Ap 41 : « Perserüs est amoureuse »

Vendredi, je me réveillai avec l’agréable sensation d’être au chaud, sous une lourde couette qui… respirait ? J’ouvris les yeux pour découvrir Aza, nu, à moitié vautré sur moi, de la bave au coin des lèvres. Un rayon de soleil illuminait le bombé de ses fesses.

« Putain, mais dégage ! » m’écriai-je en le poussant hors de mon lit d’un coup de pied.

Il tomba avec fracas et se releva d’un bond en me hurlant dessus.

« Non, mais ça va pas bien ?

— T’es sur mon lit je te signale ! hurlai-je à mon tour en me redressant et en ramenant machinalement la couette contre mon torse. 

— Et alors ? C’est pas la première fois que je squatte ton plumard, pourquoi t’en fais tout un plat ce matin ?

— Parce que tu n’es plus un chat, et que t’es à poil ! »

Ses yeux s’arrondirent. Il resta un moment à me regarder, sans comprendre, puis son sourcil tressaillit. Il baissa les yeux sur son corps nu et finit par dire, avec une mauvaise foi à toute épreuve, qu’il ne voyait pas le problème. De mon côté, je me bornais à le fixer dans les yeux, mais je sentais mes joues s’empourprer et mes pupilles rouler vers le bas pour satisfaire une curiosité déplacée.

Aza m’arracha sèchement mon oreiller pour cacher son sexe, et sortit de ma chambre avec un air faussement digne. En se tournant, je pus voir l’épaisse cicatrice rose qui descendait de sa nuque jusqu’au creux de son coccyx, ainsi que le grain de beauté qui ornait sa fesse droite. Je ne pourrais plus jamais poser ma tête sur cet oreiller sans y repenser.

« Je nous fais du café et on se met au boulot », beugla-t-il depuis le placard de la chambre de Seth.

Le grincement métallique des cintres que l’on tire violemment sur le rail me hérissa les poils. Il cogna des talons jusqu’à la chambre de ma mère où il fit de même.

« T’as un chien géant à trois têtes à faire venir ici je te rappelle, et le temps presse, alors debout ! Pas le temps de me reluquer le cul ! ajouta-t-il en descendant les escaliers.

— J’ai pas… ! protestai-je.

— Mens pas, je t’ai vue ! »

Je me retournai dans le lit en pestant. Je ne l’avais pas reluqué ! J’avais juste baissé les yeux une fraction de seconde, pour voir, simplement, si, par hasard, il avait, ou pas, un…

« Debout, j’ai dit ! » hurla-t-il depuis la cuisine.

L’odeur du café emplit la maison comme un appel. Je rejetai la couette au pied et sautai hors du lit. La porte de la penderie à persiennes manqua de sortir de son rail. J’enfilai un bas de survêtement noir de Matt, son tee-shirt de rock préféré, et descendis au pas de course en attachant mes cheveux à la hâte.

Azazel me tendit une tasse au moment où j’atteignis la dernière marche. Il portait le sarouel rose à fleurs de ma mère, ainsi qu’un vieux tee-shirt gris clair avec un imprimé de chaton dans un panier en osier que Seth avait laissé. Je me mordis les lèvres pour me retenir de rire. Son visage affichait une mine dépitée.

« Je te déconseille d’émettre la moindre remarque… » me menaça-t-il.

Il tourna les talons et je le suivis au petit trot. Azazel avait nettoyé et rangé le sous-sol. Les cartons avaient été empilés contre les murs, et l’antique méridienne en velours vert bouteille de mon père avait été placée au fond de la pièce, devant un large espace libre pour mes entraînements. Il s’assit en soufflant sur sa tasse fumante, les jambes croisées. Les poils de son torse sortaient par le col de ce tee-shirt trop petit.

Les derniers vêtements disponibles dans cette maison étaient ceux de Seth lorsqu’il était encore un adolescent gringalet, ceux bien trop colorés de ma mère, et ceux de John, qui avait une carrure imposante et une cinquantaine de kilos de plus que ce mannequin. Quant aux vêtements de Matt ou les miens, Azazel n’avait pas eu l’occasion de fouiller dans nos placards. Vu comment il était fagoté, cela ne saurait tarder.

Je m’assis sur les genoux devant lui pour boire mon café, mais son air agacé m’invita à me mettre immédiatement à mes exercices de portails interdimensionnels. Transdimentionels ? … ou intermondes ? Comment pouvais-je les appeler ?

« Tu t’y mets, ou t’attends le prochain déluge ? » s’impatienta-t-il.

