Ap 42 : « Une licorne dans un manteau de fourrure »

Sur notre droite, on entendit des pas lourds, qui écrasaient la végétation et faisaient vibrer les arbres sur son passage, des branches jusqu’aux racines. Les buissons s’agitèrent de plus en plus près de notre campement. Max avait vu juste : ça approchait.

Nola se retourna. Les hauts buissons se couchèrent, les troncs d’arbres se fendirent avec un craquement sourd, et enfin, la lueur du feu éclaira notre visiteur. Nous nous figeâmes et hoquetâmes en chœur, alors qu’autour de nous, le chaos s’insuffla aussi vite qu’un éternuement. Les garçons hurlèrent et se mirent à courir dans tous les sens. Les voitures démarrèrent en trombe, et les filles sautèrent en marche dans les coffres laissés ouverts. Parce que nous étions les plus proches de la bête, nous ne pûmes fuir comme eux.

« Oh non, un ours ! » paniqua Élise.

Il avait le pelage couleur crème des ours Kermode, les « ours esprits » comme les autochtones les appelaient. Cependant, ces yeux infusés d’encre noire, son corps boursouflé, la chair qui pendait en lambeaux sur ses flancs, et le sang coagulé qui encrassait sa fourrure ne me trompaient pas.

Sans compter que son odeur, plus que tout autre chose, était caractéristique des êtres de l’autre monde. Comme le gamin avant qu’il n’explose pour faire sortir l’immonde démon-crabe de sous sa peau, l’animal sentait un insoutenable mélange de mort, de pourriture et d’excréments.

« Ce n’est plus un ours, soufflai-je.

— Et tu veux que ce soit quoi, espèce de débile ? Une licorne dans un manteau de fourrure ? » me rabroua Nola dans un chuchotement féroce, tout en se plaçant en sûreté derrière moi. 

Évidemment, elle, elle ne pouvait voir qu’un ours. Elle ne pouvait pas savoir qu’il était proche d’exploser en quelque chose de bien plus dégueulasse encore.

Nous fîmes toutes un pas en arrière, en nous rassemblant pour lui paraître imposantes. Mais je savais d’avance que les techniques pour se protéger des ours ne serviraient à rien dans ce cas.

L’animal nous fixa de ses yeux noirs, puis coucha ses oreilles et se mit à grogner, dans un grondement proche de celui du tonnerre. Lorsqu’il avança pour entrer un peu plus dans la lumière vive du brasier, nous vîmes son corps vibrer. Ça grouillait sous la surface de sa peau, comme si des milliards d’asticots et de vers s’excitaient et se gonflaient. Le démon qui le possédait allait sortir d’une minute à l’autre.

Élise m’indiqua son sac d’un mouvement de menton. Elle possédait une bonbonne de gaz poivré, mais son sac était trop loin. Je secouai la tête : cela ne servirait pas à grand-chose sur un truc pareil. Le souvenir de sa bombe au poivre face au crapaud géant appuyait ma théorie. Seules dans ces bois, nous étions démunies. Je n’avais qu’une seule option : celle de me battre dès qu’il montrerait sa véritable forme.

« Mettez-vous toutes derrière moi, murmurai-je. À mon signal, courez à la voiture.

— Mais t’es malade ? Tu veux lui servir d’apéritif ? protesta Sasha.

— Je peux vous protéger. »

J’activai mon pouvoir devant son regard étonné. Mes bras s’illuminèrent et flamboyèrent si intensément qu’ils éclairèrent l’ensemble de la clairière. Ma peau devint une surface miroitante de pure lave en fusion. En comparaison, le brasier que nous avions allumé brûlait comme une pâle chandelle en plein après-midi.

« Putain, c’est quoi ça ? s’étouffa Nola.

— C’est trop claaaaaasse », s’extasia Sasha.

Élise, elle, s’était figée.

