Ap 43 : « La bise à papa, et bonne nuit. »

Après leur départ, je me laissai tomber sur le canapé. J’étais épuisée, vidée, autant physiquement que moralement. Azazel me jeta sa serviette humide à la figure.

« Va prendre une douche, tu empestes. »

Je n’osai la retirer, au risque de le voir à nouveau en tenue d’Adam. Une fois m’avait suffi.

Le sang du démon empuantissait mes vêtements, et mes cheveux collaient sur mon crâne, mais la fatigue prenait le pas sur ma motivation. Il me tardait d’aller me coucher. Poussant sur mes jambes, je me levai et montai mollement les marches une à une, la serviette toujours sur la tête.

Le miroir de la salle de bain me renvoya une image encore plus déplorable que je ne l’avais imaginée. Le sang avait coagulé sur mes cheveux, les teintant en un rouge sombre, et des asticots morts s’y étaient emmêlés. Seuls mes cernes violacés étaient restés intacts. J’avais vraiment une tête à faire peur. Je me décrassai de mon mieux à grand renfort d’eau chaude, frottai mes cheveux du crâne jusqu’aux pointes, avant de les rincer et les peigner avec application. Leur longueur n’était pas adaptée pour un lavage récurrent… ou récurant.

Alors que je bataillais avec les pointes emmêlées, je me sentis soudainement mal. Je sortis de la douche en titubant, et me retins de tomber en m’appuyant sur le lavabo. Malgré la chaleur étouffante de la pièce, je frissonnai, et mon ventre se tordit dans une crampe. Ce n’était pas mes règles, elles étaient attendues pour la semaine prochaine. C’était autre chose, une impression sordide que quelque chose n’allait pas. Dans le miroir, mes cheveux s’illuminèrent un bref instant. Et aussi vite qu’elle était apparue, cette étrange impression disparut, me laissant confuse. Il fallait que j’en parle à Azazel.

Je quittai la salle de bain à la hâte, glissai sur le tapis de bain et tombai en me cognant la tête. Je restai un instant allongée par terre, à me dire que j’étais vraiment épuisée. OK. Ça pouvait attendre, en fait.

J’allais me glisser sous la couette et laisser cette journée derrière moi quand mon estomac se rebella en gargouillant. Je pestai, la tête enfoncée dans l’oreiller. Ce n’était pas la peine d’essayer de dormir avec la faim au ventre, je n’y arrivais jamais. Autant manger quelque chose. La fatigue, alliée à la digestion, me ferait dormir d’un sommeil de plomb. Je ne rêvais que de ça.

Ainsi, je descendis à la cuisine, mis de l’eau à chauffer et cherchai Azazel des yeux. Je fis le tour du rez-de-chaussée, mais aucun signe de lui. Le bruit caractéristique d’une canette que l’on ouvre me donna la réponse. Jetant un œil à la fenêtre, je le vis assis sur les marches du perron, une bière à la main. J’enfilai mes bottes de neige et le rejoignis.

La nuit était noire, et d’épais nuages présageaient un lendemain pluvieux qui ne tarderait pas à commencer. Cette idée était plaisante. J’aimais m’endormir en écoutant la pluie.

La porte grinça. Je m’assis à côté d’Azazel, sans dire un mot. Il me tendit sa bière et j’en pris une longue gorgée. J’avais besoin de souffler. Heureusement, les spectres étaient calmes ce soir. Ils déambulaient à leur gré, le regard au loin, sans se préoccuper de me chercher. Chaque soir ils étaient plus nombreux, mais leur présence s’était ajoutée à une routine à laquelle je ne prêtais plus attention. Sërb trouverait une solution pour m’en débarrasser une fois que je l’aurai remis sur pieds. Tant de choses allaient changer bientôt.

Je soupirai. Azazel attrapa ma tête et la posa sur son épaule.

« Ça va aller, gamine. »

Il sirotait sa bière en me frottant le crâne. Mes cheveux s’emmêlaient, mais je ne me rebiffai pas, car, dans un sens, c’était plutôt agréable. Je me sentais moins seule, et même s’il s’était uniquement engagé à me garder en vie, son comportement envers moi avait évolué depuis son arrivée. Nous étions en train de nous apprivoiser, petit à petit. Reconnaissante de l’avoir à mes côtés, je me laissai aller à fermer les yeux.

