Ap 18 : « Merdemerdemerde »

Les branches se baissaient pour me fouetter le visage. Mes pas s’enlisaient dans la mousse épaisse. La terre détrempée happait mes pieds. Les racines des arbres se levaient à mon passage, cherchant à me faire trébucher. La forêt était si dense qu’aucun rayon de soleil n’y pénétrait. J’avais froid. La brume me collait à la peau, infiltrant ma chair, gelant jusqu’à mes os.

J’avais l’impression de marcher depuis des heures. Mes yeux s’étaient fermés sur la plaie de mon bras pour s’ouvrir au milieu d’une plaine, au pied d’une tour si haute qu’elle semblait interminable. J’avais foncé vers les bois pour m’y cacher et pour le trouver, lui. Le seul en qui je pouvais placer mes maigres espoirs ici-bas. Les oreilles à l’affût, je recherchais ses chaînes au milieu des bruissements sinistres. La forêt était vivante, et mon passage à travers elle lui déplaisait.

Les bracelets qui étaient apparus à mes poignets pesaient de plus en plus lourd, et mon bras gauche continuait de saigner, ponctuant ma fuite de gouttes carmin. Si je n’étais pas morte, où étais-je ? À intervalles réguliers, un effroyable frémissement survenait, assombrissant le ciel d’une nuée d’oiseaux noirs. Leurs piaillements rauques terminèrent de me glacer le sang.

Au détour d’une percée dans les arbres, la horde de volatiles fondit sur moi. Merdemerdemerde ! Je me jetai sous une souche pour me cacher. Les oiseaux s’enfoncèrent dans les bois, volant au ras du sol dans un escadron synchronisé. Contre mon dos, l’écorce suintait. La mousse se creusa sous mon poids, menaçant de m’avaler. Les racines s’enroulèrent autour de mes membres. Je me débattais en serrant les dents, aussi silencieuse que possible dans cet Enfer vert. Le frémissement de leurs ailes était encore trop proche pour que je sorte de ma cachette.

Je tentai de retirer chaque racine qui entourait mes jambes et mes bras, les arrachant avant que je sois complètement prisonnière de leur emprise. L’une d’elles rampa sur mon épaule, et serpenta sur ma peau jusqu’à trouver son chemin autour de ma gorge. Aux prises avec celles qui restreignaient mes bras, je ne pus m’en extirper à temps.

Je commençais à suffoquer, incapable de retirer les lianes qui se faisaient de plus en plus nombreuses, lorsqu’une main se glissa contre mon cou et les arrachèrent avec une délicatesse surprenante. Les racines se retirèrent, plongeant dans la mousse. Je pris cette main tendue et me relevai, gauche, devant un grand homme brun au regard mélancolique. Il portait un simple pantalon noir en toile. Torse nu, les pieds enfoncés dans la terre, il paraissait jeune. La petite vingtaine. Je le contemplai de haut en bas. Si c’était ça, un dieu de l’Enfer, je devrais peut-être reconsidérer mon envie de fuir ces lieux. Il observa mon poignet ensanglanté en fronçant les sourcils. 

 « Suis-moi, il faut soigner ça.

— Attend ! l’interpellai-je alors qu’il s’éloignait déjà. C’est quoi cet endroit ? Et qui es-tu ?

— Ceci est la forêt de l’Érèbe, et contrairement à tout ce qui t’entoure… je ne suis pas un ennemi », dit-il après une pause.

Avec lui à mes côtés, la forêt cessa de me prendre pour cible et nous marchâmes sans encombre à travers les arbres. Il avançait d’un pas lent, et je restais en arrière à l’observer. Son dos était zébré de cicatrices, que je devinais être d’anciens coups de fouet. Je suivis l’Adonis jusqu’à une clairière baignée de lumière, où le sol moussu céda sa place à un tapis d’herbe.

Entourée par la forêt d’un côté, la clairière était bordée par de larges bosquets de haies et de plantes de l’autre. Au milieu de cette impénétrable rangée botanique s’élevait un gigantesque portail d’or, haut de plus d’une dizaine de mètres. Des lianes mouvantes s’enroulaient autour de ses barreaux, ondulantes et hypnotiques. Au centre de cette percée, un faisceau de lumière descendait du ciel.

« Qui ose s’aventurer sur ces terres sacrées ? »

Une voix rauque et lugubre raisonna, dans un chœur sinistre avec deux autres voix. Un frisson me parcourut l’échine. La peur s’infusa en moi comme une liquide gelé se déversant dans mes veines. Le sol se mit à trembler. Je me retournai lentement, terrorisée. Une énorme tête de loup sortit du fourré, suivie par une patte aux griffes acérées qui déchirèrent la terre. Un frottement métallique familier s’éleva.