Je lui tournai le dos, avalai mon café en une goulée, et fermai les yeux. Je pris une grande inspiration pour calmer ma nervosité, puis une autre pour former la bille d’énergie entre mes mains. J’ouvris les yeux. La lumière s’étirait déjà. Je m’améliorais de jour en jour. Seulement, lorsqu’elle se transforma en plaque chatoyante, et que le point noir apparut en son centre, l’image de la main m’agrippant la gorge me revint en mémoire. Ma respiration devint plus rapide. L’énergie lumineuse gonfla et dégonfla dans tous les sens, prête à exploser. Ce qu’elle fit, un quart de seconde plus tard. Azazel soupira.

« Si je peux me permettre un avis, commença-t-il, tu t’y prends vraiment comme un manche. »

Je le foudroyai du regard. Il se contenta de lever un sourcil en buvant son café.

« Un conseil, à la place d’un énième levé de sourcil, serait plus utile, répondis-je en forçant un sourire.

Oouh bon matin, dit-il tout en venant s’asseoir à mes côtés. Va pour un conseil, mais ce sera le même que la dernière fois : laisse ta peur au vestiaire. Je te l’ai déjà dit, il ne t’arrivera rien. Je suis là pour y veiller. Je suis l’ancien commandant en chef de l’armée des déchus quand même, pas juste ta baby-sitter. Allez, gamine : je reste là, tout près de toi, et toi, fais-nous un beau portail, d’accord ? babilla-t-il sur un ton moqueur. Essaie d’imaginer que tu cherches à joindre quelqu’un, je sais pas moi, Lulu, par exemple ? Pense à lui. Ne pense à rien d’autre. »

Ses yeux bruns m’inspirèrent. Ils me rappelaient les iris chocolat de Lucifer. Je me mis alors à visualiser son dos scarifié, en me basant sur mon dernier souvenir de lui dans la grotte. La sphère s’illumina dans ma paume, vibra un instant, et devint fixe. Même les effluves fibreux qui l’entouraient étaient stables cette fois.

Le point noir apparut et se diffusa depuis son centre jusqu’aux bords, avant de couler le long de mes doigts. Mon cœur se mit à battre plus vite. Azazel posa sa main sur mon épaule pour me rassurer. J’inspirai profondément pour conserver au mieux mon calme, alors que le noir gantait graduellement mes bras de noir.

Une nouvelle inspiration. Sur mon avant-bras, la substance sombre pénétra ma peau, continua son ascension, et les symboles dorés jaillirent dans une effusion de lumière. Ma peau semblait absorber ce fluide, et loin d’être une menace, j’eus l’impression que c’était en fait là son fonctionnement. Mes doigts s’allongèrent. Mes ongles poussèrent en pointes. Les mèches de cheveux qui encadraient mon visage devinrent blanches, et ma sphère fut engloutie par les ténèbres avant de s’ouvrir sur la vision d’un jardin verdoyant. 

Jamais je n’étais allée aussi loin. Une goutte de transpiration coula sur mon front. Mon corps tremblait à force d’être ainsi concentré, mais je ne lâchais pas. Forçant à nouveau, je pus l’agrandir à la taille d’une pastèque. Plus je l’élargissais, plus elle s’aplatissait, prenant peu à peu la forme d’un vrai portail. Ou d’un miroir magique de conte de fées.

L’image vibra en tentant de se stabiliser. Je pouvais voir, à travers ce cercle chatoyant, le vent balayer une étendue d’herbes hautes et de marguerites en fleurs. Ce n’était pas la clairière de Sërb. Je ne connaissais pas cet endroit.

Au loin, on pouvait apercevoir un ciel azur, strié de rayons de soleil chaleureux et de fines raies nuageuses. C’était si calme, si paisible. Cela ressemblait à ce que j’imaginais être le paradis. De longues pattes de héron aux genoux noueux qui marchaient d’un pas lent s’arrêtèrent devant nous. Je me souvenais d’elles. Elles appartenaient à l’être que j’avais failli croiser la dernière fois. La créature se pencha, et une tête floue de hibou vaguement humanoïde se dessina, interloquée. Mon portail se dissipa aussitôt. 

« C’était quoi, ça ? » soufflai-je à Azazel, la respiration saccadée. 

Je déglutis avec difficulté, et sentis le goût du sang se mêler à ma salive. Le passage s’était refermé à temps. Un peu plus, et j’aurais vomis rouge.

« Heu… Je dirais que c’était la plaine des Asphodèles.

— Non, le truc qui nous a regardés ? 