« Tiens, tiens, tiens, dit-il tout à coup. Ce serait-t’y pas le postier d’Elohim en personne ? »

Je relevai la tête, confuse. Gabriel se tenait devant le portail, sous la lumière jaunâtre du réverbère. L’ange Gabriel, le messager de Dieu. Voilà bien un être que je ne m’attendais pas à trouver ici et maintenant. Azazel sourit, mais cela n’était pas dû au plaisir de le voir. Non, ce sourire-là cachait quelque chose.

« Entre donc, ma poule, susurra-t-il. Approche. Je ne mords que sur demande. Tu sais, le consentement ou le libre arbitre, tout ça, tout ça. »

Gabriel leva les yeux au ciel en poussant le portail. Il y avait apparemment un message caché que je ne comprenais pas. L’ange marchait d’un pas franc, la tête haute. Et c’est franchement qu’il se prit la barrière magique en pleine figure, le renvoyant directement s’écraser contre le portail. Azazel éclata de rire.

« C’est mon côté pernicieux, il paraît, dit-il, amusé.

— Sale…

— Propre ! J’ai pris une douche ! C’est revigorant, même si ce n’est pas le sujet. Qu’est-ce que tu viens foutre ici ? »

Cette fois, Gabriel s’arrêta à une distance prudente du sceau.

« Je suis ici pour elle, annonça-t-il en me désignant du doigt, alors reste en dehors de ça. Élise m’a raconté ce qu’il vous est arrivé ce soir, dit-il en se tournant vers moi, et elle m’a parlé de démons et d’anges. Les mortels ne doivent jamais connaître notre existence, jamais ! C’est la règle. Tu as fait une grave erreur en lui dévoilant. Je ne t’en veux pas Perse, mais s’il te plaît, arrêtons ça là. Viens avec moi. »

Je soupirai pour toute réponse. Il s’obstina et tendit la main vers moi.

« Marchons un peu et parlons. Quelques minutes, rien que toi et moi. Il y a tant de choses que tu ignores.

— Je suis trop fatiguée pour marcher. Ou pour parler. Rentrons à la maison, soufflai-je en posant ma main sur l’épaule d’Azazel.

— C’est la dernière fois que je te le demande, tonna Gabriel alors que nous allions passer la porte. Viens avec moi. Laisse-les et sauve ta vie. Cesse d’être aussi stupide ! Si tu refuses encore, je ne pourrais plus rien pour toi. J’essaie de faire au mieux, je prends des risques pour t’aider, mais tu dois cesser de me repousser ! Tu ne comprends donc pas ? Dans cette histoire tu n’as que deux possibilités : garder leur porte ou mourir. Je te propose une échappatoire, quand vas-tu te décider à m’écouter ?

— J’ai choisi ma propre échappatoire, merci.

— Sauf que tu te trompes de camp. Ta fin est inéluctable. Ce n’est pas ce que tu veux, et moi non plus.

— Et on peut savoir ce que tu…

— Aza, s’il te plaît, le coupai-je avant de me retourner vers Gabriel. Écoute bien, parce que je ne le dirai qu’une fois. Non seulement je maîtrise bien mieux la situation que tu ne pourrais le croire, même si, là, tout de suite, ça ne se voit pas vraiment, mais en plus, je ne suis pas du genre à laisser mes amis en arrière et les abandonner à une mort certaine alors que je peux les aider. Même si, encore une fois, là tout de suite, ça ne se voit pas vraiment », ajoutai-je en repensant à Max et Jade.

Gabriel se redressa et me fixa d’un air victorieux. Apparemment, Élise ne lui avait épargné aucun détail. Peu importait, finalement. Dans une semaine, tout serait réglé. Je me redressai en imitant sa posture.

« Tu as dit que j’étais une femme mortelle aux capacités médiocres, je t’ai parfaitement entendue. Mais vois-tu, j’ai bien envie de te donner tort.

