Ap 45 : « On n’a pas été envoyés ici pour lui conter fleurette, je te signale. »

Avertissement spécial : violence

Je tentai de reprendre mon souffle. La tête me tournait et la douleur pulsait dans mes tempes. Je me relevai en titubant. La terre vibra, faisant danser l’eau des flaques. Le démon rouge revenait à la charge. Il avait des jambes courtes, mais je savais d’expérience qu’il pouvait aller à une vitesse impressionnante, comme lorsqu’il m’avait tirée par le col dans tout le jardin avant qu’Aza ne le mette en déroute.

Sauf que cette fois, Azazel n’était pas là. Il me fallait rejoindre le sceau au plus vite. J’avançai un pied, mais n’eus pas le temps de poser le deuxième. De son bras immense, il m’attrapa par la cheville et me souleva dans les airs… avant de m’éclater au sol. J’en eus le souffle coupé. En me redressant à moitié, je toussai et crachai un flot de sang.

Dans une tentative idiote, je me concentrai pour activer mon pouvoir. Malheureusement, j’avais vidé leur jauge quelques secondes auparavant. Mes bras restèrent de chair, me laissant à nu, vulnérable. La terre vibra à nouveau. Une seule fois. Je ressentis un étrange appel d’air dans mon dos, et, sans réfléchir, roulai sur le côté, évitant de justesse son poing qui s’abattit comme un marteau. Il en pulvérisa le sol, et des mottes de gazon furent projetées à tout va. Le démon tourna sa tête tranchée vers moi et leva l’autre bras, si haut que je ne pouvais discerner son poing sous cette pluie battante.

Je réussis à me relever et à l’éviter, une fois de plus, mais trébuchai sur un nain de jardin. Les lampadaires étaient éteints, l’averse brouillait ma vue déjà floue, mais au moins maintenant, je savais exactement où je me trouvais. Il n’y avait que quelques pas jusqu’au sceau. Je devais tenter un sprint. Hélas mes pieds dérapèrent dans le marécage qu’était devenu le jardin, et je ratai mon départ. Je reçus un coup qui m’envoya m’écraser avec fracas contre la rambarde en bois du perron, avant de retomber, à nouveau, dans l’herbe.

Je venais de passer si près de mon salut… Ça en était risible.

Mon cœur tambourinait contre mes tempes, et un sifflement suraigu me perçait les tympans. Étalée dans la terre, le temps se suspendit. J’avais froid. Je ne sentais plus mon visage. La pluie martelait ma joue de ses gouttes glacées, et un goût de sang imprégnait ma bouche. La douleur était à la limite du soutenable, et tout était sombre.

Je tentai d’ouvrir les yeux. Mon œil gauche refusa de s’ouvrir complètement. Sa paupière était si enflée déjà que j’y voyais à peine. Mon œil droit, quant à lui, se noyait dans la boue, et était infusé de sang. L’herbe en était devenue rouge. Le sol se remit à trembler, et je reçus un coup en plein visage qui me sonna pour de bon.

Je ne saurais dire comment de temps s’écoula avant que j’ouvre à nouveau les yeux. Mais lorsque je le fis, la pluie avait cessé. Je ne sentais plus ses gouttes cogner contre ma peau. Pourtant, je l’entendais ricocher dans la rigole de la gouttière.

Mes paupières étaient collées par le sang et la terre. Je forçais pour les ouvrir, découvrant au-dessus de moi un visage blanchâtre aux yeux verts luminescents, surplombé de deux hautes cornes claires. Quatre étendait une de ses ailes au-dessus de ma tête tel un parapluie. Encore lui. Ses cheveux noirs trempés dégoulinaient sur ma poitrine, et son torse osseux était constellé de taches de sang. Il tenait dans sa main le bras du démon rouge, qu’il venait apparemment de lui arracher. Même si je n’aurais pas dû, je me sentis soulagée de le voir.

« Que fais-tu, femme ? me demanda-t-il de sa voix morne.

— Je… reprends mon souffle ? »

Il porta sur moi un regard d’intense déception.