Je fis signe aux filles de reculer et levai les mains, prête à en découvre avec la chimère. Un bruissement sourd suivi d’un mouvement d’air inattendu fit voleter mes cheveux. Je pivotai nerveusement, certaine de trouver Quatre à ma gauche. Mais il n’était pas là, et je n’eus pas le temps de me poser plus de questions sur ce mouvement d’air soudain.

L’ours profita de mon inattention pour charger. Nola hurla.

Un bruit de détonation nous pulvérisa les tympans et nous fit fermer les yeux, les épargnant ainsi du geyser de sang et d’entrailles qui nous submergea intégralement sans sommation. 

« Dans le doute, toujours viser la tête, déclara Adam Selpaghen à bout de souffle, les doigts tétanisés autour du fût de son arme. Tout le monde va bien ? »

J’étais trempée de la tête aux pieds, Élise maintenait ses bras au-dessus de ses cheveux comme un parapluie, et Sasha recrachait une gorgée de sang qu’elle avait recueilli dans sa bouche par mégarde. Je soufflai sur la goutte qui pendait au bout de mon nez.

« Oui, merci Adam », répondis-je. 

Nola leva ses mains ensanglantées devant son visage ruisselant. Blême d’effroi, elle ouvrit la bouche pour crier. Elle ne put que hoqueter de petits cris étouffés avant d’émettre un gémissement provenant du fond de ses entrailles, et de s’évanouir. Son corps s’éclata avec un clappement mouillé dans ce cercle de verdure à présent transformé en marécage sanguinolent.

Son image de fille menaçante et sûre d’elle venait d’en prendre un coup.

Les portières claquèrent, le moteur vrombit, mais Max et Jade manquaient à l’appel. Sasha regardait autour de la voiture, tandis qu’Élise s’époumonait à les appeler sans obtenir la moindre réponse.

« On ne les a pas entendues dans le feu de l’action, mais elles ont dû s’enfuir, c’est certain, s’exclama Sasha même s’il était clair qu’elle n’y croyait pas elle-même. Adam est parti à leur recherche, il s’en occupe.

— Mais il est tout seul ! On ne peut pas les laisser ! MAX ! JADE !

— Élise, il faut y aller, maintenant ! » ordonnai-je alors que je tenais fermement les jambes de Nola entre mes bras pour contenir ses spasmes.

Dès que nous fûmes sorties du bois, la Jeep s’élança sur la route en dérapant sur l’asphalte humide. Le moteur atteignit le rupteur avec un bruit assourdissant. Sasha conduisait comme une pilote de rallye en deuxième position à quelques mètres de la ligne d’arrivée. Elle coupait les virages au beau milieu de la route et utilisait le frein à main pour tenter de maintenir la trajectoire. Sa mère l’avait obligée à prendre des cours de conduite d’urgence.

Certes, nous faisions face à une urgence, mais j’avais peur de mourir avant d’atteindre notre destination. Le visage d’Élise passa graduellement du blanc au vert, et seule la nausée l’empêchait de hurler sur notre conductrice. Elle se contenta de s’agripper comme elle le pouvait au tableau de bord ou à la fenêtre, en gardant un œil fixé sur Nola et moi dans le rétroviseur.

Juste après s’être évanouie, Nola s’était mise à convulser. Ce n’était pas normal. Relevant ses paupières, j’avais remarqué une légère pointe de noir dans le fond de ses yeux ; ce même noir qui avait tapissé les yeux du gamin avant qu’il ne se transforme en monstre.

Peu importait mes sentiments envers elle, je ne pouvais pas la laisser mourir.

Sans perdre de temps, j’avais hurlé à Sasha de démarrer la voiture pendant qu’Élise et moi l’avions posée sur la banquette arrière. Je ne savais pas exactement ce qui lui arrivait, mais cette infusion sombre n’augurait rien de bon. J’espérais qu’Azazel puisse faire quelque chose. Il fallait l’amener auprès de lui le plus vite possible.

