Ap 40 : « Vous me dites, si je dérange »

Je dus attendre deux jours supplémentaires avant de recevoir enfin un message d’Azazel. Il m’avait donné rendez-vous jeudi après mes cours, dans le diner du centre-ville. Il était quatre heures, et toujours aucun signe de ce maudit chat. Assise sur la dernière banquette au fond, je guettais son arrivée par la fenêtre.

Je commençais à perdre patience quand un jeune homme d’une vingtaine d’années, sacrément beau gosse, s’assit en face de moi. Mes yeux s’arrondirent lorsqu’il retira sa veste et la posa sur la banquette. Il n’y avait pas beaucoup de clients à cette heure-ci, la majorité des tables étaient libres. Il aurait pu s’asseoir n’importe où, mais c’était en face de moi qu’il s’était posé. Il passa sa main dans ses cheveux et héla gracieusement à la serveuse qui se pressa de venir à notre table.

En lisant le menu, il se mordit la lèvre et nous fûmes deux à soupirer. Elle lui recommanda un espresso italien tourbé qu’ils venaient de recevoir, et le sourire charmeur qu’il lui rendit, avec ces sourcils légèrement froncés, me fit oublier tout le reste. Azazel pouvait être en retard, cela n’avait plus d’importance. Subjuguée par cet inconnu, j’aspirai une longue gorgée de soda en admirant ses merveilleux traits. La serveuse repartit, les jambes en coton, et il se tourna vers moi. Ses yeux bruns pétillaient.

« Bon, commença-t-il avec une voix de velours, mauvaise nouvelle : j’ai pas réussi à prendre le trancheur en partant. »

Je recrachai le soda à sa figure.

« AZA ?!

— Putain ! Tu ne peux pas faire attention ! s’écria-t-il en prenant des serviettes pour s’éponger.

— Aza, c’est toi ?

— Bien sûr, qui veux-tu que ce soit ? Ah oui, c’est vrai que tu ne m’as jamais vu sous cette forme. J’en ai profité pour changer de corps, je ne pouvais plus rester dans ce chat. J’ai été obligé de le mettre au recyclage, et ma demande pour un nouveau corps de chat va prendre du temps. Au moins, ce sera moins étrange de te voir converser avec moi. Plus discret. »

Je le fixai, incrédule. Il n’avait aucune idée de ce à quoi il ressemblait pour le commun des mortels. Toutes les femmes du restaurant se retournaient sur nous, chuchotant et gloussant. Je ne pouvais pas leur en vouloir : j’avais moi-même de la difficulté à le regarder dans les yeux.

Il avait un corps d’un mannequin. Il était grand, mince, avec un regard brun intense, des cheveux châtains soyeux, et deux adorables grains de beauté sur son visage. L’un d’eux bougeait avec grâce au fil des mouvements de ses lèvres fines…

« Allô la terre ? Gamine ? Tu m’écoutes ?

— Excuse-moi, hoquetai-je, soudainement ramenée à la réalité. Tu disais ? »

Azazel fronça les sourcils. Il n’appréciait pas que je ne boive pas ses paroles. Dans sa forme de chat, c’était assez drôle de le voir bouder, mais avec cette apparence-là, c’était beaucoup trop sexy. Je secouai la tête pour tenter de chasser ces idées saugrenues. Ce n’était qu’un physique, un corps d’emprunt. La serveuse posa la tasse devant lui, et resta un instant à l’admirer. Elle repartit en soupirant. Ce nouveau corps allait nous attirer des problèmes, car il était loin, très loin d’être discret comme il le pensait.

« Je disais que je n’ai pas pu ramener le trancheur. Je ne peux pas traverser avec sans une autorisation écrite, signée, et contresignée par Astaroth. Comme je ne voulais pas éveiller les soupçons, il va falloir que tu le fasses. On va donc prévoir un casse.

— Tu veux… dévaliser les Enfers ?

— Juste l’armurerie. Et dévaliser est un peu fort. Emprunter un article inutilisé plutôt. Pas de quoi fouetter un chat. »

Il marqua une pause, guettant ma réaction. Même son sourire d’imbécile heureux était adorable. Les femmes assises au comptoir se mirent à glousser. Je soufflai en me frottant les yeux. J’avais du mal à me concentrer.