« Je t’avoue que je suis déçu. Je crois que je t’ai un peu surestimé. »

Ah, parce que lamentable avait été une forme de compliment ? Qu’avait-il espéré que je fasse, sans pouvoirs, face à un truc pareil ? Ses mains étaient deux fois plus larges que mon crâne. Au minimum. Je fermai les yeux, retenant mes larmes qui s’invitaient. Pour rien au monde je n’aurais voulu qu’il me voie pleurer.

Des applaudissements retentirent, troublant le calme relatif. Chaque claquement, paume contre paume, résonna dans ma tête dans un vacarme cadencé assourdissant.

« Je te comprends Quatre, moi aussi j’adore cette nana ! s’enthousiasma une voix mutine. Du drame, de l’inconsistance, du relief ! Bravo ! » 

C’était la même voix que j’avais entendue au parc lorsque Quatre et moi faisions face au golem. Je cherchais des yeux à qui elle pouvait bien appartenir, mais Quatre me bouchait la vue.

« Mais passons. On peut savoir ce que toi, tu fais ? C’est la deuxième fois que je te trouve au milieu de mon chemin, mais là, c’est le pompon ! Tu casses mes jouets et voilà que tu lui fais la conversation ? On n’a pas été envoyés ici pour lui conter fleurette, je te signale. Alors, dégage de là », grinça la voix prépubère et discordante.

Quatre se redressa, jeta le bras au loin et déplia ses ailes devant moi telle une barrière. La voix partit d’un rire moqueur, aigu et gai comme celui d’un enfant.

« Oh oh, on transgresse les ordres de son maître ? Méchant toutou. Si tu veux jouer à ça avec moi, c’est avec grand plaisir. Je m’étais préparé à affronter Zazel, mais rassure toi, je prévois toujours large. Y’en aura bien assez pour vous deux. D’ailleurs, où est-il, ce chat puant ?

— Amon ! » hurla soudainement Azazel.

J’entendis le portail grincer, quelqu’un courir dans ma direction, puis un claquement de doigts retentit avec force, de concert avec un éclair.

Trop vite pour que mes yeux puissent suivre, une silhouette sombre se jeta sur Quatre à ma gauche et l’entraîna au loin avec un feulement lourd de puma. Au fond du jardin, j’entendis Azazel laisser échapper une injure qui fut coupée net par un autre feulement.

J’entendais leurs combats se dérouler dans les deux côtés opposés du jardin. Les ailes de Quatre claquaient et fouettaient avec un curieux son métallique, tandis qu’Azazel déversait un flot d’injures entre deux bruits d’os brisés. J’entendis le muret être pulvérisé, et reçus des morceaux de pierre en guise de confirmation.

La pluie avait recommencé à tomber sur mon visage meurtri, noyant mes yeux, mais les nettoyant de la boue et du sang qui m’empêchaient de voir correctement. Je me redressai sur un coude. Les éclairs striaient le ciel, illuminant les silhouettes mouvantes d’Azazel et de Quatre, aux prises avec des démons qui se tenaient sur quatre pattes. Leurs griffes brillaient d’un éclat argenté. 

Je n’arrivais pas à suivre leurs mouvements, mais ne cherchai plus à le faire lorsqu’une petite silhouette s’approcha de moi. Même si le démon rouge avait été terrassé par Quatre, je n’étais pas encore sortie d’affaire. Amon se trouvait sur le terrain. Le chuintement de ses pas dans l’herbe était entrecoupé de moments où il me sembla qu’il… quoi, sautait dans les flaques d’eau ? Non, c’était ridicule.

Je commençais à ramper quand un pied étonnamment petit et fin se posa sur mon dos, m’empêchant d’avancer plus. 

« Et où est-ce que tu crois aller comme ça ? »

Son pied menu me retourna avec une facilité déconcertante. Un éclair passa. C’était un tout petit homme, avec les cheveux plaqués sur le côté, séparé par une raie droite. Un large sourire sadique s’étirait sur son visage de poupon surmonté de deux fossettes profondes, et ses yeux opalins brillaient comme deux diamants dans la nuit noire. Il portait un uniforme d’écolier : une veste cintrée avec son écusson cousu, un bermuda qui s’arrêtait aux genoux et une paire de chaussettes blanches qui remontaient jusqu’en haut de son mollet. Il n’avait même pas daigné sortir les mains de ses poches. Il me maintenait au sol sans forcer.