La maison était en vue. La Jeep grimpa sur le trottoir, et se gara en travers, le pare-chocs collé au portail. La secousse de son arrêt brutal nous projeta en avant.

La panique était générale : Sasha klaxonnait pour appeler Azazel tandis que je tentais de sortir Nola en criant à Élise de venir m’aider. Celle-ci tomba en ouvrant la portière, et je l’entendis vomir sur le trottoir.

Azazel déboula sur le perron, à demi nu, une serviette autour de la taille, ma brosse à dents dans la bouche. Il serra la serviette pour courir jusqu’à la voiture, et écarquilla les yeux en découvrant le paquet que j’essayais d’en sortir. 

« Aza, aide-la ! criai-je en tirant sur les jambes de Nola. On s’est fait attaquer dans la forêt. »

Mais il recula en la voyant convulser dans tous les sens, recouverte de sang et d’entrailles.

« Ah non ! Ça, là, dit-il en désignant Nola avec la brosse à dents, c’est pas mon problème. C’est humain, il faut un médecin humain

— Azazel, grinçai-je alors que le pied de Nola manqua de me défigurer dans un spasme. On s’est fait attaquer par un démon, venu de ton monde. Je te jure que si tu ne m’aides pas, là, tout de suite, et que je termine dans les Enfers, tu pourras faire une croix éternelle sur tes congés, donc réfléchis bien à ta réponse », articulai-je exagérément pour qu’il comprenne que je n’accepterais aucun refus. 

Son visage se tordit. Sa bouche fit une moue, il fronça les sourcils, plissa les yeux, puis finit par cracher ma brosse à dents avant d’attraper Nola par les aisselles. Il débita inepties et insultes jusqu’au pied du porche puis cessa brusquement, et me jeta un regard affolé qui s’ajouta à mon angoisse.

Je ressentis la barrière magique comme lorsque je l’avais traversée avec lui sous sa forme de chat la toute première fois, avant que je lui fabrique un collier imbibé de mon sang qu’il portait désormais au poignet. Nous dûmes forcer pour gravir la première marche qui délimitait l’entrée du sceau. C’était comme pénétrer une masse épaisse et collante.

Ce n’était pas bon signe.

Sasha déboula dans le salon, suivie par Élise qui titubait, blanche comme un linge. Elle ravala une nouvelle montée nauséeuse puis retrouva instantanément des couleurs en découvrant Azazel. Ses joues passèrent alors d’un blanc verdâtre à un rose pivoine similaire à celui de la serveuse.

Le corps de Nola se tétanisa. Elle devint raide comme une planche, et je perdis prise. Heureusement, Aza la rattrapa au vol. Elle transpirait à grosses gouttes et respirait fort. Ses poumons sifflaient. Azazel posa sa main sur son front et grimaça. Il demanda aux filles de rester là et me fit un signe de tête en direction de mon sac à dos. Il contenait encore tout le bric-à-brac qu’il m’avait forcée à transporter en son absence. Je le pris et le suivis jusqu’à mon ancienne chambre.

Il déposa Nola sur le lit et commença par nettoyer le sang sur son visage. Il tourna sa tête d’un côté et de l’autre, la renifla, lui ouvrit la bouche et tendit une main vers moi. Comme je ne bougeais pas, il vint m’arracher le sac des mains en soufflant.

« Retourne rassurer tes gonzesses, tu ne m’aides pas là. »

Il retourna auprès de Nola, ouvrit le sac, pesta devant le tas de préservatifs qu’il balança par-dessus son épaule et trouva enfin une fiole d’eau bénite. Je voulus protester, l’aider à s’occuper d’elle, mais mes pieds firent instinctivement demi-tour, et je me sentis soulagée de m’éloigner.

Au salon, Sasha enlaçait Élise pour tenter de la calmer. Elle était secouée de sanglots. Maintenant que nous étions en sécurité à la maison, la tension était retombée et la panique refluait. Je m’assis sur le bord du canapé. Mes genoux tremblaient.