« Réfléchis, c’est plutôt une bonne chose, ça te fera un entraînement avant la grande évasion ! Bref, reprit-il en retrouvant son sérieux, en parlant d’Astaroth, quand je suis allé faire ma demande de prolongation de vacances, je n’ai pas eu l’impression qu’il était au courant des plans de Bel alors qu’il est pourtant son lieutenant. Par contre, j’ai appris que Six avait reçu un ordre de mission spéciale venant directement de Bel et que…

Six et Quatre, l’interrompis-je. Ils ont tous les deux été envoyés par Belzebuth pour moi. Dans mon premier rêve, il parlait avec quelqu’un d’envoyer deux émissaires. L’autre avait dit préférer envoyer Cinq, mais tu étais en congé, alors Belzebuth a proposé d’envoyer Six et Quatre à ta place.

Aza écarquilla les yeux et sa tasse manqua de rater la soucoupe.

« Excuse-moi, j’ai dû mal comprendre. Tu peux répéter ? » demanda-t-il en papillonnant des paupières.

Je me rendis compte que je ne lui avais jamais raconté mes rêves des débuts, parce qu’il avait débarqué dans ma vie après que tout ait réellement commencé. Alors, je me lançai.

Il m’interrompit parfois pour me faire préciser un détail, mais resta concentré sur mon récit, hochant la tête dans un mouvement continu. À la fin, il y eut un silence d’une ou deux minutes, avant qu’il n’avale d’un trait son espresso froid.

« Et jamais ça ne t’est venu à l’idée de me parler de tout ça ?

— T’en as de bonnes, t’es toujours vautré sur le canapé à regarder la télé ! T’as pas cessé de répéter que ton seul boulot était de me garder en vie, et que tu t’en cognais du reste ! Alors, excuse-moi de ne pas avoir cherché à prendre le temps de te faire un résumé de l’épisode pilote. »

Aza recommanda un café d’un levé de main. La tête penchée, il évita mon regard jusqu’à ce qu’il ait avalé sa deuxième tasse.

« Tu marques un point, gamine. Je devrais peut-être m’excuser pour ça. »

Ce qu’il ne fit pas. Mais je supposais que cette phrase valait pour excuse. C’était bien son genre.

Azazel semblait mal à l’aise, et je le connaissais suffisamment pour être sûre que ce n’était pas une réflexion sur des excuses à me donner qui le tracassait. Quand je lui demandais, il souffla en regardant le plafond.

« Je vais te faire un résumé aussi, je crois, réfléchit-il. Accroche-toi à ton string et écoute bien. Lorsque le gouvernement infernal fut remanié après la Grande Guerre et le départ à la retraite d’Hadès, il a été mis en place une sorte de Royauté mal foutue, avec un Roi, un Commandant, un Lieutenant et tout un Conseil pour prendre des décisions inutiles. Pour éviter les dissensions politiques, chaque gradé et prétendant au trône fut alors doté d’un numéro, afin de déterminer l’ordre dans lequel ils viendraient à régner en cas de problème. Ces numéros permettent aussi, dans une certaine mesure, de nous classer en fonction de nos aptitudes au combat. Samaël, que tu connais sous le nom de Satan, est le numéro un. Ensuite vient Lucifer, Belzebuth, l’actuel Commandant, Quatre, moi bien sûr, ce taré d’Amon, Astaroth, Baël, Paimon et enfin, Stolas. Ces numéros ne sont pas figés, et chacun peut se voir rétrograder en cas de faux pas. Comme Astaroth lorsqu’il a à nouveau essayé de s’enfuir, même s’il n’a pas perdu sa place de Lieutenant sous Belzebuth, qui est, lui-même, sous les ordres de Samaël. Enfin, ça, c’est la théorie. 

— Attends une seconde, si Lucifer est le numéro deux, pourquoi c’est Belzebuth qui est au commandement ?

Mmh… Je préférerais que Lucifer te l’explique lui-même. Mais bref, ce n’est pas le sujet. Ce que tu dois retenir, c’est que de toute cette joyeuse bande, Amon, le numéro six, est le plus ravagé du cerveau. Vu le niveau des autres, c’est un exploit qui fait froid dans le dos, crois-moi. »

Azazel semblait réellement inquiet.

« Et pour ce qui est de Quatre ? demandai-je en feignant une complète ignorance de la créature que j’avais rencontrée bien trop souvent à mon goût.

— Quatre est un gardien comme toi. »

La mâchoire m’en tomba. Un gardien ?

