Ap 22 : « Ça vous ferait mal au cul de vous excuser? »

Après avoir fait un brin de rangement et de ménage pour m’occuper l’esprit et éviter de m’apitoyer sur la maison vide, mes côtes se firent douloureuses et je dus m’imposer du repos. Je m’allongeai sur le canapé un moment. Mon estomac grommela, suivi du chat qui se mit à miauler dans mon dos, assis en hauteur sur le passe-plat de la cuisine.

J’ouvris le réfrigérateur avec espoir. Celui-ci était vide, ou aurait mieux fait de l’être. Privé de courant plusieurs jours durant, l’odeur qui s’en émanait faisait concurrence avec celle du chat. Je jetai son contenu dans la poubelle. Les placards n’étaient pas plus fournis, malheureusement. En farfouillant, je trouvai une vieille boite de biscuits secs, une brique de jus de pomme, une amphore remplie de riz, et des sachets de pistaches. Rien d’assez consistant à se mettre sous la dent, ni pour moi ni pour le tas de poil impatient qui continuait de gueuler.

« Je crois que faire des courses vient de passer en priorité dans la liste des choses à faire, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que tu préfères, pâtée ou croquettes ? »

Je fixais les prunelles sauge du félin.

« Miaou ! »

Évidemment qu’il n’allait pas me répondre autrement qu’avec des miaulements.

Le quartier bourgeois dans lequel John avait investi détenait une épicerie familiale de produits locaux, et d’autres pays et cultures, que j’aimais particulièrement. Elle se situait assez loin de chez nous, mais leurs bagels maison valaient le déplacement. Sauf lorsqu’on était samedi, et qu’ils fermaient la boutique afin de respecter le shabbat.

Je posai ma tête contre la vitre, fixant le panneau « closed » avec amertume. Si le docteur Hussain m’avait affirmé que je pouvais rentrer chez moi, elle avait cependant bien précisé que c’était à la condition de me reposer. Une marche à travers le quartier pour trouver une autre épicerie était tout sauf du repos. Finalement, je me décidai à aller à celle à l’angle de la rue. Elle ferait l’affaire en attendant. Je savais qu’elle pratiquait des prix prohibitifs pour une chaîne, et que la date de péremption de ses produits était légalement un peu trop proche. Mais c’était la seule épicerie à une distance raisonnable de marche, et je n’avais pas la force de prendre le bus pour aller dans un plus grand magasin.

La clochette tinta à mon entrée. Les néons suspendus au-dessus des rayonnages m’agressèrent les yeux. Je n’avais pas assez dormi à l’hôpital, et avais beaucoup trop pleuré pour supporter cette avalanche de lumière artificielle. Je mis mes lunettes de soleil. Voilà qui était mieux. Je pris un panier et rédigeai sur mon téléphone une rapide liste. Je devais aller au plus urgent. Le reste attendrait que je sois capable de marcher une demi-journée entière.

En arrivant dans le deuxième rayon, je tombai sur un autre personnage à lunettes de soleil, et je ne pus m’empêcher de sourire : le maigrichon.

Il se tenait devant le rayon frigorifique, une brique de lait de poule dans la main. Absorbé par la lecture des ingrédients, il tournait et retournait le carton, incrédule. Je pouffai. Il se tourna vers moi. Merde. Ne pouvant me dérober, je le rejoignis et mis une brique de lait de poule dans mon panier, discutant nonchalamment du fait qu’ils arrivaient chaque année plus tôt en novembre, que les fêtes de Noël étaient pourtant encore loin, et que cette marque était bien meilleure que celle qu’il avait entre les mains.

Du babillage inutile, surtout avec quelqu’un d’aussi peu causant que lui. Il ne répondit pas, évidemment, mais changea toutefois de marque. Je lui servis un sourire obligé puis quittai le rayon pour aller me planquer dans l’allée des produits d’hygiène féminine. Une fois seule, je me cognai le front sur une gondole de tampons en coton biologique avec applicateur en bambou recyclable et écoresponsable.

Qu’est-ce qu’il m’avait pris de lui faire la conversation ? Je ne connaissais même pas son nom, et voilà que j’étais partie pour discuter de la pluie et du beau temps comme ces vieux qui vous tiennent la jambe sans raison. Alors que je détestais ça en plus. Ça ne me ressemblait pas.