— Tu restes quand même une femme mortelle… chuchota Azazel.

— Sans compter que j’ai plus de facilité à suivre ceux qui croient en moi, repris-je d’une voix forte sans prêter attention à ses imbécillités. Même juste un tout petit peu. Si tu avais réellement voulu m’aider, il me semble que tu serais intervenu, comme d’autres l’on fait, eux, crachai-je en désignant Azazel du pouce. Mais tu n’as rien fait. Tu es resté caché, à observer. Alors, excuse-moi, mais j’ai du mal à croire que tu es là pour m’aider. Remballe tes discours de sauveur à deux balles. Tu n’as que ça à m’offrir, et ça ne m’intéresse pas. »

Azazel siffla, admiratif. Je devais avouer que ma tirade avait du mordant. La fatigue avait annihilé ma patience, même si je m’étais efforcée de rester courtoise. C’était un ange, quand même, et pas des moindres.

« Tu fais une grave erreur, insista Gabriel.

— Oh, j’en fais tellement que j’en ai perdu le compte ! Alors une de plus ou de moins, pouffai-je.

— Tes amies vont mourir.

— Qu’est-ce que tu as dit ? » grinçai-je subitement.

D’instinct, mes bras se mirent à rougeoyer.

« Ils savent qu’elles sont ta faiblesse, continua-t-il avec une hargne presque palpable. Ils vont les utiliser pour t’avoir et tu les perdras toutes, les unes après les autres. Je t’en prie, Perse, vient avec moi avant qu’il ne soit trop tard ! Elles mourront par ta faute ! »

Mon cœur se serra si fort dans ma poitrine que j’en eus la nausée. Il avait trouvé les mots justes pour me faire peur.

« Belzebuth ne les touchera pas, intervint Aza, implacable. C’est pas son genre. Amon, j’dis pas, mais lui, non. Et s’il décide de s’abaisser à ça, je les protégerais moi-même.

— Toi ? se moqua Gabriel.

— Oui, moi. D’ailleurs, merci de t’inquiéter, mais je te rassure : moi et la gamine on va très bien s’en sortir. Merci d’être passé, la bise à papa, et bonne nuit. »

Je regardai Azazel d’un œil nouveau. Il avait parlé sans une seule pointe de sarcasme ou de moquerie. Il était sûr de lui, de nous. Déterminé et confiant. C’était la première fois que je le voyais aussi sérieux. Il dégageait une aura protectrice qui m’arracha un sourire. Il était beau, grand, fort, et un peu con sur les bords. Exactement comme Matt. Un grand frère de substitution venu tout droit des Enfers.

« J’ai quelque chose sur le visage ? demanda-t-il en m’ouvrant la porte.

— Non, idiot », souris-je en passant devant lui, laissant Gabriel dans le jardin avec pour seule compagnie les spectres qui le fixaient d’un œil torve. 

Mon sourire resta accroché sur mon visage toute la soirée. Nous dînâmes en discutant réellement pour la première fois. Il me raconta les époques qu’il avait traversées, ses plus beaux souvenirs, ses anecdotes les plus drôles. Mon soda s’échappa à plusieurs reprises de mes narines tellement je riais. Il avait un don pour raconter des histoires.

Azazel avait vécu tant de choses que j’en restais rêveuse. Il avait voyagé par-delà mon monde, des forêts les plus denses aux déserts les plus arides. Il avait vu des centaines de civilisations se construire puis s’effondrer, inévitablement. Et bien que j’avais expressément demandé à ce qu’il ne s’épanche pas sur ce sujet, il me conta ses mille et une aventures sexuelles. En détail. 

Après dîner, nous regardâmes une émission stupide à la télévision, enfoncés dans le canapé en buvant des bières. Ma tête s’enlisa dans un coton alcoolique passé la deuxième canette. Puis la fatigue me rattrapa, et je m’assoupis contre lui en dépit de la fraîcheur de sa peau. Sa main caressa mes cheveux alors que je sombrais peu à peu. Il tira sur mon épaule le plaid qui recouvrait le dossier du canapé et je me laissai basculer dans un sommeil profond. Je me sentais en sécurité.