Je me redressai d’un bond en voyant revenir Azazel. 

« Comment va-t-elle ? m’enquis-je.

— Elle va bien. J’ai cru que… mais non, ça va, se reprit-il brusquement. Avaler du sang de démon peut être mortel pour les humains. Enfin, tout dépend de la quantité qu’on absorbe. »

À ces mots, Sasha passa devant lui en s’excusant. Elle se dirigeait d’un pas rapide vers les toilettes tout en relevant une manche. Apparemment, elle avait pour projet de se faire vomir.

« Je lui ai fait boire de l’eau bénite au cas où, continua-t-il. C’est plus efficace que le charbon pour nettoyer les entrailles. Elle risque d’avoir une poussée de fièvre de tous les diables, mais tant qu’elle ne la vomit pas, c’est qu’il n’y a rien à craindre. »

Il eut à peine le temps de terminer sa phrase que nous entendîmes à l’étage Nola dégueuler ses tripes, de concert avec Sasha dans les toilettes du rez-de-chaussée.

« Après, fit-il avec une gêne mal dissimulée, c’est peut-être juste l’alcool qu’elle a ingéré et rien de plus… »

Les vomissements de Nola reprirent de plus belle, ponctuant le discours d’Azazel de la pire façon possible.

« … Ou pas. »

Devant mon regard foudroyant, il se contenta de hausser les épaules. Élise serra les dents, prit une grande inspiration, et le contourna pour monter au chevet de Nola. Ses talons claquaient sur les marches. Je voulus suivre Élise, mais il me retint en m’attrapant par le bras.

« Je ne veux pas en parler devant tes amies, mais en l’examinant, j’ai découvert une égratignure sur sa main. Si du sang de démon est passé dans la plaie, les choses pourraient prendre une tournure pas très, disons, encourageantes, chuchota-t-il.

— Comment ça ?

— Pour t’expliquer en deux mots, les démons infectent les humains, ou les animaux, tels des parasites. Sans leur consentement, ils passent par une blessure, par le sang. Ils se développent dans leurs corps avant d’en prendre complètement possession, et d’en sortir avec plus ou moins de délicatesse. Comme des œufs de Pâques d’aliens de films d’horreur. Tu te rappelles le gamin ? Ben pareil. Et… j’ai bien peur que ta copine soit infectée. 

— C’est pas ma copine. Mais… Infectée ? Attends une minute… Seth ! » réalisai-je.

Seth avait été griffé au visage par un démon. Dans ce semblant de bataille face au gamin qui avait explosé pour se révéler être un démon-crabe, il avait perdu un œil, son visage avait été presque ouvert en deux et il avait été recouvert de son sang. Il ne pouvait pas y avoir échappé.

« Ne t’inquiète pas pour le cureton borgne, il est suffisamment entouré de breloques du fan-club d’Elohim. Il sera en sécurité jusque dans sa tombe. Souviens-toi que les images d’Elohim repoussent démons et déchus. L’eau bénite aussi, et je suis sûr qu’il doit en boire tous les matins au petit-déj et peut-être même prendre sa douche avec. Par contre, pour ce qui est de ta copine…

— C’est pas ma copine.

— Peu importe. Dans tous les cas, on n’avait pas besoin de se rajouter ça. Comme si j’avais que ça à foutre de mes vacances…

— Qu’est-ce qu’on peut faire ?

— Bah, en fait, il n’y a rien à faire. Attendons de voir si et comment ça évolue. Avec un peu de chance, ta copine est passée au travers et sera juste malade quelques jours. 

— C’est pas ma copine. Et si elle n’est pas passée au travers… ?

— Je lui achèterais un joli collier en forme de croix.

— … J’ai du mal à l’imaginer en fervente chrétienne, là tout de suite. 