Un autre éclair, plus proche celui-ci, éclaira la scène d’un flash. J’avais du mal à croire qui se penchait sur moi, m’écrasant avec ses mocassins vernis en souriant. Je fermai les yeux et les rouvris plusieurs fois avant d’en être sûre. Ce n’était pas un homme. C’était le gamin des voisins. Ce gosse était Six ? Non, cela ne pouvait pas être Amon, ce n’était qu’un gosse. En plus, je lui avais acheté deux boites de cookies !

Je voulus dire quelque chose, mais il profita de ma stupeur pour m’attraper par le pied et me traîner à travers le jardin comme un vulgaire sac de feuilles mortes. Incapable de lui résister, je tentai de m’accrocher à tout ce que je trouvais sur mon passage, pendant qu’il sifflait gaiement la valse du Danube bleu de Strauss. Les touffes de gazon me glissaient entre les doigts.

Amusé par mes tentatives dérisoires, il se mit à me balancer d’un bord à l’autre en sifflant plus fort.

Après m’être pris le coin de l’escalier dans le front, un pot de fleurs dans cette saleté de nerf au coin du coude, et d’avoir raclé l’intégralité de mon dos contre les dalles de béton qui formaient un chemin jusqu’au portail, j’appelai à l’aide.

Parce que j’étais hébétée sous l’effet des coups que j’avais encaissés à multiples reprises, je hurlai le mauvais nom. Cela provoqua le fou rire de mon assaillant. Il s’arrêta net, et me relâcha, plié en deux. Son rire avait quelque chose de diabolique. Un frisson me parcourut l’échine. 

C’est alors qu’une série de craquements sourds de plusieurs os que l’on brise à la chaîne s’éleva, entrecoupée de hurlements de douleur stridents. Amon se redressa, à l’affût. Il n’eut pas besoin d’attendre longtemps. Quatre émergea d’un buisson, ses longues griffes dégoulinantes de sang, le torse lacéré. Je déglutis. Même s’il semblait être de mon côté, il me fit peur. Un éclair tonna derrière lui, et sa lumière le rendit plus terrifiant encore.

Amon laissa échapper un soupir d’agacement, avant d’étirer ses lèvres dans un sourire narquois.

« Ta place de quatrième n’est pas usurpée, mais je ne suis pas venu seul, et je sais que tes capacités ne fonctionnent pas avec mes chers petits… »

Amon claqua des doigts, et le sol s’ouvrit en cercle autour de Quatre. Une demi-douzaine de démons jaillirent des entrailles de la Terre et se ruèrent sur lui. Quatre fit claquer une chaîne d’acier dans l’air comme un fouet, repoussant les démons les uns après les autres. Mais le combat s’annonçait ardu. Les démons vaincus se relevaient aussitôt, et bondissaient sur leur cible, leurs griffes d’argent déployées à l’extrême.

Amon rit en claquant à nouveau les doigts. D’autres démons sortirent de terre. Ils furent bientôt si nombreux qu’ils se grimpaient dessus pour atteindre Quatre. Il continuait de les repousser sans répit. Sa chaîne fouettait l’air, leur entaillait la peau, éclatait leurs griffes, mais ils continuaient d’avancer. Lorsqu’il ne put plus les tenir à distance, il s’envola pour les prendre de plus haut. Mais Amon avait prévu le coup.

Tel un chef d’orchestre, il claqua des doigts dans un rythme effréné. Chacun de ces sons leur fit pousser des ailes, et bientôt, ce fut une masse informe de pumas volants qui s’élança à l’assaut de Quatre. Sa bouche se tordit vaguement, puis il s’envola dans les airs pour les distancer.

Amon attendit qu’ils se soient tous éloignés pour se concentrer à nouveau sur moi.

« Bon, où en étions-nous ? Ah oui : c’est l’heure pour toi de mourir, susurra-t-il en se penchant sur moi. On a assez joué. »

Il tendit une main vers mon visage. Une main d’enfant, petite et frêle, qui se décharna peu à peu pour se muer en une vision d’horreur. Sa peau se recouvrit de noir, et son bras fait de chair purulente qui se détachait par plaques se rapprocha de mes yeux terrifiés. J’aurais reconnu cette main entre mille. L’odeur qu’elle exhalait, aussi. Il se remit à rire, et je revis l’exacte scène que j’avais vécue avec Roberta. Cette main immonde qui était sortie de ma première tentative de portail avait été la sienne.

