Ap 36 : « Lâche moi! Lâche moi, c’est un ordre! »

Contrairement aux premiers entraînements avec Roberta, cette fois, je savais exactement ce que je devais faire. M’inspirant des dessins de ma mère, je projetais de créer une boule d’énergie et de la laisser s’infuser de ce noir inconnu, jusqu’à la fameuse porte. La porte vers la porte. Mon objectif était clair. Il ne me restait plus qu’à l’atteindre.

Sauf que je n’y arrivais pas. De ma dernière boule d’énergie était sortie la main pestilentielle qui avait agressé Roberta. À chaque tentative, la peur de la voir réapparaître me prenait à la gorge et me paralysait. J’avais commencé à m’entraîner dès mon retour samedi midi, mais vingt-quatre heures plus tard, mes sphères d’énergie ne dépassaient toujours pas la taille d’une chips et éclataient comme des bulles de savon dès que surgissait le point noir. 

Azazel, qui se tenait à mes côtés au cas où quelque chose essaierait d’en sortir, soupirait bruyamment à chaque nouvel essai raté. Plus je ratais, plus il soupirait, et plus il soupirait, plus je ratais à cause de mon agacement pour ses soupirs. Autant dire que ce n’était pas gagné. Au dixième essai infructueux, je me mis à vomir rouge. J’étais épuisée. Azazel soupira en tournant les pages de son magazine.

« C’est pas comme ça que tu vas y arriver en moins de deux semaines…

— Merci pour les encouragements, c’est très apprécié, grinçai-je en m’essuyant la bouche du revers de la main.

— Excuse-moi, mais comme t’as pas l’air de te donner à fond, je lambine aussi mon enthousiasme. Ça va, ça va, t’énerves pas, ajouta-t-il alors que mes poings rougeoyaient de colère. Eh bien, difficile de nos jours de se fendre d’un avis spontané sans se prendre de suite un taquet.

— Je n’y arrive pas.

— Je vois ça. Mais est-ce que tu sais au moins pourquoi tu n’y arrives pas ?

— … Parce que j’ai peur.

— Exactement. Alors que je suis là pour veiller à ce qu’il ne t’arrive rien, au lieu de profiter de mes vacances, ajouta-t-il un ton plus bas. Tu préférerais peut-être que je sorte de ce chat ? Je vais racler un peu le plafond, et je perdrai en rapidité de mouvement, mais ça se tente. »

Je transpirai, j’étais à bout de souffle et épuisée. Autant faire une pause. Je retournai à la cuisine pour boire un verre d’eau. Azazel grimpa prestement sur le passe-plat et descendit sur les meubles jusqu’à la cafetière.

« Je te fais couler du café si tu veux, mais moi j’arrête là. J’ai besoin de répit.

— T’as surtout besoin de te remotiver. Et si t’allais rendre visite à la vieille ?

— Je ne suis pas certaine que voir Roberta alitée me motive. Je pense plutôt que ça va tuer ce qu’il me reste de moral.

— Pourtant ça ferait un super combo : samedi Cassie, dimanche mamie, et lundi Loki ! Lundi chéri, lundi sexy, lundi…

— OK, c’est bon, j’ai saisi l’idée, merci.

— Tu sais, ça te remettrait sur pied, de jouer au docteur ! D’ailleurs, si tu as besoin de conseils en matière de sexualité infernale pour mettre ton Loki à genoux, je…

— … m’en passerais ! »

Il m’était difficile de me concentrer ou de souffler avec Azazel dans les parages, et le souvenir de l’incident me hantait. C’est ainsi que je me retrouvai à l’hôpital. M’éloigner de ce chat de malheur quelques heures et prendre des nouvelles de ma grand-mère avait une double visée thérapeutique.

Le docteur Hussain portait un hijab à petites fleurs multicolores. Devant mon air surpris, elle se sentit obligée de préciser qu’il s’agissait d’un cadeau de son fils et qu’elle l’avait mis uniquement pour lui faire plaisir. Elle m’accompagna jusqu’à la chambre de Roberta et nous discutâmes en chemin. Elle s’inquiéta de me trouver amaigrie, et me posa un millier de questions sur ma santé. Sa bienveillance me faisait chaud au cœur. J’étais heureuse d’avoir pu la revoir, même quelques minutes.

Devant la porte, elle me pria de ne pas perdre espoir.

« Parle-lui, je suis certaine qu’elle t’entend. Elle sera rassurée de savoir que tu vas bien. »

J’entrai avec appréhension. Elle serait surtout déçue de savoir que mes progrès étaient médiocres.

La chambre était plongée dans la pénombre et dégageait une odeur infâme. Le désinfectant peinait à camoufler l’odeur d’urine et de mort qui régnait ici. Le nez pincé, je tirai les rideaux pour laisser entrer la lumière et fis coulisser la fenêtre jusqu’au mur. Une brise souffla.