— Ah, lui, c’était Stolas, déclara-t-il comme si cela allait de soi. Il gère ce niveau. Lulu doit être avec lui, c’est pour ça que ton portail s’est ouvert là. Pourquoi t’as arrêté, au fait ? Tu t’en sortais bien pour une fois ! En plus, c’est malpoli. Tant qu’à tomber sur Stolas, autant lui dire bonjour. »

Je restai coite. Je venais de former un portail permettant de voir, et peut-être même de voyager entre les Enfers et le monde des humains, et lui, tout ce qu’il trouvait à redire, était que j’avais été malpolie de ne pas avoir salué l’énigmatique créature qui s’y trouvait ?

Nous recommençâmes l’exercice plusieurs fois. Les endroits que je connaissais se révélèrent plus faciles à rejoindre. Je réussis à projeter mon portail dans la clairière, devant la tour Céleste, derrière un pilier de la salle du Conseil, ainsi qu’au bord de la cascade. J’y formais des portails plus stables qu’à la plaine des Asphodèles.

Si l’accès était encore trop étroit pour que je puisse y passer avec Sërb, au moins, je contrôlais la destination. Il ne me restait plus qu’à m’entraîner à l’élargir.

En fin d’après-midi, Sasha passa me kidnapper pour la soirée. Elle et les filles avaient estimé que je méritais une pause. Azazel, qui était à l’étage en train de fouiller dans mes placards, m’autorisa à sortir en m’invitant même à découcher et à profiter de ma nuit en bonne compagnie masculine bien que trop maigre à son goût. Je haussai les épaules. Au moment de passer la porte, il me lança mon sac en pleine tête. Je le remerciai en grommelant et rejoignis Sasha dans sa voiture. Elle éclata de rire quand je lui rapportai ses propos.

« Il aurait pu nous accompagner, suggéra-t-elle avec une moue.

— Sasha, non. Vraiment : non. Surtout pas… »

Surtout pas avec cette apparence-là, mais je me retins de le dire.

« J’ai trop hâte de le rencontrer maintenant qu’il a le droit de nous parler, sourit-elle.

— Tu vas être déçue », répondis-je en avalant une gorgée de tisane préparée à la va-vite.

Il était hors de question que je risque une attaque. C’était mon soir de repos, sans démons. J’avais besoin de penser à autre chose, et de retrouver un semblant de vie normale. Quand j’ouvris mon sac pour y ranger le thermos, Sasha éclata à nouveau de rire : Azazel l’avait rempli de centaines de préservatifs. Cet obsédé infernal n’avait que ça en tête !

Nous arrivâmes à notre lieu de party en même temps que le coucher de soleil. Jackson et ses amis étaient déjà en train de sortir les caisses de bières de son pick-up, et de brancher la sono. Elle grésilla brièvement avant de jouer l’habituelle playlist de début de soirée. Je me redressai sur mon siège, à la recherche d’une tête blonde peroxydée parmi eux. Je n’avais pas très envie de revoir Nola.

En descendant de la voiture, une inquiétante impression de familiarité me frappa de plein fouet. Cette clairière, dans laquelle nous passions toutes nos soirées depuis deux ans, se trouvait être un calque parfait de celle de Sërb. Je n’y avais jamais prêté attention.

La végétation n’y était pas aussi dense ni aussi diversifiée que dans les Enfers, mais la disposition était semblable : un cercle de verdure entouré par des arbres immenses, plantés dans des buissons et des fourrés épineux qui délimitaient le pourtour de la clairière. Je me dirigeai machinalement vers le tronc couché qui servait de banc ici comme là-bas. Ma main caressa son écorce. Sous mes doigts, je sentis les ornements calleux du bois racler ma peau.

Mes souvenirs se mélangèrent à ceux des Enfers et pendant un instant, je ne sus plus où je me trouvais, comme si ces deux mondes s’étaient superposés.

« Perse ? » m’appela la voix lointaine de Sërb.

Je me retournai. La peau brune de Sasha se mêla à l’image de Sërb. J’eus l’impression de me trouver à cheval entre les deux mondes. Un peu ici, un peu là-bas. Pleinement perdue.

Les longs cheveux ébène remontèrent en une multitude de boucles au-dessus des épaules de cette forme qui m’appelait. Des lunettes aux branches dorées scintillèrent sur ce visage qui s’arrondissait peu à peu.

« Perse ? » redemanda la voix entremêlée de Sërb et de Sasha.

Je fermai les yeux et me pinçai le bras. Je ne me trouvais pas dans les Enfers. J’étais chez moi. Chez moi

« Tout va bien ? s’inquiéta Sasha, redevenue parfaitement visible.

