ça va aller

John avait peint ma chambre en mauve et mes meubles en noir pour que je m’y sente bien, mais je n’avais jamais trouvé la motivation de la décorer. Elle était restée sobre, impersonnelle. Matt, lui, avait des posters collés jusqu’au plafond. Des photos de ses amis, d’une ancienne petite copine et des tickets de concert de rock étaient punaisées un peu partout, dans un patchwork aléatoire qui recouvrait les murs bleus. Sa chambre était une criante ode à la vie.

Je parcourus la pièce, voyageant à travers les vestiges de son existence. Sur une étagère étaient disposés ses trophées de football, une collection de casquettes et de fanions de son équipe universitaire, ses diplômes et livres de science-fiction préférés.

Très tôt, on m’avait collé une étiquette de freak[2], et mise à l’écart. Matt, en revanche, avait réussi le pari d’être accepté dans tous les clans : il était le quaterback[3] geek, premier de sa promotion, adepte de blagues de vestiaires douteuses, aussi gentil que bourru. Tout le monde l’appréciait. Je regrettais de ne pas avoir eu plus de temps avec lui. Il me manquait.

« Ah, te voilà enfin. Je ne t’ai pas entendu rentrer, m’apostropha Roberta en passant devant la porte, un lourd carton dans les bras. Je me suis installée dans la chambre du fond, celle qui avait les crucifix et les imageries bigotes accrochées un peu partout. Vu la couche de poussière, elle n’a pas été occupée depuis un moment alors je me suis permise. Je dépose tout ce bric-à-brac au sous-sol et je suis à toi. Je nous prépare du thé. Nous avons beaucoup de choses à nous dire. »

J’acquiesçai en sortant le manuscrit de mon sac. Il fallait que je me change, aussi. En chemin vers la salle de bain, j’aperçus au fond du couloir, la chambre de Seth baignée de lumière. Je n’avais toujours pas eu de ses nouvelles.

Après m’être passé un peu d’eau sur le visage, je pris mon téléphone et composai son numéro. Il n’y eut pas de sonnerie. Je tombai directement sur la messagerie.

« Seth, c’est Perse. Je ne sais pas si tu as eu la police au téléphone, mais ton père et… »

J’hésitai. Si l’officier n’avait pas réussi à le joindre, lui laisser un message annonçant la mort de sa famille n’était pas la meilleure chose à faire. Surtout venant de moi, l’élément rapporté, qu’il connaissait à peine.

« Rappelle-moi dès que tu écouteras ce message, s’il te plaît. C’est important. »

J’ouvris le placard de Matt, qui regorgeait de chemises à carreaux que j’adorais lui emprunter. Les portes à persienne frottèrent contre la moquette et se bloquèrent sur une boule de tissu restée à terre. C’était la dernière chemise qu’il avait portée. Je la pressai entre mes doigts, humai son odeur boisée, puis l’enfilai sur mon débardeur de la veille et descendis à la cuisine.

Roberta déposa la théière et les tasses sur un plateau qu’elle porta au salon. Elle s’installa au milieu du canapé, les genoux serrés et penchés sur le côté avec distinction, la sous-tasse dans une main, la tasse dans l’autre, les doigts relevés avec une grâce désuète. Avec ses cheveux blancs coiffés en larges vagues étudiées et ses longues rangées de colliers de perles, elle était une caricature de bourgeoise dans un soap-opéra mexicain.

À tout moment, je m’attendais à ce qu’elle m’annonce que j’étais en fait l’héritière d’un empire pétrolier, ou la princesse cachée d’une contrée oubliée. N’importe quoi qui serait moins funeste qu’être poursuivie par Belzebuth en personne.

« Comptes-tu rester debout encore longtemps ? Assieds-toi. Ta mère a demandé mon aide, mais sans m’exposer aucun détail.

— Tu as pu la voir ? m’exclamai-je en me redressant.

— Assieds-toi, je te dis. Ce n’est pas un sujet que je souhaitais aborder, mais oui. J’ai pu la voir.

— Comment va-t-elle ?