Je pris une grande inspiration, chargeant mes poumons de parfums infiniment plus agréables. Il faisait presque beau aujourd’hui. Le ciel était nuageux, mais clair, et nous étions encore dans des températures positives.

Roberta était allongée, les yeux clos, un tube dans la narine et d’autres qui passaient sous les draps. Elle avait beaucoup maigri. Ses pommettes saillantes surplombaient ses joues creusées. On discernait un tracé de veines bleues en transparence de sa peau diaphane, et ses cheveux blancs avaient jauni. Ils avaient remonté le drap jusqu’à son menton.

J’hésitai à m’asseoir près d’elle. Malgré les grands discours d’Azazel, je me sentais coupable. Elle était dans cet état par ma faute.

J’allumai le néon au-dessus du lit et serrai les dents en retirant un morceau du drap pour la découvrir. La peau de son cou était noire. La tache sombre s’étendait sur tout le côté droit, de la pointe de son menton jusqu’au bout de ses doigts. Mes yeux se remplirent de larmes contre ma volonté. Avant de venir, je m’étais promis de ne pas pleurer. Je reniflai en serrant les dents.

Je connaissais mal Roberta, et nos débuts avaient été difficiles, mais elle était ma grand-mère. Il ne me restait plus qu’elle et ma mère, ou du moins, ce qu’il restait de ma mère. Belzebuth allait payer pour ça.

C’était à cause de lui que ma vie et celle de mes proches avaient basculé dans l’horreur. Ma mère, dans son asile, n’était pas mieux lotie que Roberta dans cette chambre d’hôpital lugubre. Il n’y avait pas un vase de fleurs sur la table de chevet, pas un dessin ou un tableau sur les murs. Il n’y avait qu’un lit, une petite table, une armoire vide, une chaise et cette immense fenêtre avec vue dont elle ne pouvait pas profiter.

Seul un crucifix de bois décorait le dessus de son lit, ce qui était loin d’égayer l’ambiance. Connaissant son affection pour ce qu’elle avait appelé les imageries bigotes de Seth, je le retirai et le rangeai dans le tiroir de la table de chevet. Je reviendrais lui apporter des fleurs. De grosses fleurs couleur prune comme le tailleur qu’elle avait si souvent porté.

Je posai ma main sur la sienne. Elle était froide et moite. Au moment où je m’apprêtais à lui parler, la lumière se mit à grésiller et Roberta cligna des paupières de concert avec le néon. L’espoir qu’elle se réveille me submergea. Peut-être avait-elle senti ma main ? Mon cœur s’emballa. Je me penchai au-dessus d’elle, observant le mouvement frénétique de ses paupières. Elles s’ouvrirent brusquement pour dévoiler des yeux intégralement noirs. Je sursautai.

Roberta se redressa dans le lit en élargissant lentement la bouche. Sa mâchoire émit un craquement sourd. Sa langue qui vint mouiller ses lèvres, se déroula sur son menton, puis continua de se déployer sur les draps. Ce n’était pas la Roberta que je connaissais. À moins qu’elle m’ait cachée posséder une langue de plusieurs mètres, non, vraiment, ça ne pouvait pas être elle. Je reculai d’un pas malhabile, me prenant les pieds dans la chaise.

Je revoyais sa tête fatiguée, un café à la main, à me jeter des regards de déception en toisant mes tenues, ou encore lorsqu’elle pestait contre le four qu’elle accusait de tous les maux sans jamais remettre en question ses capacités culinaires. Mon esprit se perdit dans les maigres souvenirs que j’avais construits avec elle, avec la Roberta exigeante et hautaine qui m’avait pourtant dit qu’elle ferait de son mieux pour m’aider, pour me guider, et pour que je ne sois pas en danger. Elle tourna la tête vers moi et le bout de sa langue se dressa tel un cobra prêt à attaquer.

J’étais arrivée trop tard.

Le démon qui l’avait infecté avait pris possession d’elle. Je ne sentais plus mes jambes et l’air avait du mal à entrer dans mes poumons. Mes yeux me brûlaient rien qu’à la regarder changer de la sorte. J’avais vu des démons, des créatures immondes, sauf que cette fois, il s’agissait de ma grand-mère. Il était en elle. Il avait son visage tordu, sa peau fripée, ses mains qui tendaient vers moi comme un appel à l’aide.

Je reculai, me retrouvant acculée à la fenêtre. Sa langue coula en bas du lit et ondula sur le lino, et moi, j’étais incapable de réfléchir. Que devais-je faire ? M’en protéger ? La tuer ? Ou… la sauver ? Je ne savais même pas si, dans son état, il était encore possible de la sauver.