Il n’avait pas interrompu mon monologue, heureusement, mais je ne me sentais pas moins idiote. Après avoir inspiré longuement à trois reprises, m’être répété que ce n’était pas grave d’être bizarre et que lui était pire que moi dans ce domaine, je penchai une tête suspicieuse dans l’allée d’à côté. Pas de trace du maigrichon. Bien.

Je m’engouffrai dans le rayon des conserves en essayant de retrouver une attitude normale. J’étais fatiguée et j’avais mal. J’étais à bout de nerfs et j’avais hâte de rentrer. Je suivis le rayonnage en prenant quelques boites au hasard. Si j’avais souvent cuisiné avec ma mère, je n’avais jamais fait de courses seule, à part pour acheter des chips ou des bonbons. Une boite de haricots verts, dont l’étiquette était bien trop flashy pour ressembler à des haricots, me rappela les yeux de Quatre. Penserait-il que j’étais lamentable même pour les tâches les plus basiques, comme faire des courses ?

Je secouai la tête pour le chasser de mes pensées. Chaque chose en son temps. D’abord, je devais me remettre sur pieds. Ensuite, je pourrais réfléchir à ce qu’il faudra faire pour rester en vie et loin de Quatre le plus longtemps possible. Une boite de conserve située en hauteur me tira un cri de douleur lorsque j’essayai de l’attraper. Saleté de côtes.

Haletante, je posai la tête contre le rebord froid de l’étagère métallique, en attendant que la douleur s’estompe. Ces côtes cassées n’étaient pas aussi faciles à gérer que je l’avais cru en sortant de l’hôpital. Elles me lançaient à chaque effort, ponctuant ma démarche de piques aiguës, comme si j’étais poursuivie par un sadique du barbecue qui me plantait avec sa brochette en fer à chaque mouvement un peu trop brusque. Je respirai doucement, mesurant chaque inspiration et expiration, comme me l’avait appris le docteur Hussain.

Une main me frôla pour attraper la conserve inaccessible. La tête encore posée sur la barre froide, je regardai le maigrichon la mettre dans mon panier sans un mot. Il avait un grain de beauté sur la joue qui illustrait sa bouche close comme un point d’exclamation, et d’épais sourcils qui surplombaient les carreaux de ses lunettes noires. Il était vraiment mignon. Pas le genre beau gosse, mais il avait un charisme atypique et son calme était communicatif.

J’étais absorbée par ma contemplation quand la poche de mon jean se mit à vibrer.

« Tu ne réponds pas ? »

Dans un mouvement que seule une maladresse de personnage de dessin animé pouvait réaliser, je tirai mon téléphone de ma poche. Il glissa entre mes doigts tel une barre de savon ; je le rattrapai d’une main, puis la vibration me le fit lâcher à nouveau. D’un geste vif, le maigrichon le saisit au vol et me le tendit. Je décrochai, le rouge aux joues d’être aussi gauche.

« Si tu es encore en vie, tape dans tes mains, chanta-t-on à l’autre bout.

— … Max ? »

 Le maigrichon continua son chemin dans l’allée, puis bifurqua dans un autre rayon.

« Prépare ton espace personnel pour l’invasion de demain. Vers deux heures. À plus ou moins dix-huit minutes de retard. Moins un sixième. Jade t’a fait des cookies.

— Je ne sais pas trop si…

— Élise a dit que t’avais pas le choix. Et la main d’Atropos la guide. Mieux vaut ne pas la contrarier.

— … qui ?

— Au fait, les haricots sont périmés. » 

Et elle raccrocha. C’était tout le temps comme ça avec elle. Elle sortait des phrases qui n’avaient pas de sens, ajoutait une information importante au milieu, puis raccrochait sans dire au revoir. C’était Jade qui nous faisait les traductions, bien que, du haut de ses quinze ans, on ne la comprenait pas toujours non plus.

Ainsi donc, les filles viendraient me rendre visite demain.

Je terminai mes courses, pressée d’être à la maison et au fond du canapé. Le caissier soupira en m’indiquant que le paiement était refusé. Je n’avais pas pensé à vérifier combien d’argent il restait sur mon compte bancaire. Pas assez, visiblement. Le caissier s’impatienta. Je finis par m’excuser et quittai le magasin, la tête basse et les mains vides, en maudissant Seth.