Mes bras pataugeaient dans la boue en reculant pour lui échapper. Je voulais hurler, mais je ne faisais que fixer avec effroi cette main. Ma respiration était saccadée, mon cœur au bord de l’arrêt. C’était lui. C’était lui !

Un grognement sourd de gros carnivore rugit en arrière. Je n’eus pas le temps de tourner la tête que déjà Azazel s’était jeté sur Amon au moment où sa main allait atteindre ma gorge. Dans toute la splendeur de sa carrure de buffle bleu, il mit le minuscule enfant au sol et le roua de coups. Le sol tremblait et tremblait, pourtant, Amon ne cessait de rire. Je vis alors que les gigantesques phalanges bleues d’Azazel étaient rouges de sang. Le sien.

Bordel, mais de quoi était fait ce gosse ?

Amon réussit à dégager une main et claqua des doigts. Des tentacules sortirent du sol et emprisonnèrent Azazel dans un filet suintant qui se resserrait à vue d’œil. Il essuya le coin de sa bouche et se releva en époussetant ses vêtements. Il pesta en regardant le pan de sa veste de plus près, cracha dessus et tenta de frotter.

« Putain ! Elle sortait du teinturier, Zazel !

— Rien à foutre de ta putain de…

Rien à foutre ? C’est du cachemire je te signale ! Ça va me coûter une fortune pour faire nettoyer ça ! Compte sur moi pour t’envoyer la facture ! Bon, allez, ça m’a saoulé. »

Il claqua une nouvelle fois des doigts, sans lever les yeux de sa veste tâchée. Le tentacule autour d’Azazel se resserra, et je vis son corps tomber lourdement, inerte.

« Toi, m’apostropha-t-il sèchement, viens par ici. »

 Je reculai en rampant alors qu’il s’approchait tout en frottant sa veste. Je poussai sur mes mains, reculant chaque fois un peu plus, et tentai d’accélérer pour lui échapper. Mais c’était peine perdue. Je traînai mes jambes tremblantes. Mon corps semblait peser une tonne. Je n’avais plus de force dans les bras. C’était ridicule. J’étais la blonde de ces films d’horreur à qui on hurle de déguerpir au plus vite. J’aurais tellement aimé pouvoir déguerpir, mais je luttais déjà pour faire quelques mètres. Impuissante, je ne pus me retenir de pleurer.

Amon marchait d’un pas lent. Il n’avait pas besoin de se presser. Sans Azazel, sans pouvoirs, et même sans Quatre – peut importait ce qu’il fichait au milieu de tout ça – j’étais vulnérable. Gabriel avait raison : j’étais une femme mortelle aux capacités médiocres. Élise avait été tuée. Certainement par ce monstre de gamin de merde. Aza ne bougeait plus. Quatre avait disparu dans les airs. Et moi ? Je ne servais à rien. Pitoyable, lamentable. Lamentable !

Soudain, un froid glacial nous enveloppa. Mon souffle se mua en vapeur. Venant de toutes parts, les spectres formèrent une masse brumeuse autour de nous. Amon s’arrêta.

« C’est quoi ça encore ? »

Ils se mirent à chuchoter. Là. Elle est là. Puis, au milieu de la foule éthérée, des dizaines de points rouges se mirent à briller. Des déterrés nous encerclaient. Ils nous fixaient de leurs yeux rougeoyants. Les chuchotements s’intensifièrent, accompagnés du grésillement d’une radio mal réglée, et la pluie se changea en neige. Amon sembla perplexe, mais moi, je compris. Je comprenais enfin. Elle répond. À l’appel.

Des mains osseuses, à la peau grise et aux ongles pourris, glissèrent le long de mes épaules. Nous l’attendions. Si j’étais à ce point lamentable, pourquoi Belzebuth se serait-il donné tout ce mal ? Elle. Même Quatre pensait que je pouvais faire mieux. Prends. Sa place. J’avais combattu des démons. Elle embrasse. Je m’en étais sortie vivante. Son. Destin. Non, je n’étais pas si lamentable que ça.