La bête était si imposante que le sol vibrait sous ses pas. Le portail d’or ne me parut plus si immense en comparaison. Deux autres têtes entouraient la première, grognant de concert. De son épaisse fourrure noire ressortaient trois yeux rouges incandescents sur chaque tête. Mon cœur se rappela à moi en se serrant dans une pulsation terrorisée.

Le mythique Cerbère, chien à trois têtes protecteur de la porte des Enfers, se tenait devant moi.

« Reprend forme humaine, Sërb. Tu l’effraies. »

La bête se transforma alors, non sans mal, en un homme à la peau brune et aux cheveux noirs qui descendaient jusqu’au creux de ses reins. Âgé d’une quarantaine d’années, son visage était fin. Trois lignes noires tatouées ornaient son menton. Il ressemblait à s’y méprendre à Adam Selpaghen, le garde forestier secwepemc. Ça en était troublant. Il tenait dans sa main une lance décorée de plumes, de pierres, et de crânes d’oiseaux. Ses poignets, ainsi que ses chevilles, étaient prisonniers d’antiques menottes, reliées au grand portail par une lourde chaîne d’or.

« Toi ? s’exclama-t-il en me voyant.

— Les guetteurs la poursuivaient, lui répondit l’Adonis. Elle est blessée. »

Sërb se précipita sur moi. Surprise, je trébuchai. Il attrapa mon poignet sanguinolent et posa sa main dessus. Ses doigts rougeoyèrent. Je sentis ma peau se resserrer sous ce flot de lumière. Des symboles apparurent le long de son bras, incrustés dans sa chair, ardents comme de la lave en fusion. Il était comme moi.

« Je ne suis pas sûr de pouvoir la guérir complètement. Pourquoi t’es-tu infligé ça ? s’inquiéta-t-il.

— Non, non, je n’ai pas… enfin, si, techniquement, mais je ne voulais pas ! C’est à cause de la mouche, elle était en moi, je…

— Bel, grogna soudainement Sërb, me faisant sursauter.

— … Est-ce que je suis morte ? 

— Non, répliqua l’Adonis derrière moi. Pas encore. Et nous pouvons l’éviter. Je vais contacter Cinq. Je reviens. »

Il s’engouffra dans la forêt, nous laissant seuls. Sërb m’invita à m’asseoir, sans lâcher mon poignet. La lumière qui émanait de ses mains fluctuait. Une larme de sueur perla sur sa tempe. Ma plaie se referma, et il ne resta de mon geste irréfléchi qu’une traînée de sang séché sur une pâle griffure.

« Je t’ai vu. Dans mes rêves, soufflai-je.

— Ce n’était pas des rêves. Tu as fait voyager ton esprit jusqu’ici, jusqu’à moi. J’en déduis que tu es un Passeur, un guide pour les âmes perdues. Ton pouvoir te permet de les faire passer vers ce monde, et toi, d’y venir à ta guise. Moi, je suis un Guérisseur. »

Il fut pris d’un vertige, tangua sur ses genoux et posa la main à terre pour retenir sa chute.

« Quand ils apparaissent, nos pouvoirs sont un peu compliqués à maîtriser. Avec le temps, ça s’améliore, mais ils demandent toujours autant d’énergie, concéda-t-il.

— Je ne maîtrise rien pour le moment. Je suis la pire sorcière qui existe.

— … qu’est-ce qu’une sorcière ?

— … quoi ? »

Devant mon regard ébahi, l’autochtone sourit. Comme Quatre avant lui, il était conscient de mon ignorance sur ce que j’étais, et sur mes capacités. J’avais progressé, mais c’était encore loin de suffire. Il se laissa tomber en tailleur à mes côtés, et commença un récit bien différent de celui que m’avait servi Roberta :

« Tu es un gardien, tout comme moi. Nous nous éveillons lorsque l’équilibre divin est en péril. Dès lors, notre don se développe, et il nous est accordé une grande puissance pour pouvoir faire face à la charge qui nous incombe. Nous sommes, en quelque sorte, les garde-fous des Dieux.

— Pourquoi as-tu été… éveillé ?

— Je vivais dans ma tribu, auprès de ma femme et de nos enfants, quand le ciel et la terre se sont ouverts dans une immense faille. Le tonnerre était assourdissant. Les éclairs, aveuglants. Du ciel tombaient des êtres ailés qui s’entre-tuaient, précipitant des mortels innocents dans leur chute. Une guerre divine. Je me suis retrouvé happé dans le Royaume des Morts pour soigner les immortels blessés, pendant qu’Uriel, un autre gardien, protégeait les humains des répercussions des combats. »

Sërb s’assombrissait au fil de son récit. 