« Je ne l’ai jamais vu, continua-t-il. Il ne se montre pas aux soirées et ne daigne même pas participer aux réunions du Conseil. M’enfin, Lulu fait pareil alors bon, je ne vais pas le blâmer, c’est vrai que ces réunions sont chiantes à mourir. Bref, je m’égare. Si je me souviens bien, Quatre est un Juge. C’est lui qui a enchaîné Sërb et Uriel aux portes des Royaumes. On ne peut pas dire qu’il soit très solidaire avec votre espèce. Maintenant, il est aux ordres de Bel. C’est son super-larbin, dit-il en mimant des guillemets. Si Bel l’a lancé à ta poursuite, on est doublement mal barrés.

— Ne t’inquiète pas pour Quatre, il ne me fera rien », répliquai-je avant de me rendre compte que je venais de me vendre.

Devant son étonnement, je dus me résoudre à lui raconter ce qu’il s’était passé entre Quatre et moi, sans rien omettre cette fois. Plus de secrets.

« Je voudrais juste vérifier que j’ai bien tout suivi, parce qu’avec toi, c’est pas facile, dit-il en pinçant l’arête de son nez délicat. Tu es en train de me dire que tu t’es retrouvée au milieu d’un affrontement entre deux ennemis qui cherchaient tous les deux à te buter, et toi, prise d’une… soudaine… on ne sait même pas quoi, tu as porté secours au pire des deux. Est-ce que c’est bien ça ?

— Je ne lui ai pas porté secours, je l’ai poussé hors de mon chemin. Il s’avère que ça l’a sauvé au passage. Et puis même, je n’ai pas eu l’impression qu’il était là pour me buter. Écoute, insistai-je devant son scepticisme, j’ai fait ce que j’avais à faire pour rester en vie, et puis c’était… instinctif. Et payant, en fin de compte. Il me l’a bien rendu à l’hôpital.

Mmh. Tu vas aller loin dans la vie toi. Pas longtemps, mais loin. »

Il leva un sourcil en volant le fond de mon soda qu’il avala avant que je n’aie eu le temps de protester. La serveuse revint remplir le verre et en apporta un autre en me lançant un regard courroucé et jaloux. Si seulement elle savait ce qui se cachait sous cette apparence d’apollon… Pas sûre qu’elle soit transcendée face à ce buffle bleu.

« Bon, si tu penses que tu n’as rien à craindre de Quatre, retirons-le de l’équation, lâcha-t-il de mauvaise grâce. Il n’a peut-être été envoyé que pour te garder à l’œil. En espérant toutefois que tu aies raison, car s’il a été humain autrefois, aujourd’hui ce n’est qu’un lointain souvenir. La rumeur le présente comme un tueur froid et inflexible, et son numéro le confirme. Il a dû saigner un paquet d’anges pour en arriver là. »

Il but une gorgée de soda avant de reprendre, les sourcils froncés par ses réflexions.

« Dans tous les cas, il reste Amon, et lui, je le connais bien. C’est un ancien dieu alors méfiance. Il doit te tourner autour, prêt à t’attaquer au bon moment, et le lycée est le lieu parfait pour ça. T’aurais pas une prof exagérément sexy, un concierge qui passe son temps à faire des blagues douteuses, ou un petit nouveau un peu trop content de te parler ?

— Eh bien, maintenant que tu le dis, la directrice a récemment pété un câble, et on a eu deux nouveaux après la rentrée.

— Quels nouveaux ?

— Quil, celui que les filles appellent Loki, et…

— Maladivement maigre ?

— Oui.

— À tout hasard, est-ce que ce serait lui ? » me demanda-t-il en désignant la fenêtre derrière moi.

Je me retournai pour apercevoir, sur le trottoir d’en face, Quil, les mains plantées au fond de ses poches comme à son habitude. J’observai ses traits, sa démarche, et ses yeux encore et toujours cachés derrière les verres sombres de ses lunettes.

Il traversa la rue et, au moment où il atteignit le trottoir du diner, tourna la tête vers nous. Il portait son pull à capuche trop grand pour lui, un jean étroit qui accentuait ses jambes minces, et de lourdes bottes en cuir qui ressemblaient étrangement aux miennes. Mon cœur se mit à battre plus fort.

« Ça va faire dix minutes qu’il est dehors à nous mater. Vu son allure de fragile, je te parie qu’il s’agit d’Amon.

— Ça ne peut pas être Amon », tranchai-je.

Ou plutôt, je ne voulais pas qu’il le soit.

« Et pourquoi pas ?

— Parce que Quil a toujours été sympa avec moi. 