— Oui, pardon, j’ai eu un… moment de vide, je sais pas. Pendant un instant, j’ai cru être dans les Enfers…

— Ah non, ce soir, interdiction de parler de ça ! » dit Élise qui vint à notre rencontre en nous tendant deux canettes de bière et en nous invitant à les rejoindre au coin du feu.

Jade, assise sur les pieds de Max, faisait danser sa tête d’un genou à l’autre en babillant. Max lui caressait les cheveux, mais son regard était fixé sur moi. Les sourcils plissés, elle semblait soucieuse. Cependant, à peine une minute plus tard, elle reprit son attitude habituelle. Nous nous assîmes sur le tronc, bercées par le crépitement du feu et le tintement de leurs rires cristallins.

C’était une nuit sans lune, d’un ciel noir profond. Seul le feu nous éclairait. Les voitures arrivèrent les unes après les autres, et bientôt, on augmenta le volume pour danser. Jackson faisait des clins d’œil d’invitation à Sasha, qui refusa en lui soufflant des baisers. Elle voulait rester auprès de moi. Malgré la foule qui était rassemblée ce soir, les filles restèrent à mes côtés.

Élise s’évertua à me faire penser à autre chose, babillant allègrement sur sa journée, mais je ne pouvais m’empêcher d’avoir l’esprit ailleurs. J’avais un mauvais pressentiment. Une boule me gangrenait l’estomac, je la sentais me ronger les entrailles. Je repris une gorgée de tisane, et eus la désagréable impression qu’elle avait un goût différent par rapport à d’habitude.

Je repris une gorgée pour vérifier. C’était difficile à dire. La saveur de thé semblait plus prononcée. Peut-être l’avais-je juste mal rincée avant de la remplir ? Jade interrompit mes pensées avec une question qui fit bondir mon cœur dans ma poitrine.

« Alors, avec Loki ? demanda-t-elle. Des nouvelles ? 

— Il s’appelle Quil. Et il… Il m’a embrassée, avouai-je en détournant timidement la tête.

— Non ! s’écrièrent les filles en chœur. Et ? Raconte ! C’était comment ?

— Il a un goût de pêche, souris-je en y repensant.

Perserüs est amoureuse, chanta Max.

— Ne m’appelle pas comme ça », éclatai-je subitement.

Le ton cassant de ma voix nous surprîmes toutes. Jade sursauta et ses yeux se remplirent de larmes. C’était la première fois que je me montrais agressive.

Élise et Sasha s’échangèrent un regard attristé, et Max sourit à Jade pour la rassurer. Elle ne m’en voulait pas, et comprenait pourquoi je m’étais emportée de la sorte. Jade serra la main de sa copine, et lui sourit en retour. Heureusement, Max ne se vexait jamais. Rien ne l’atteignait, tant que cela ne concernait pas Jade. Dans ces cas-là, et uniquement ceux-là, elle semblait subitement retrouver toute sa raison et se montrait extrêmement protectrice.

Je voulais m’excuser de m’être montrée aussi sèche, mais Élise reprit en main la conversation d’une voix exagérément enjouée. Malheureusement, le sujet qu’elle choisit n’allait pas me plaire.

Elle raconta qu’elle avait croisé Gabriel en ville et qu’ils avaient passé le reste de l’après-midi ensemble. Elle rougit légèrement en disant qu’il n’avait pas eu l’air d’avoir envie de la laisser, et que cela la rassurait, car elle non plus n’avait pas voulu se séparer de lui. Elle nous vanta à nouveau sa beauté, sa gentillesse et toutes les qualités ô combien merveilleuses dont il était doté.

Je laissai échapper un soupir de consternation. Ces qualités étaient peut-être remarquables pour un humain, mais pas pour ange. Il fallait que je réfrène son enthousiasme sur cet être surnaturel qui n’avait pas sa place dans notre monde, et je me doutais qu’elle n’allait pas se montrer coopérative.

« Tu sais, tentai-je en avalant une gorgée de bière, tu devrais peut-être laisser tomber avec Gabriel. Je ne pense pas qu’il soit assez bien pour toi, finalement.

— Pourtant, comparé à tous les connards que j’ai pu rencontrer, je peux te jurer que celui-ci est un ange.

— C’est justement ça, le problème, marmonnai-je dans la canette qui amplifia le son de ma voix.

— Qu’est-ce que tu as dit ?

— Rien, rien. »

Elle nous avait interdit de parler de l’autre monde, mais comment la protéger sans aborder ce sujet ? Je maugréai, espérant que la curiosité de Sasha l’emporte et qu’elle me questionne. Au moment où Élise ouvrit la bouche, quelqu’un s’approcha, nous cachant le feu.