— Je te parie un mois d’abonnement à Vixen TV[1] que ça ne va pas tarder à changer, si ce n’est pas déjà le cas. »

Je levai si fort les yeux au ciel que je présageai une kératite future.

« Relax, je blaguais, dit-il en affichant un rictus innocent. Si, dans le pire des cas, elle est réellement infectée par un démon, on la fera exorciser et basta. D’ici là, tu auras déjà terminé toute cette histoire avec Sërb. »

Je soupirai. La situation n’était pas insoluble. Les exorcismes fonctionnaient, et nous avions un futur prêtre sous la main. Même si Nola était infectée, nous pouvions l’en guérir. Elle, Seth et, avec un espoir tenace, Roberta.

Sasha revint des toilettes. Elle se plaça à côté de moi, pile en face d’Azazel et commença à trépigner. Ses yeux faisaient des allers-retours entre lui et moi. Je mis du temps à comprendre ce qu’elle attendait.

« Oui, c’est vrai. Pardon. Sasha, je te présente Azazel…

— … son cousin ! » s’exclama-t-il à la volée, en lui tendant une main qu’elle serra.

Le visage de Sasha se fendit d’un sourire sournois. Elle s’agrippa à sa main en le fixant sans cligner des yeux.

« Son cousin ? Tiens donc. J’ignorais que Perse avait de la famille dans les Enfers. » 

Il se crispa. Il déglutit, mais n’osa pas quitter Sasha des yeux. Celle-ci souriait avec malice, heureuse de son petit numéro.

« Azazel, l’ange déchu que Lucifer a envoyé pour me protéger de Belzebuth, repris-je, un peu blasée par leur jeu ridicule. Il est également le chat que tu avais vu, et qui n’avait pas le droit de parler à ce moment. Azazel, Sasha.

— Je suis une grande fan », ajouta-t-elle devant son regard médusé.

Leur scène fut interrompue par des pas lents et lourds qui descendaient l’escalier. Élise soutenait Nola, qui transpirait toujours, mais qui avait déjà retrouvé des couleurs. C’était encourageant. Aza insista pour qu’elle reste ici cette nuit, mais la réponse acide d’Élise fut sans appel.

« Elle doit être à la maison avant que son père ne rentre du travail, sinon ça va être l’enfer pour elle, je le connais. Je me doute qu’avec vos préoccupations infernales, cela vous passe au-dessus, mais nous, les simples humains, nous sommes encore soumis à des règles familiales strictes. Surtout Nola.

— Lili, je ne pense pas qu’ils…

— Sasha, s’il te plaît, la coupa-t-elle. Rends-toi un peu compte de ce qu’il se passe. On n’est pas dans un de tes films. Ça ne peut pas finir bien. Je suis désolée, Perse. Je croyais pouvoir y arriver, t’épauler de mon mieux, mais ça va trop loin : Nola a failli mourir. Ce n’est pas parce qu’on ne se parle plus que j’ai envie qu’elle meure ! Je ne suis pas un monstre !

— Eh, Lili, calme-toi, on n’a jamais pensé ça…

— Mais j’ai laissé Max et Jade là-bas ! Je vous ai écoutées, je vous ai suivies ! Je n’aurais pas dû. Je n’aurais pas dû partir… »

Élise avait des trémolos dans la voix, et les larmes au bord des yeux. Sasha et moi baissâmes la tête, penaudes. L’état de Nola avait été urgent et nous n’avions pas pensé plus loin.

« C’était pour sauver Nola, murmurai-je. Et Adam est parti à leur recherche…

— QUI fait ça ? QUI abandonne deux personnes pour en sauver une ? Qui décide celle qui mérite ou non de s’en sortir ? Max vient de me répondre, ajouta-t-elle en reniflant. Elles sont rentrées saines et sauves, mais on les a quand même abandonnées là-bas ! Qui sait ce qui aurait pu leur arriver, seules dans ces bois ? Et si d’autres créatures les avaient trouvées en chemin ? »

Élise renifla en redressant Nola qui s’affaissait sur son épaule. Elle tentait de faire bonne figure, de garder la tête froide, comme toujours. Son éducation stricte ressortait dès qu’elle n’arrivait plus à gérer un problème, la rendant aussi rationnelle qu’inflexible.