En sortant, un homme me bouscula de plein fouet. Direct dans les côtes. Je criai. 

« ÇA VOUS FERAIT MAL AU CUL DE VOUS EXCUSER ? » m’emportai-je contre le passant, qui fit comme s’il ne m’avait pas entendue.

Connard. Je dus m’asseoir un instant sur le trottoir, terrassée par la douleur. Chaque respiration était pénible. Le médecin m’avait prévenue que cela mettrait du temps à se remettre, et que je devais rester sage, patiente, tout ce que je ne faisais pas en ce moment même.

J’avais du mal à me remettre de ce coup involontaire. Épuisée, autant physiquement que moralement, je me demandai si je n’aurais pas mieux fait de rester dans les Enfers, morte. Là-bas, au moins, je n’avais pas mal. Je soupirai en fourrant ma tête entre les genoux. Je m’étais toujours considérée comme téméraire, mais pas courageuse. Aujourd’hui, même ma témérité avait foutu le camp. Il ne me restait qu’une grande gueule de moins en moins imperméable. Je me trouvais pathétique.

« Tiens, dit le maigrichon en me tendant mon sac de courses.

— Quoi ? Mais… pourquoi ?

— Il faut bien que tu te nourrisses. »

Il attendit que je prenne le sac pour partir. Mon « merci » se perdit dans le vent de son indifférence, comme la première fois. Je serrai le sac contre moi, reconnaissante. Je verrai plus tard pour le rembourser. Cet accès inattendu de gentillesse me donna une bouffée de courage.

J’appelai Seth pour lui demander de m’envoyer de l’argent, en lui racontant brièvement ma mésaventure à l’épicerie. Sans surprise, il me coupa tout en s’excusant, prétextant qu’il n’avait pas le temps aujourd’hui, mais que je pourrai le rejoindre demain après la messe. Il avait une visite à faire dans le coin. Il prendrait de l’argent liquide pour me dépanner le temps que le virement soit enregistré. Puis il raccrocha sans plus de cérémonie. Quelques secondes plus tard, je reçus l’adresse par message. De toute la famille Hawkins, il avait fallu que je finisse avec lui. Je soufflai, les nerfs à fleur de peau.

Je voulus prendre appui sur une voiture pour me relever, mais un nouveau pic dans mes côtes me fit retomber sur les fesses. Je réussis à contenir un cri de douleur, le muant en un simple gémissement. Ce n’était décidément pas mon jour. Les mains agrippées sur le rebord du trottoir, je tremblai. Il fallait pourtant que je me lève et que je rentre chez moi.

Je soufflai un grand coup, et me redressai en prenant de l’élan. Un bras compatissant m’aida à supporter une partie de mon poids. L’espace d’un instant, je fus sure qu’il s’agissait du maigrichon, resté dans les parages.

« Laisse-moi t’aider », s’excusa la voix reconnaissable de Gabriel.

Raté. Malheureusement, je n’étais pas en position de refuser son aide. Je m’appuyai sur son bras pour me remettre debout.

« Je te raccompagne jusqu’à chez toi, si tu veux bien.

— … D’accord. Mais s’il te plaît, ne pus-je m’empêcher d’ajouter d’un ton acide renforcé par la douleur, ne me regarde pas comme si j’étais au bord de la mort, ça va me scier les nerfs. »

Étrangement, Gabriel rit. Il passa la main dans ses cheveux blonds, puis cessa net de sourire. Il prit un air sérieux, plissa les sourcils, et ramassa mon sac de course sans me lâcher le coude. Je m’appuyai sur lui. Il était assez robuste pour supporter mon poids.

Sa proximité était dérangeante, mais cette impression s’estompa au fil du chemin. Son visage était plus fermé qu’à l’accoutumée. Ses yeux bleus pétillants s’étaient obscurcis, et sa mâchoire était serrée. À la troisième rue, je me décidai à rompre le silence.

« Je suis désolée, marmonnai-je un peu à contrecœur. Je sais que je ne suis pas toujours très agréable avec toi.