« Toi ! » fit une voix lourde de colère.

Nous levâmes toutes la tête. Nola était plantée en face de moi, les bras croisés sur sa poitrine avec une attitude menaçante. Elle serrait les poings, ses yeux étaient aussi plissés que son front, et les coins de ses lèvres étaient relevés dans un rictus mauvais.

« Que…  ?

— Lève-toi, j’ai à te parler.

— C’est que…

— Tout d’suite. »

Sans savoir pourquoi, je lui obéis. Nola était plus petite que moi, mais ces talons ajoutaient quinze centimètres qui la faisaient paraître plus grande. Elle me toisa avec dédain et se rapprocha de moi, plantant ses yeux enragés au fond des miens.

« C’est toi la sale petite garce qui m’a piqué ma proie l’autre fois. Il était à moi. J’apprécie moyennement qu’on m’vole mes jouets. Tu vas m’le payer cher.

— Nola ! s’insurgea Élise en se levant.

— Oh, j’existe, maintenant ? Tu dois trouver ça génial, ce retour de karma, n’est-ce pas ? Mais c’pas à toi que j’cause. C’est à cette pouffiasse qui a cru qu’elle pouvait venir jouer sur mes plates-bandes et s’en sortir indemne.

Pardon ? »

Nola parlait si vite que j’avais à peine le temps de dire un mot qu’elle reprenait sa gerbe verbale.

« J’sais pas ce que t’as dit à mon Loki, continua-t-elle, mais t’as réussi à le charmer alors que j’le travaillais au corps. Pour qui tu t’prends ? »

Sasha se leva à son tour et lui attrapa gentiment le bras.

« Nola, ne commence pas, s’il te plaît, dit Sasha.

— Retourne voir Jax, ça ne te concerne pas. C’est entre moi et la Rapunzel gothique. » 

Je dus me retenir de lever les yeux au ciel. Ce surnom ne m’avait pas manqué, et voilà qu’elle y avait fait un ajout.

« Tu vas m’le payer cher, dit Nola à voix basse pour que je sois la seule à l’entendre.

— J’y suis pour rien, répondis-je d’un ton impassible emprunté à Quil.

— Ben voyons, grinça-t-elle. Tu vas m’faire croire qu’avec ta gueule de…

— … s’il m’a préféré à une Barbie au rabais », ajoutai-je subitement.

Je regrettai instantanément mes paroles, mais il était trop tard. La rage qui éclata dans ses yeux la rendit plus impressionnante encore, malgré sa petite taille. Un malaise ardent s’empara de moi. Je déglutis en me traitant intérieurement d’idiote. Qu’est-ce qu’il m’avait pris de répondre à son insulte ? Ce n’était pas mon genre.

Nola se dressa sur ses talons. Se rapprochant de moi, elle serra les poings. Je me sentis plus en danger que devant un démon sorti des Enfers. Je n’aurais jamais dû rentrer dans son jeu ! 

« Vas-y, fais la maligne. On va voir si t’as toujours autant d’aplomb une fois que…

— Nola, ça suffit, riposta fermement Sasha. Laisse-la tranquille ».

Nola serra les mâchoires. Elle n’avait pas l’air encline à passer outre. Tout à coup, je sentis une main me secouer. Max, assise à ma droite sur le tronc couché, tirait en continu sur ma manche pour attirer mon attention. Je dégageai mon bras, qu’elle s’empressa de rattraper.

Les menaces de Nola d’un côté, l’acharnement de Max de l’autre, je ne savais plus où donner de la tête. Au bout d’un moment, je pris le risque de me détourner une seconde de Nola pour m’intéresser à mon agaçante voisine qui s’était mise à me secouer avec tant de vigueur qu’elle aurait fini par déchirer mon pull.

« Tu peux arrêter de t’exciter sur ma manche, s’il te plaît ?

Ça approche », dit-elle sombrement en levant mes doigts.

Mes ongles étaient blancs, sans aucune vague trace de noir ou de gris effacé. Ils étaient parfaitement nus, comme si je n’avais jamais bu de tisane. Bordel. Je le savais : je l’avais ratée. Quelle conne…

À présent, au milieu de ces bois, j’étais visible. J’étais une cible pour les démons envoyés par Bel. Pire, des dizaines d’ados risquaient d’être blessés au passage. Et pire que tout, mes amies risquaient de devenir les dommages collatéraux que j’avais espéré qu’elles ne soient jamais.

Je déglutis en entendant un bruissement s’élever dans les buissons, à quelques mètres seulement de nous.

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