Les yeux dans le vague, Nola tendit une main molle vers Azazel qu’il rejeta d’un revers.

« J’arrête là, continua Élise, lasse. Je sais que c’est égoïste, et ça me fait mal de dire ça, mais j’ai envie d’une vie normale, sans démons ni anges… aussi impressionnants soient-ils, ajouta-t-elle en jetant un regard furtif sur Azazel. Je suis fatiguée. Je voudrais retrouver ma vie d’avant, passer du bon temps avec mes amies, avoir un petit-ami qui ne soit pas un con fini pour une fois, réussir mes études, et profiter de tout ce que la vie voudra bien m’apporter. Je n’ai pas envie de mourir. Pas maintenant, et pas comme ça. »

Elle déglutit avant de continuer. Ses yeux étaient brillants de larmes.

« Je suis désolée de ne pas être assez forte ni courageuse pour affronter ça avec toi, mais ça me dépasse complètement. Soigne Sërb, règle tout ça. Je crois en toi. Je sais que tu vas réussir, et quand tout sera fini, je serai ravie de te revoir, mais pour le moment… »

Elle se pinça les lèvres et cligna des paupières pour se retenir de pleurer.

« Je ne peux pas. Je suis désolée », conclut-elle faiblement.

Sasha ne trouva rien à dire. Moi non plus.

Nola, à demi consciente, se laissait porter tout en caressant les poils du torse d’Aza. Il lui retira la main qu’elle reposa immédiatement sur lui avant d’enfoncer ses ongles dans sa peau et de lui pincer le téton. Il tressaillit en couinant, rompant l’odieux silence.

« Je comprends, lâchai-je alors. Ne t’en fais pas. Je… On se voit la semaine prochaine. Ce n’est qu’une semaine, finalement. Je règle ça vite, et on se retrouve.

— Oui, souffla-t-elle, les yeux brillants de gratitude. Voilà. On se retrouve dans une petite semaine. Tu vas tout régler, je le sais. »

Les larmes lui montèrent à nouveau aux yeux, et je sentis les miens se remplir à leur tour. Je voulus la prendre dans mes bras, la serrer contre moi, la rassurer, mais je ne fis que hocher la tête.

Je savais parfaitement ce qu’elle ressentait. Face à Sërb, lors de notre première rencontre, j’avais tenu les mêmes propos, j’avais eu les mêmes pensées. J’avais refusé de me retrouver au centre de ce conflit mystique. Sauf qu’à la différence de moi, elle n’était pas concernée par tout ça.

Sasha m’adressa un sourire compatissant. Azazel me donna un coup de coude et me tendit une bouteille d’eau bénite que je donnai à Sasha. Elle la fourra dans sa poche en nous remerciant, et aida Élise à soutenir Nola.

« Qu’est-ce que tu fous ? demanda Nola en découvrant qu’Élise la portait.

— Ferme-la. Je te raccompagne. »

Je soupirai en refermant la porte. Le claquement du verrou résonna dans un silence que je redoutais.

Depuis le début, j’avais prévu d’être seule et de ne mêler aucune d’entre elles à mes problèmes, et j’avais échoué. Cette fois, le message était passé sans que je le veuille. Mais c’était une bonne chose. Au moins, à présent, elles ne risquaient plus rien. Oui. Il valait mieux qu’elles soient loin de moi. C’était ce que j’avais voulu. Pourtant, je ne pus m’empêcher de me sentir abandonnée.


[1] Vixen TV : Chaîne de télévision payante canadienne qui propose des films pornographiques

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