— Amon aime bien jouer avec ses proies avant de les dépecer. Je ne dis pas ça pour te faire peur. C’est la simple vérité.

— Mais non, regarde-le, il est si… frêle ? » tentai-je.

Aza pencha la tête sur le côté. La serveuse soupira bruyamment. 

« Gamine, tu m’as rencontré dans un corps de chat. Tu sais mieux que quiconque qu’on peut pas se fier aux apparences. Sans compter qu’Amon a un dressing de corps d’emprunt à lui seul. Il a une apparence de prédilection, mais la plupart du temps, il en change comme de slip. Il pourrait être n’importe qui. Ta voisine, ton prof… le mec que tu zieutes en douce dans les couloirs et qui aurait bien besoin de manger un sandwich avec beaucoup de beurre et de mayonnaise…

— Oui, mais…

Mais quoi encore ? Ne me dis pas que tu en pinces pour ce petit machin tout sec ? Comme si on avait le temps pour ça. Ah, les humains, vous êtes ridicules parfois. Ça t’a semblé réciproque ? »

Sa question me prit de court. Je me passai en revue nos interactions, cherchant presque désespérément un signe, mais l’attitude de Quil envers moi était pour le moins inconsistante. Il m’avait dit que je l’intriguais, mais en dehors de cet aveu et d’un soupçon de galanterie inattendue, je n’avais aucun élément valable pour étayer mon hypothèse à part le fait que je voulais que ce soit réciproque.

« Je ne suis pas totalement sûre. Je… Un peu, oui. Enfin, pas non plus… mais, quand même, bafouillai-je. Je crois. Peut-être ?

Mmh. Cool. Super. Bon, on peut tester ma théorie maintenant ? s’impatienta-t-il. Toute seule dans une ruelle vide, l’occasion sera trop belle. S’il s’agit bien d’Amon, il ne pourra pas s’empêcher de t’attaquer.

— C’est ça ton plan ? m’étranglai-je. M’utiliser comme appât ? T’es pas sérieux.

— Ne t’inquiète pas, je serais juste derrière toi. Tu n’as rien à craindre.

— Et s’il flaire le piège et qu’il fait comme si de rien n’était ? C’est pas le gars le plus réactif que je connaisse…

— Alors tu le pousses à se dévoiler.

— Et comment je suis censée faire ça ?

— Mais j’en sais rien moi, improvise ! »

Improvise, improvise, il était malin. Je me levai pour rejoindre la sortie avant de perdre la trace de Quil. Mon esprit pédalait à toute vitesse. La clochette tinta deux fois. Aza était sur mes talons. Je déglutis en descendant les dernières marches. Tu le pousses à se dévoiler. Bah voyons.

Une fois à l’extérieur, je contournai le bâtiment par la ruelle et tombai sur Quil. Mon cœur se mit à battre plus fort. Plus je le voyais, et plus il me plaisait. Il s’arrêta et me regarda sans dire un mot alors que j’avançai vers lui. Je stressai, pourtant je n’avais pas le choix : je devais au moins démentir la théorie d’Aza.

Une part de moi me reprochait de mettre aussi rapidement attachée à un garçon dont je ne savais rien et qui pouvait être un ancien dieu venu pour me tuer. Me rapprochant de nouveau, mes yeux plantés dans les verres de ses lunettes, Quil fit enfin un pas en arrière. Je continuai d’avancer sur lui, l’obligeant à reculer contre le mur. Mais même acculé, il demeurait de marbre. Le dévoiler, le dévoiler… Comment ?

« Si tu as un doute, cherche une cicatrice sur la nuque », avait dit Lucifer.

J’expirai lentement et, profitant de son manque de réactivité, je glissai ma main le long de sa nuque, à la recherche de la cicatrice qui le mettrait à jour. Mes doigts tremblaient. Sa main se glissa également sur ma nuque et dans un mouvement maladroit, presque brusque, il attira mon visage vers le sien et m’embrassa.

Ça, je ne l’avais pas vu venir.

Il venait de me prendre complètement au dépourvu. Je ne savais plus ce que je devais faire ni comment ni pourquoi. Lorsque son bras s’enroula autour de ma taille, ramenant mon corps contre le sien comme il l’avait fait dans la salle de classe, mon esprit perdit ce qu’il lui restait de capacité de réflexion. Ses lèvres avaient la saveur d’une pêche en plein été, veloutée au contact, et d’une douceur enivrante. Je fermai les yeux.