« Quand les combats cessèrent, les vaincus furent enchaînés dans les Enfers en guise de punition. Pour s’être rebellés contre leur créateur. Nous pensions que la guerre était alors terminée. J’avais bon espoir de rentrer chez moi, ou du moins, dans ce qu’il restait de ma tribu. »

Il reprit péniblement son souffle.

« Puis la terre fut engloutie par les eaux. Tout se passa si vite qu’Uriel n’eut pas le temps de réagir. Toute vie, à quelques exceptions près, fut rasée de la surface. Ce fut terrible. C’est à ce moment qu’un autre gardien, un parmi les derniers êtres humains encore vivants, s’éveilla. Un Juge. Il brisa les chaînes des infernaux et bloqua l’accès au Royaume des Humains en nous enchaînant, Uriel et moi, les désormais nommés gardiens de la Porte. En récompense, il a été promu au quatrième rang des prétendants au trône des Enfers.

— Toi… et Uriel, vous êtes les gardiens de quelle porte ? demandai-je pour le ramener sur le sujet qui me préoccupait le plus.

— Ce que tu vois là, dit-il en pointant l’immense portail d’or, est la porte des Enfers, l’entrée vers ton monde… qui fut aussi le mien. Il en existe une autre dans la cité de Sion. Depuis le jour de l’enchaînement mutuel, seuls les hauts gradés munis d’une autorisation sont habilités à traverser.

— … Mais qu’est-ce que j’ai à voir dans tout ça, moi ? 

— Belzebuth, l’actuel Commandant des Enfers, m’a empoisonné pour couper mon lien avec la porte et pouvoir l’ouvrir quand bon lui semble. Seulement… je pense que tu t’es éveillée pour prendre ma place. »

Je regardai cette clairière, l’immense portail d’or, puis ses chaînes. Ma vision se brouilla, j’eus des bouffées de chaleur, ma respiration devint erratique, et j’entendis dans ma tête le bruit familier d’un soda qu’on décapsule. Un pop annonciateur d’une crise existentielle majeure.

« Je ne peux pas, murmurai-je. Je ne peux pas, je suis désolée hein, c’est sympa tout ça, et je comprends bien tout ce que tu m’as raconté, mais je ne peux pas, me mis-je à jacasser avec vigueur, en proie à la panique. Je suis trop jeune, je suis encore au lycée, ils ne vont pas accepter que je sèche un trimestre ou deux pour surveiller une porte. Et puis, j’ai mes copines, je sais que je ne les vois pas aussi souvent que j’aimerais, mais on a déjà réservé nos places pour le festival de cet été. Je ne peux pas louper ça, Sasha va m’en vouloir. Non, je… j’ai une vie qui m’attend. Je ne dis pas qu’être enchaîné à cette porte n’est pas une bonne chose, ça l’est, dans un sens, mais ce n’est pas vraiment le genre de plan de carrière que… »

Mon cerveau déraillait. Sërb m’entoura de ses bras alors que je continuais de déballer toutes les raisons qui me traversaient l’esprit pour lesquelles je ne pouvais pas prendre sa place. Des images de ma vie humaine défilaient à toute allure dans mon esprit, et je m’y accrochais désespérément. Je ne voulais pas l’abandonner. Je me mis à penser à tout ce que je n’avais pas encore fait, à tout ce que je laisserais derrière moi, jusqu’à la part de pizza oubliée dans le micro-onde. Je ne voulais pas mourir.

Mon corps était secoué par mes larmes. Je préférais nettement la version de Roberta. J’aurais tout donné pour être à nouveau une sorcière, plutôt qu’un portier de l’Enfer. L’Adonis revint pile à ce moment où ma bravoure était à son apogée. Je pris une grande inspiration, ravalai ma morve et séchai mes larmes du revers de la manche.

Un clic retentit. Sërb se recula. Les bracelets, qui pesaient sur mes avant-bras, se dissipèrent dans une brume. J’étais libre. Le soulagement que je ressentis fut de courte durée. Un cri strident s’éleva dans tout le Royaume, comme une alarme. Le frémissement effroyable de milliers d’ailes tonna au loin.

« Il faut partir au plus vite. Cinq a arrangé la situation dans son Royaume, annonça-t-il en posant sa main sur mon épaule. Son corps est en sécurité, mais elle devrait déjà être dans l’entre-monde.

— Attends ! Qu’est-ce qu’il va se passer ? Je veux dire… pour moi ?

— Soit rassurée : tant que je suis en vie, ton éveil ne devrait pas être complet, répondit Sërb.

— T’as rien de plus rassurant en stock ?

