Ap 3 : « profites-en pour travailler le galbe de tes mollets »

« Que viens-tu faire ici, Bel ? Je te l’ai déjà dit, je ne peux te faire passer sans autorisation. 

— Oh, je ne suis pas là pour ça cette fois, rassure-toi. J’avais du temps libre. Je me suis dit que cela faisait longtemps que je n’étais pas venu te saluer, voir comment tu allais, si tu ne manquais de rien…

— Oh, et bien, si tu t’es mis à faire dans les politesses sans aucune arrière-pensée pour une fois, un peu de mou serait apprécié.

— Sërb, voyons. À quoi cela te servirait-il ?

— Élargir le rayon de mes balades quotidiennes ? Planifier une randonnée, qui sait ? »

Un raclement de gorge coupa le dénommé Sërb dans son ton faussement affable.

« Une randonnée. Ben voyons, reprit la voix de Bel avec une animosité mal dissimulée. La seule randonnée que je t’autoriserai à faire est celle que tu créeras toi-même en creusant, de tes pas, le sol autour de cette chaîne. Je t’invite même à façonner des escaliers si tu souhaites en profiter pour travailler le galbe de tes mollets. »

Les voix se turent pendant une interminable seconde.

« Que viens-tu faire ici ? répéta Sërb. Réellement.

— Je te l’ai dit : je suis en visite de courtoisie. Et j’avais ceci sur les bras.

— Tu m’as apporté à manger ? Décidément, tu es plein de surprises aujourd’hui.

— Pas la peine de t’emballer. Je t’apporte juste les restes, comme à un bon clebs… »

Un froissement métallique retentit dans mes oreilles. Il était strident, comme un glissement de maillons rouillés. Il fut suivi par le choc brutal d’une chaîne arrivée au bout de sa longueur. 

« Libère-moi et tu verras ce que le clebs… se mit à crier Sërb.

— Du calme… Ce n’est pas une façon de s’adresser à son Commandant, voyons. Où est passée ton amabilité légendaire ? Tu sais très bien que je n’ai pas le pouvoir de te libérer, et puis je te rappelle que ce n’est pas moi qui t’ai enchaîné à ce portail, à l’architecture impressionnante au passage.

— De toute façon, même si tu en avais le pouvoir, tu me laisserais pourrir ici, répondit-il, amer.

— C’est fort probable, en effet. Tu me connais bien, à ce que je vois. Bon, et bien, merci pour cette charmante conversation. Je pose ça là. Profite des restes. »

J’entendis les pas s’éloigner, bruissant dans ce qui semblait être de l’herbe. À ma droite, je perçus l’agitation de la chaîne qui frottait à terre, maillons contre maillons. J’eus le sentiment d’être désormais seule avec celui qui se nommait Sërb.

Il poussa un long soupir avant de se laisser tomber par terre. Cela me surprit, car je sentis le sol vibrer sous mes pieds. Pourtant il n’y avait pas de sol. Il n’y avait rien autour de moi, ou en tout cas, rien que je ne pouvais percevoir. Je m’efforçai de me concentrer, d’ouvrir les yeux, mais rien. Rien en dehors de quelques bribes de sons disparates.

Je savais que je rêvais, pourtant quelque chose en moi criait que je pouvais m’éveiller et ouvrir les yeux, comme si j’étais dissimulée derrière un voile opaque. Il y eut un bruit de mastication, et je me sentis tout à coup aspirée par le vide.

J’ouvris enfin les yeux, pour me découvrir allongée dans mon lit, dans ma chambre, là où tout était à sa place, et où il n’y avait ni Bel ni Sërb… qui qu’ils soient.

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