— Ne t’inquiète pas pour ça. Je ne sais pas pourquoi, mais apparemment je mets les gens mal à l’aise. Élise dit que c’est parce que je suis trop beau pour le commun des mortels, sourit-il dans un pincement, visiblement gêné par ce compliment. Mais je crois plutôt que c’est mon éducation qui continue de me mettre à l’écart. Je découvre à peine le monde, à mon âge, rit-il faiblement, et ce n’est pas facile de s’intégrer dans le monde quand on n’a aucune idée de comment il fonctionne. »

Je ne comprenais pas pourquoi il me racontait ça tout à coup, mais je profitais pour lui exposer ma théorie en toute honnêteté. 

« Je t’avoue avoir pensé que tu sortais d’une secte ou d’une famille mormone intégriste. Du genre autarcie complète.

— Tu n’étais pas très loin de la vérité. Sans aller jusqu’à la qualifier d’intégriste, ma famille est… particulière, disons. J’ai étudié dans un pensionnat privé catholique pour garçons, et à la maison avec un précepteur, ce n’était guère mieux. »

Un précepteur ? Comme dans Jane Eyre ? Mais d’où est-ce qu’il sortait ce mec ?

« Chez moi, il n’y avait pas d’électronique, reprit Gabriel, pas d’alcool, pas de livres licencieux, rien qui ne pouvait me préparer au monde tel qu’il est réellement. Je n’avais même jamais bu de café. »

Ses révélations me prirent de court. J’avais dit cela en me moquant, sans imaginer que ça pouvait être vrai. Je me sentis coupable d’avoir été désagréable avec lui. Il était évident maintenant que son sourire n’avait jamais été faux ou hypocrite. 

« Mes parents ont dû partir dans un autre pays pour une mission dans le cadre de leur travail. C’est temporaire, alors j’ai saisi cette opportunité, continua-t-il. Je suis resté, et j’ai changé de lycée pour intégrer le public. J’ai rencontré Élise par hasard, et elle s’est montrée très patiente envers moi. Elle savait que je n’avais jamais fréquenté de filles, alors elle m’a parlé de son groupe d’amies. À tort, visiblement, j’ai pensé que je pourrais… mais j’ai encore des progrès à faire pour arriver à me lier aux autres, il faut croire.

— Au point d’en perdre le sourire ?

— Une fille à la soirée, la blonde quelque peu… extravertie disons, m’a gentiment demandé de ravaler mon sourire niais au risque de me faire casser les dents. J’ai pris son conseil au sérieux. »

Je déglutis. Cette Nola s’était montré encore plus virulente que moi, alors que je trouvais déjà que j’avais exagéré. Effectivement, face à elle, j’aurais cessé de sourire moi aussi. À vie.

En descendant d’un trottoir, je me tordis la cheville. Gabriel me retint me tomber et passa son bras sous le mien. Je me sentis rougir. Je compris ce qu’Élise appréciait chez lui : il était différents des autres garçons. Serviable, bienveillant, galant. Des qualités désuètes, auxquelles je n’étais pas habituée. Elle devait trouver cela charmant, en comparaison avec les autres garçons de notre âge. Le concept du Prince Charmant ne m’attirait pas, mais Élise, elle, se dopait aux romances et aux dessins animés de princesse depuis son plus jeune âge.

Arrivés devant mon portail, il me demanda si ça irait. Je lui souris en guise de réponse, et il lâcha mon bras. Il m’ouvrit le portail, me faisant me sentir plus mal encore. Gabriel essayait simplement de s’intégrer, et j’avais passé mon temps à le rabrouer sans raison, alors qu’Élise avait dû lui vanté nos mérites.

Il referma le portail derrière moi et reprit son chemin.

« Oh, Gabriel ! l’interpellai-je avant qu’il ne parte.

Mmh ?

— Merci. On se voit au lycée ? » 

Il me retourna mon sourire, acquiesça avec une joie évidente, et je rentrai chez moi, les épaules délestées d’un poids. À partir de ce jour, je décrétai que je ferai de mon mieux pour être sympa avec ce cul-béni, pour faire plaisir à Élise qui l’appréciait tant.

Et puis, avec l’Enfer à mes trousses, m’entourer de personnes incroyablement pieuses pourrait peut-être tourner à mon avantage en me donnant un ticket pour le Paradis, qui sait ?

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