Leur haleine glaciale souffla dans mes oreilles leur appel. Et. Nous. Veillons sur. Elle. Je n’étais pas une simple humaine. Je ne l’avais jamais été. Nous. Épaulons. Leurs voix bourdonnaient autour de moi, mais aussi dans ma tête. Le passeur.

Oui. J’étais un gardien.

J’étais un putain de surhumain capable de choses dépassant l’imaginaire !

Leurs yeux rouges transpercèrent la brume opaque. Il était temps que j’arrête de compter sur les autres et que je devienne mon propre sauveur. Il était temps que je sois celle que j’étais censée devenir. Que je le veuille ou non, j’étais née pour ça. Elle a éclos.  

« Venez à moi. Je suis prête.

— On peut savoir de quoi tu parles ? », demanda Amon, perplexe.

Les déterrés posèrent leurs mains sur moi, et de la lumière descendit le long de mes cheveux pour les envelopper intégralement d’une lumière immaculée, presque divine. Mon corps se recouvrit d’une couche de vapeur éthérée, et mes doigts poussèrent en pointes blanchâtres. La douleur s’évapora comme par magie, et je me relevai devant les déterrés qui s’amassaient encore derrière moi.

« Qu’est-ce que… ? » hoqueta Amon.

Son regard passa de surpris à médusé. Les râles des déterrés se muèrent en grognements et feulements sourds. Amon pinça ses lèvres, visiblement mécontent de la tournure que prenait la soirée. Il avait dû prévoir que je me laisse faire sans rien dire. Incompétente. Lamentable. Seulement voilà, j’étais amochée certes, mais debout, et épaulée par une armée de spectres aux dents acérées. Il se racla la gorge.

« C’est quoi encore cette merde ? Tu t’es prise pour un dieu psychopompe ? Y’a marqué remplaçante de Thanatos sur ton CV ? 

— Qui sait ? Je suis peut-être même plus que ça », répondis-je d’une voix au timbre voilé, lointain.

Son visage se tordit en un sourire malaisé, et le temps qu’il monte sa main en l’air pour claquer des doigts, j’en avais fait de même. Mon imitation était parfaite.

Ce qui suivit dépassa la perfection : le claquement de mes doigts sonna la charge pour la horde de déterrés qui se ruèrent sur lui. Leurs bouches dégoulinaient de sang noir, leurs dents luisaient, et leurs yeux rouges étaient rendus fous par la frénésie. Submergé, Amon tomba sous leurs griffes.

Je levai les yeux. D’un mouvement aussi rapide qu’un courant d’air, il se débarrassa de son corps d’emprunt pour leur échapper. Il réapparut en haut du muret, les pieds voletant à quelques centimètres au-dessus des pierres, dans une forme humanoïde de fumée noire qui me fixait de ses prunelles jaunes flamboyantes. D’horribles dents longues et pointues brillaient sur cet ovale sans visage pour former un sourire malfaisant.

« Intéressante, très intéressante. Tu me plais bien, toi, s’enthousiasma-t-il. Tes petits potes ont réussi à me décharner, et je n’ai rien pu faire contre. Mais ce n’était qu’une enveloppe. Ne te réjouis pas trop vite.

— J’attendrais de te couper les pouces pour me réjouir.

Mmh, toi et moi, nous étions faits pour nous rencontrer, sourit-il. Il me tarde que tu sois de l’autre côté avec moi. On va bien s’amuser tous les deux, crois-moi. Mais pour l’heure, la bonne nuit très chère », susurra-t-il avec une révérence exagérée avant de disparaître dans un autre claquement de doigts.

La horde de déterrés fixa le muret où Amon s’était trouvé, reniflant le tas de peau laissé à l’abandon. Lorsque mes cheveux redevinrent blonds, la horde s’évanouit à son tour dans un nuage de brume. La vapeur de mes lèvres se dissipa, la pluie se remit à tomber, et la chaleur relative de novembre revint. Je tombai à genoux sur une plaque de gazon encore glacée qui craqua sous mon poids.

À bout de souffle, je regardai mes mains faites de chair. Tout s’était évaporé. Il ne restait plus rien. Une goutte de sang tomba au creux de ma main. Mon visage, lui, portait encore les marques de ce combat. Du bout de la langue, je sentis le sang qui s’échappait de ma lèvre fendue et, sans prévenir, je me mis à rire alors que la pluie ruisselait sur mon visage.

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