« Vous me dites, si je dérange. »

La voix d’Azazel me fit reprendre mes esprits. Je reculai. Quil détourna la tête. Aza était planté devant nous, les bras croisés, un sourcil relevé.

« On se voit en cours », dit le maigrichon en partant.

Je lui fis un rapide signe de tête entendu, sans oser quitter des yeux Aza et son regard inquisiteur. Il attendit que Quil soit loin pour se mettre à sourire. Un sourire malsain qui présageait des jours et des jours d’inlassables moqueries.

« Tu rougis, gamine.

— Oui, et bien… Heu. Voilà. Comme tu me l’as conseillé, je l’ai poussé à se dévoiler.

— Une technique très personnelle à ce que je vois, ricana-t-il. Au moins, maintenant nous sommes sûrs que ce n’est pas Amon. Il ne ferait jamais un truc pareil, même pour protéger sa couverture. Tu viens d’embrasser un humain, petit, maigre et moche, mais un humain. T’as un peu des goûts de chiotte quand même, mais tu peux continuer à lui rouler des pelles.

— Il n’est pas moche, ronchonnai-je.

— Tu veux qu’on prenne un élément de comparaison ? » sourit-il en se montrant de haut en bas avec un air de satisfaction puant d’égocentrisme.

Je levai les yeux au ciel. Il avait parfaitement conscience de ce à quoi il ressemblait en fait. Évidemment que face à ce nouveau corps, Quil perdait tout attrait. Mais aucun humain au monde ne pouvait rivaliser avec un ange, en particulier celui-là.

Nous retournâmes nous asseoir à la table, que la serveuse commençait à débarrasser, l’âme en peine. Je crus deviner des larmes de joie lui monter aux yeux lorsqu’elle vit Azazel revenir. Il lui fit un clin d’œil en passant et celle-ci tituba. Si les déchus faisaient tous cet effet-là aux humains, il ne devait pas être difficile de trouver Amon, pourtant… 

« Bon. Maintenant qu’on a rayé le moche de la liste, au suivant ! C’est qui, l’autre nouveau ?

— Gabriel. Celui qui m’avait apporté mes cours la dernière fois. 

— Gabriel ? répéta-t-il comme à lui-même. Il ne serait pas blond par hasard ?

— Oui…

— Avec des yeux bleus et un visage de mannequin ? Du genre grand, exagérément beau comme moi, bien bâti, avec un sourire de six mètres de long ? Tout l’inverse du truc dans lequel tu viens de fourrer ta langue ?

Heu… oui ?

— Et un peu niais ?

— Oui !

— C’est pas Amon, trancha-t-il, un sourcil levé.

— Mais alors qui… Oh. »

Je laissai tomber ma tête sur la table en comprenant ce qu’il insinuait.

Pour ma défense, les évènements s’étaient enchaînés à une telle vitesse qu’il m’était devenu difficile de me rendre compte des évidences. Je manquais cruellement de connaissances sur ce monde peuplé d’anges et de déchus. Ou d’esprit critique.

Pourtant, j’avais vu une lueur dans ces yeux face à Quil, et il m’avait presque avoué être dans l’autre camp. Comment n’avais-je pas pu faire le lien ?

Je cognai mon front contre la table deux fois de suite.

« Non, mais je comprends que tu ne l’aies pas vu venir, se moqua Aza. En même temps, un ange qui s’appelle Gabriel, c’est vrai que c’est pas commun.

— Quand tu auras fini de te payer ma tête, tu me préviens ? » dis-je en relevant la tête.

Son visage se fendit d’un immense sourire.

« La dernière fois que je lui ai parlé, il prétendait vouloir m’aider. Tu penses qu’il disait vrai ? demandai-je sans plus aucune retenue.

— Franchement, je ne vois pas pourquoi les autres cons s’en mêleraient. Au contraire, si les Enfers s’ouvrent, ce serait une bonne occasion pour eux de nous en mettre plein la gueule. Les emmerdes des uns font les érections des autres, comme on dit. »

Je relevai la tête. C’était encore plus déroutant de l’entendre sortir des insanités dans cette forme humaine que sous sa forme de chat.

« C’est pas tout à fait ça, le proverbe.

— Ouais, enfin, t’as compris l’idée. »

Photographies offertes gracieusement par Azazel ; Dédicaces sur demande. (Modèle humain : Timothée Bertoni)

Une réflexion sur “Ap 40 : « Vous me dites, si je dérange »

  1. Pingback: Ap 39 : « Ton cœur bat vite » | Romans de Berg

Laisser un commentaire