— Aussi bien que possible, je suppose. Tout du moins, dans son malheur, elle a eu de la chance. Elle arrive encore à marcher et à manger, et l’établissement est bien plus acceptable que je ne l’avais imaginé. Elle y est bien traitée, tu peux être rassurée sur ce point.

— Quand est-ce que je pourrais la voir ? 

— Jamais, trancha-t-elle sans appel. J’ai fait le nécessaire. Je suis sa seule visite autorisée. »

J’eus l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds. Mes yeux me piquaient autant que ma main me démangeait. Je serrai le poing.

« Tu as fait… quoi ?

— Je l’ai fait pour te préserver. J’ai été à ta place autrefois. Mes cauchemars à propos de mon père dans cet hospice sordide n’ont jamais cessé. Tu n’as pas besoin de passer par là et de la voir dans cet état, crois-moi.

— Mais…

— Ta mère est entre de bonnes mains, c’est tout ce qui compte.

— Mais… qu’est-ce qu’elle a ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ? On doit bien pouvoir faire quelque chose pour l’aider, non ? m’emportai-je peu à peu. 

— Ta mère a été vidée de son âme, voilà ce qu’il s’est passé, déclara-t-elle froidement. Seuls ses pouvoirs maintiennent son corps en activité. Même si, à part répéter en boucle que la porte doit rester fermée, et dessiner des cercles à la craie sur les murs, elle ne fait pas grand-chose d’autre. »

Roberta but une gorgée de thé, retroussa les lèvres de déplaisir, puis ajouta un carré de sucre. J’avais du mal à croire qu’elle pouvait être aussi impassible face au sort de sa propre fille. Je serrai les dents en la regardant touiller sa tasse. Elle m’avait privée de ma mère.

« Ceci n’étant pas une affaire sur laquelle nous avons un quelconque contrôle, parlons plutôt de celles sur lesquelles nous pouvons agir. En quoi as-tu besoin de mon aide ? »

Ravalant mon animosité, je lui exposai tous les évènements de la semaine passée. Elle était dubitative face aux spectres ayant la capacité de s’incarner dans notre monde, mais mon récit l’intrigua au fil des détails. Du sang que j’avais régurgité sans raison, à la mort que j’avais expérimentée de près ; de mes voyages dans cette forêt fantomatique à ma rencontre avec Belzebuth, Roberta m’écoutait avec une attention croissante. Le rapport de la créature ailée la figea.

Je terminai mon exposé par le manuscrit, ses accès de magie, et le dessin de ma mère qui portait la fameuse annotation. Son visage se ferma. Elle me demanda de lui montrer le manuscrit. En l’ouvrant sur la première page, elle retint son souffle et passa ses doigts sur les symboles. Rien. Elle s’y reprit à plusieurs fois, caressa, puis frotta avec un agacement mal dissimulé les symboles gravés. Elle finit par perdre patience et me rendit le manuscrit.

« Montre-moi », m’ordonna-t-elle de ses lèvres pincées, sceptique.

Le simple fait de prendre le livre entre mes mains le fit s’illuminer, et le texte s’afficha. Je le tournai vers elle. Roberta leva le menton, plissa les yeux, et se pencha quelques millimètres de plus. Elle le lut à voix haute, avant de déclarer d’un ton hautain que ce n’était rien d’autre qu’une poésie de bas étage, une introduction lyrique ensorcelée pour le plaisir, voire même, un exercice quelconque de la part d’un de nos ancêtres. J’entendis ses mâchoires grincer.

« Je n’ai jamais entendu parler de garde ou de gardien, et cela n’a aucun sens. Nous sommes des sorcières. Nous l’avons toujours été. Que Cassandre ait refusé cette appellation ne m’étonne pas d’elle. Toujours à vouloir diminuer les ambitions des autres… », persiffla-t-elle.

Ma mère ne s’était pas trompée : Roberta était égotique, aigrie, et elle avait la rancœur tenace. Elle s’attarda un moment sur le portrait au fusain, puis se leva faire le tour du salon, portée par une intense réflexion. 