— Je vais chercher un moyen pour t’éviter mon destin. En attendant, Cinq te protégera de son mieux contre Belzebuth. Tu peux avoir confiance en lui. Rentre chez toi et reste en vie. C’est ta meilleure chance, et nous avons besoin de ce temps pour établir un plan. Lucifer va te montrer le chemin. »

Mes pupilles roulèrent vers le grand brun à l’insondable regard. Lucifer. Le plus célèbre des anges déchus était planté devant moi, dans un pantalon en toile beaucoup trop taille basse. Jamais je ne l’aurais imaginé comme ça. Plus rouge, avec de petites cornes sur le haut du crâne, tenant une fourche et hurlant de rire face à une assemblée d’âmes brûlant dans des flammes. Maléfique. Pourtant, lorsqu’il me tendit la main, c’est sans hésiter que je la pris.

Sërb nous ouvrit la porte, qui donnait sur un large chemin de sable. Lucifer m’entraîna sur la droite, dans des fourrés épineux. Je le suivis en bataillant dans les buissons jusqu’à un escalier étroit. Les marches de pierres, recouvertes de mousse, disparaissaient au loin sous une arche sombre de branches. Nous gravîmes la centaine de marches glissantes jusqu’à une percée qui offrait une vue imprenable sur les Enfers. Je m’y arrêtai un instant.

Cette étendue verte était bien loin de l’imaginaire général enflammé et apocalyptique. La forêt occupait les deux tiers de ce monde, et s’ouvrait sur la plaine où j’étais apparue. La tour grise transperçait le Royaume de part en part. Son sommet disparaissait dans les plus hauts nuages de ce ciel d’encre.

« La tour Céleste, m’indiqua Lucifer. Seuls le Roi et les membres du Conseil ont le droit de l’utiliser. Elle relie tous les niveaux des Enfers à la cité de Sion. Dans ton monde, c’est ce que tu appelles un ascenseur, je crois.

— Combien de niveaux y a-t-il ? demandai-je en reprenant la route.

— Il en existe six : la forêt de l’Érèbe, la plaine des Asphodèles, le jardin des Oubliés, le labyrinthe des Châtiments, le Tartare, et le niveau six. »

Un nouveau bruissement d’ailes interrompit mon guide touristique. De la tour s’éleva un nuage noir et mouvant, qui se mêla à celui qui flottait au-dessus de la clairière, avant de foncer dans notre direction.

« Les guetteurs t’ont localisé. Nous devons nous dépêcher. »

Lucifer attrapa ma main et me tira dans cet escalier sans fin. J’avais l’impression que mon bras allait se décrocher. Je ne courais pas assez vite. Le fracas des oiseaux se rapprochait.

« On est encore loin ?

— Non. 

— Ça aurait été plus simple que la porte s’ouvre directement sur mon monde, maugréai-je après m’être cogné le front sur une branche basse.

— Le passage des âmes mortelles se fait uniquement par le Styx, qui débouche sur la plage devant la porte, mais nous risquions de tomber sur Charon. La montagne rouge possède un accès direct, dont je suis le seul à connaître le chemin. C’est le seul moyen de sortir d’ici sans se faire remarquer. »

Je l’écoutais tout en me demandant comment, en gravissant une montagne, nous atteindrions le fleuve situé en dessous. La réponse vint vite, lorsque le frémissement effroyable des guetteurs fut camouflé par le grondement sourd d’une chute d’eau.

Les dernières marches de cet interminable escalier menaient à une immense, majestueuse, étendue d’eau calme à perte de vue. Ce fleuve se précipitait en contrebas dans une large colonne d’eau, haute de plusieurs dizaines de mètres. Si près de cette cascade, le vent et les projections d’eau fouettaient mon visage.

Je cherchai au loin un passage, si tant est qu’il y en ait un, mais le fleuve nous barrait la route. Fallait-il le traverser ? L’eau devait monter jusqu’aux genoux, au minimum. Et le risque de tomber et d’être emporté dans la chute d’eau était trop grand.

Je me retournai vers Lucifer, interrogative. Il pointa un doigt en direction de la cascade. En bas.

« Tu plaisantes j’espère. Si les âmes arrivent par-là, il ne faut pas que je remonte le fleuve plutôt ? dis-je en montrant du pouce l’étendue d’eau calme et rassurante en comparaison.

— L’accès direct se situe sous la cascade », déclara-t-il, implacable.

Sur ce sommet exposé à la vue de tous, ce n’était pas le moment de tergiverser. Si le fracas assourdissant de l’eau masquait celui des guetteurs, mes yeux, eux, les voyaient se rapprocher. Je me penchai, à la recherche d’une échelle ou d’un chemin pentu à désescalader. Il n’y avait rien. Je ne comprenais pas par où j’étais censée descendre.

« Quel est ton nom ?

— Perse. Enchan… »

Je n’eus pas le temps de finir ma phrase. L’ange me poussa avec une force impressionnante, m’envoyant voler plusieurs mètres en arrière. Je vis sa main se lever dans un au revoir, tandis que la cascade m’engloutissait.

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