Le bout de sa langue pénétra mon ombre tremblante. Est-ce que je tremblais également ? Je fixai le sol, pétrifiée devant ce serpent muqueux qui se rapprochait. Il rampa dans la forme de ma tête, descendit jusqu’à mon cœur, puis, l’espace d’un instant, j’eus des ailes.

Une immense silhouette noire surgit derrière moi. Elle engloutit mon ombre dans la sienne, l’encadrant de ses ailes de chauves-souris. Des serres se refermèrent autour de mes épaules au moment où la langue de Roberta se propulsa pour m’atteindre. Je me laissai faire, complètement médusée, les yeux rivés sur la transformation infernale de feu ma grand-mère. Tel un poids mort, mes jambes se cognèrent contre le rebord de la fenêtre quand la silhouette ailée m’emporta avec elle dans les airs.

La mâchoire de Roberta s’ouvrit dans un craquement atroce, et d’autres langues sortirent de sa bouche pour se jeter sur moi. Un violent battement d’ailes mit juste assez de distance pour qu’elles ne m’atteignent pas. Je ne pouvais quitter des yeux son visage en pleine transformation. À l’apparition de la troisième langue, son crâne explosa pour libérer la véritable forme du démon.

Mes yeux commençaient à être embués, et mes joues ruisselaient d’incontrôlables larmes. Je savais que je devais me trouver à plusieurs dizaines de mètres du sol, mais je m’en fichais. Mon esprit restait bloqué sur elle. Uniquement sur elle. Rien n’avait d’importance en dehors de Roberta et sa tête infestée de tentacules qui s’agitaient dans tous les sens. Je la vis enjamber le rebord de la fenêtre et escalader le mur de l’hôpital sur ses quatre membres tel un lézard, les tentacules fouettant l’air.

Son image diminuait à mesure où je m’éloignais, portée dans le ciel. Lorsque la fenêtre de sa chambre ne fut plus qu’un vague rectangle au loin, je sortis enfin de ma torpeur et levai les yeux. Les ailes de Quatre étaient déployées comme un planeur. Il volait de plus en plus haut, abaissant ses ailes dans un mouvement hypnotique, sa proie enserrée entre ses griffes. Moi, en l’occurrence. Mon cœur s’emballa. Étouffée par une panique soudaine, je me mis à me débattre et à lui hurler dessus. 

« Lâche-moi ! Lâche-moi, c’est un ordre ! »

Qu’est-ce que je peux dire comme conneries, parfois…

Mon corps était léger. Le vent fouettait mon dos. L’air était glacial à cette hauteur. Je détestais Quatre. Pourtant, à cet instant, je ne souhaitais rien d’autre que d’être près de lui. Plus exactement, je souhaitais ne plus être dix mètres en dessous de lui, dans le vide, à me demander à quel moment j’allais heurter le sol.

À croire qu’il me sauvait juste pour avoir l’honneur de me tuer lui-même. Merde… Et si c’était le cas ?

Il battait des ailes pour se maintenir en vol stationnaire, en me fixant de son insupportable visage impassible. Est-ce qu’il allait réellement me regarder m’écraser ? Mais surtout, dans combien de temps allais-je m’écraser ? J’avais perdu la notion du temps et je n’avais aucune idée de la hauteur à laquelle je me trouvais. J’avais la sensation de flotter, le cœur prêt à exploser, et les organes plaqués contre mes côtes.

Lorsque je vis une toiture d’immeuble passer dans mon champ de vision, je tendis une main désespérée vers Quatre. Il fondit alors sur moi, ailes rabattues. Il tendit la main et m’attrapa au vol. Mes chaussures raclèrent le goudron. Ce fut un shot d’adrénaline pure. Il me hissa, et je me jetai à son cou, juste avant qu’on remonte en flèche vers les nuages.

Cette fois, je ne pouvais pas tomber. Mes bras s’agrippaient si fort autour de sa nuque qu’il n’avait pas besoin de me tenir. Je ne pouvais pas tomber, à moins qu’il ne s’écrase avec moi dans une poussée suicidaire. Pitié, pourvu qu’il n’y pense pas, pourvu qu’il n’ait pas l’esprit aussi tordu que le mien.

« Ne me lâche pas », implorai-je en contractant plus encore mes bras, les yeux fermés par la terreur de cette chute.

Dans un accord tacite, il enroula ses longues mains autour de ma taille et me colla contre lui. Je ne savais pas où il m’emmenait, et je pressentais que la destination n’allait pas me plaire. Mais j’étais soulagée d’être en vie et en un seul morceau. Sa peau était bien plus chaude que je ne l’aurais cru pour un démon. À moins qu’il ne soit un ange lui aussi ? Non. Azazel était froid comme un reptile. Merde. Qu’importe ce qu’il était, tant qu’il ne me lâchait plus.