Lorsque j’ouvris les yeux, une feuille ocre virevoltait au-dessus de moi. Je soufflai dessus pour la renvoyer en l’air. Une mélodie gutturale voguait en fond sonore. Sërb fredonnait des chants de son peuple. C’était aussi beau que triste. Je fis apparaître mon corps et me posai à ses côtés. Il contemplait une feuille, la tournant dans tous les sens. Lui aussi savait ce que signifiait cet insolite changement de saison. Ses cheveux étaient presque intégralement blancs à présent, laissant définitivement le quadragénaire que j’avais rencontré pour se transformer en vieil homme.

« Je savais que tu y arriverais, sourit-il.

— On n’est pas encore sortis du bois, mais bientôt. Oui, très bientôt.

— Te voilà même optimiste. C’est bien.

— Plus par obligation qu’autre chose : je l’ai promis à une amie, en quelque sorte. D’ailleurs, en parlant d’elle, j’ai une question : Aza… je veux dire, Cinq est auprès de moi et il m’est d’un grand secours, mais… crois-tu que je devrais contacter les anges de Sion au cas où ? C’est l’idée de mon amie, et c’est grâce à elle qu’on a pu trouver un antidote, alors je voudrais lui faire honneur, lui prouver qu’elle m’a aidé jusqu’à la fin, même si elle pense le contraire.

— C’est noble de ta part. Je ne saurais dire si les célestes oseront t’aider. Durant la Grande Guerre, ils n’ont fait que suivre les ordres sans réfléchir. Mais parmi eux se trouve Uriel, le gardien de la porte de Sion. Lui sera présent pour toi. Tu ne pourras pas le contacter directement, car il est enchaîné comme moi, mais si tu arrives à joindre un céleste, je suis sûr qu’il lui transmettra ton message.

— Je n’en connais qu’un : Gabriel. » 

Le visage de Sërb se referma et son regard se rembrunit à la mention de ce nom. 

« Ne t’approche pas de lui, déclara-t-il sombrement. Tu ne peux pas lui faire confiance. Gabriel obéit aveuglément aux ordres de Michael.

— Michael ? 

— L’hypocrisie incarnée, grinça-t-il. Un ange impur, qui se cache sous l’apparence d’une femme charitable, et qui attend avec impatience le moment où il pourra réapparaître aux humains pour leur rappeler la suprématie d’Elohim. Il est corrompu par sa soif de pouvoir qu’il dissimule sous des faux-semblants de vertu.

— Quoi ? Attends… tu es bien en train de parler de l’ange Michael ?

— Oui. L’ange Michael, prince des anges, défenseur de la Foi, et chef de la milice céleste. Il n’en est pas un Saint pour autant. Rien n’est complètement blanc ou noir dans l’existence. Le mal et le bien ne sont qu’une vue de l’esprit. Nombreux sont ceux qui ont commis des horreurs sous couvert de faire quelque bien. La prudence est de mise, en particulier avec ces deux-là. »

J’acquiesçai. Son conseil et mon instinct s’étaient tous deux accordés pour juger Gabriel sans procès. Jackson aussi, en le traitant de renifleur de petites culottes. Et Quil ne l’appréciait pas non plus. La liste était longue. Un CV lourd pour un blondinet trop propret, auquel venait de s’ajouter le nom de son supérieur : Michael.

Voyant que je me perdais dans mes réflexions, Sërb changea de sujet. Il m’apprit que cette épaisse brume, qui voguait autour de nous, était en fait les esprits des dormeurs de mon monde. Mon propre corps de brume indiquait que j’étais moi aussi en train de dormir. Je souris. La forêt de l’Érèbe accueillait les âmes durant leur sommeil, comme une visite des lieux avant de s’y installer après leur mort. Ainsi, ils n’éprouvaient ni crainte ni angoisse à leur arrivée.

Au plus il me parlait des Enfers et me partageait ses maigres connaissances de ce monde, au plus je comprenais que la seule ombre à ce paisible tableau post-mortem était cet enfoiré de Belzebuth.

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