« Comment as-tu dit qu’elles s’appelaient déjà, ces deux autres créatures que tu dis avoir vues ?

— Quatre et Astaroth. »

Roberta maugréa en sortant de son sac un livre imposant. Elle l’observa un instant, hésita, puis me le tendit. Ce truc pesait une tonne.

« J’espère que tu te trompes, souffla-t-elle. Mais on n’est jamais assez prudentes. »

Sur la couverture du pavé, une enluminure encadrait le titre : Lemegeton Calvicula Salomonis & Pseudomonarchia Daemonia. Je fronçai les sourcils.

Ayant grandis avec les romans d’Harry Potter, ou des séries et films plus sombres, j’étais prête à croire qu’une partie de ces histoires pouvait avoir un ancrage dans notre réalité, mais là, cela ressemblait plutôt à un scénario de film d’horreur de série B. Sasha serait extatique.

Je feuilletai le livre jusqu’à un paragraphe mentionnant Astaroth. L’illustration d’un homme laid et difforme, chevauchant un dragon et armé d’une vipère, si éloignée de la créature guindée en costume trois-pièces que j’avais vue, finit de me convaincre que tout ceci n’était que de la connerie.

Pourtant, je ne pus m’empêcher de jeter un œil au paragraphe de Belzebuth, désigné comme le chef suprême des Enfers et Seigneur des mouches. Il était écrit qu’il avait été un ange rebelle qui avait accompagné la chute des mauvais anges. Anges ?

Je parcourus chaque encart de description : ancien ange, chérubin, ange déchu, trônes. Leurs illustrations ressemblaient à celles de démons. Ils étaient tous hideux, monstrueux et repoussants. Pourtant, même si les titres faisaient référence à des démons, ils n’en étaient pas. Je refermai le livre, incrédule. Cette information allait à l’encontre des idées que je me faisais des anges, et je ne pus me résoudre à y croire.

« Allez, ça suffit, j’arrête pour aujourd’hui », déclarai-je en posant le livre sur la table basse.

C’était beaucoup trop moi. Je n’avais qu’une envie : dormir, et oublier tout ça jusqu’à demain. Par habitude, je me préparai une tisane que ma mère avait laissée sur le comptoir pour moi. Elle infusait tranquillement lorsque Roberta huma les vapeurs de ma tasse par-dessus mon épaule.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? s’enquit-elle.

— C’est une préparation pour m’aider avec mes pouvoirs.

— Pourrais-tu me montrer la recette, je te prie ? »

Il ne fallut pas longtemps avant que le carnet vole à travers la pièce, et que Roberta maudisse sa fille par trois fois.

« C’est une saleté d’inhibiteur de pouvoirs ! gronda-t-elle. Comment a-t-elle pu te faire ça ?

Eh, ce n’est pas la peine de se mettre dans un état pareil, temporisai-je. Ça devait m’empêcher de voir les spectres. Je crois, ajoutai-je, mais ça ne marche pas son truc, de toute façon. Par contre ça m’aide à dormir.

— Son truc, comme tu l’appelles, fonctionne parfaitement. C’est son dosage qui n’est pas adapté. Maintenant, tu vas me faire le plaisir de reposer cette tasse. Si tu veux calmer tes nerfs avant de dormir, une camomille fera amplement l’affaire. » 

J’étais indignée par son accès de colère. Ma mère avait fait de son mieux pour apporter un peu de paix, et je lui en étais reconnaissante. De plus, je savais désormais quelle était cette drogue qui limitait mes pouvoirs dont avait parlé Quatre.

Je rajoutai un sachet, touillai le tout en fixant Roberta, et bu d’une traite à la manière de Sasha durant l’Oktoberfest, avant de cogner la tasse sur le comptoir avec un air de défi.


[1] Shift : session de travail effectuée par une équipe

[2] Freak : originellement monstre de foire ou curiosité humaine, devenu une personne n’adhérant pas à la culture dominante.

[3] Quaterback : poste offensif au football américain

Photograph courtesy and permission of James Haefner Photography

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