Nous volâmes ainsi un moment. Mes bras se tétanisaient à chaque battement d’ailes, et plus encore lorsqu’il se redressa. Il y eut un crissement, comme des ongles sur un tableau noir, puis plus rien. Plus de vent, plus de froid. À peine une brise. Il s’était posé.

Je sentis ses bras quitter doucement ma taille. Cramponnée à son cou par la seule force de mes bras, mes jambes pendaient dans le vide. Une longue seconde s’écoula avant qu’il ne se racle la gorge. J’ouvris alors les yeux : nous étions sur le toit de ma maison. Mon esprit n’arrivait plus à suivre. Qu’est-ce qu’on fichait là ? Je pensais qu’il allait m’amener auprès de Belzebuth, ou quelque chose dans ce genre, pas chez moi.

Il se pencha en avant. Mes pieds touchèrent un carré d’ardoise. Je pris le temps d’une longue inspiration pour détendre mes bras aux muscles tétanisés. Quand je me décrochai enfin de son cou, Quatre abaissa ses ailes, me propulsant par la même occasion dans le buisson en contrebas. Je sentis des branches déchirer mon jean sur les fesses, mais l’atterrissage fut presque doux. Quatre resta quelques mètres au-dessus de moi, à battre des ailes sur place en me fixant.

« Nous sommes quittes à présent, c’est ça ? » murmurai-je, certaine qu’il pouvait m’entendre même à cette distance.

Il disparut dans les nuages pour seule réponse. Je pus enfin souffler. Le buisson m’avala alors que mon corps se détendait. J’étais vivante et intacte. Comme pour me rappeler la panique générale et l’adrénaline que j’avais subies sans sommation, je pleurai de soulagement. J’attendis de me calmer pour m’extirper du fourré, tout en guettant le ciel. Il était parti.

« Alors, toujours pas crevée la vieille ? m’apostropha Azazel au moment où je passai la porte. Oh ça va, fait pas cette tête, c’était pour plaisanter. Faut dire que je t’attendais pas si tôt, vu que le dimanche y’a pas de bus. C’est le pompier de l’autre fois qui t’a ramené ? Ou alors tu as recroisé le Don Juan de bac à sable ? Je parie qu’il s’est précipité pour t’ouvrir la portière. Est-ce qu’il avait nettoyé la banquette arrière en prévision ?

— … J’ai pris un taxi, lui servis-je avec un sourire exaspéré. Arrête avec tes idées obscènes.

— Vachement moins palpitant. À quoi bon être humain si tu profites pas de tes pauses pour bais…

— Mer-de ! », hurlai-je depuis les escaliers.

J’étais à peine sortie de la douche qu’on sonna à la porte avec insistance. Un livreur tenait, dans un équilibre précaire, une pile de cartons de pizza si haute qu’elle dépassait de sa tête.

« J’ai douze napoli au nom d’Azazel. »

Je me retournai. Le chat, assis sur la table basse, attendait en ronronnant. Les douze pizzas furent étalées sur la grande table. Une fois la porte refermée, Aza souleva le carton d’une patte et de l’autre, fit glisser une canette de bière pour que je la lui ouvre. Je me demandais comment il se débrouillait sans moi et mes pouces opposables. Je n’avais pas très faim, mais en le voyant engloutir les parts les unes après les autres, je m’en mis une de côté par précaution.

Un bip métallique, aigu et excessivement désagréable, retentit. Un peu comme celui du micro-ondes qui alerte avant d’exploser. Je me levai, mais le chat me retint en levant la patte.

« T’inyètes, ch’est moi, dit-il la bouche pleine. Ch’est la shonnerie de fin des conchés. Je dois rentrer.

— Quoi ? ! Mais… !

— Relax gamine, j’ai encore du crédit de disponible. Je vais prolonger mes congés. Je reviens au plus vite. Au passage, j’en profiterai pour me changer et te rapporter un petit cadeau. »

Il me fit un clin d’œil puis se resservit une part.

« Le coupe-tout ?

— Le trancheur, oui. La seule arme capable de couper tout et n’importe quoi. Comme je te l’ai dit hier, je ne l’ai jamais utilisé ni vu d’ailleurs, mais je pense qu’il doit être quelque part dans l’armurerie. Personne ne l’a utilisé depuis la fin des travaux de rénovation des Enfers, alors si je l’emprunte en douce, ça ne se verra pas. Faudra juste pas oublier de le laisser sur place quand tu auras libéré Sërb de ses chaînes. Sinon Astaroth va gueuler », ajouta-t-il devant ma mine surprise.

Une réflexion sur “Ap 36 : « Lâche moi! Lâche moi, c’est un ordre! »

  1. Pingback: Ap 35 : « Parce qu’ils n’ont pas de pénis. » | Romans de Berg

Laisser un commentaire