Ap 49 : « Un couteau à champignons? »

Azazel et Sasha restèrent là à me regarder, haletante, rouler mes épaules dans tous les sens. Je tentai de rabattre mes ailes dans mon dos, mais elles s’acharnaient à se déployer comme un parapluie au ressort trop enthousiaste.

Dans les Enfers, les manier avait été instinctif. Elles avaient été une extension naturelle de mon corps. Ici, la tâche se révélait plus complexe. Au prix de nombreux efforts, je réussis enfin à les replier. Sasha referma la bouche, et la rouvrit quand mon aile gauche se redéploya brusquement dans un spasme. Azazel cligna plusieurs fois des paupières.

« Ces ailes… d’où elles sortent ? demanda-t-il, les yeux ronds comme deux billes. 

— De mon dos. Juste… là », indiquai-je du doigt.

Ses lèvres se tordirent.

« Noooon, sans rire ! Merci pour le cours d’anatomie, répliqua-t-il avec aigreur. Ce que je voulais dire gamine, c’est qu’avoir des ailes, ce n’est pas normal pour un humain.

— Je ne suis pas tout à fait un humain… marmonnai-je par pure mauvaise foi.

— Peut-être, mais t’es en train d’avoir des réflexes qui ne sont liés qu’aux Enfers. Fais attention dans quoi tu mets les pieds au risque de ne plus pouvoir faire marche arrière.

— Je n’ai pas eu le choix ! J’étais tombée dans un gouffre et… laisse tomber, ce n’est pas important.

— Et la prochaine fois, opte plutôt pour des ailes d’ange classiques, avec de belles plumes blanches, sinon ton cureton ne s’en remettra pas, dit-il en montrant Seth par terre. Parce que j’avoue que celles-ci ne sont pas très rassurantes. Question d’esthétique, je suppose. C’est le fameux Quatre qui t’a inspirée ? grinça-t-il. Les siennes ne sont pas rassurantes, mais alors cette version peau nue est vraiment dégueulasse. Donc après l’avoir appelé à l’aide, tu cherches à lui ressembler ? C’est quoi l’étape suivante ? »

Azazel était amer. Lors du combat contre Amon, ma langue avait fourché et j’avais eu espoir qu’il n’ait pas entendu. Mais visiblement, ce n’était pas le cas, et en plus, il m’en voulait. J’aurais aimé lui expliquer que ce n’était qu’un simple lapsus, mais son visage renfrogné ne semblait pas enclin à écouter la moindre explication. Autant revenir au sujet d’énervement principal.

« Passons, soufflai-je. Une idée de comment faire pour les enlever ? »

Il m’observa des pieds à la tête en prenant une fausse expression d’intense réflexion. Il finit par dire qu’il avait une idée et disparut au sous-sol. Sasha, elle, ne pouvait s’empêcher de les toucher. Ses yeux pétillaient, mais manquèrent de sortir de leurs orbites quand nous vîmes Azazel remonter, une scie à la main.

« Nonononon ! Loin de moi ! m’écriai-je en prenant Sasha comme bouclier.

— Relax, c’est juste le plan B. Le plan A, c’est que tu le fasses toi-même. Un peu de repos, au calme, avec une petite musique classique apaisante, et elles devraient disparaître d’elles-mêmes. Mais si ça ne fonctionne pas… »

Il jeta la scie sur la table avec un air de défi. Le métal contre le verre résonna à m’en faire frissonner.

« Je vais aller tout de suite dormir avant que tu sortes d’autres objets de torture.

— Une courte sieste alors. Parce que, sans vouloir te presser, il est certes à peine dix heures, mais on est mercredi.

— … Quoi ?

— Je t’avais dit de ne pas t’attarder. »

Azazel me tourna le dos et alla ranger la salle à manger. Jamais je ne l’avais vu aussi énervé. Les planches brisées volèrent à travers la pièce. Une chaise sans pieds, un bout de table, ainsi que le restant de la lampe en verre furent balancés sans ménagement. Il passait ses nerfs, et une goutte de sueur coula le long de ma tempe en le voyant faire.

Sasha vint me caresser l’épaule. Elle me raconta qu’ils m’avaient tous les trois attendue durant deux jours et que, depuis hier, Azazel parlait d’un plan d’extraction. Il comptait aller me chercher, même si cela signifiait mettre un terme à ses vacances et ne pas pouvoir repartir avec moi.

« Il a du mal à exprimer ses sentiments, mais crois-moi sur parole quand je dis qu’il tient énormément à toi. On s’est tous inquiétés, mais lui ne tenait pas en place. Il a même attrapé Seth à un moment, j’ai cru qu’il allait lui crever l’autre œil. Mais ils sont toujours vivants ! Je ferais une bonne médiatrice, sourit-elle. Allez, va te reposer. Je dois rentrer, mais on se parle plus tard. »

Elle m’embrassa et me laissa seule, entre Seth qui était évanoui par terre, et Azazel qui beuglait en terminant de détruire la table familiale avec un des pieds. Je montai m’allonger. De toute façon, il n’y avait rien que je puisse faire pour l’apaiser. Il valait mieux le laisser se défouler.

Seth était agenouillé au pied de mon lit, les mains jointes. Il avait gardé de sa rencontre avec le démon-crabe une griffure profonde, qui traversait son visage du sommet de son front à la pointe de son menton. Quinze jours après l’attaque, les croûtes étaient tombées pour laisser place à une épaisse raie rose et boursouflée. Il garderait cette cicatrice à vie.

Je me redressai, constatant avec soulagement que mes ailes avaient disparu. Seth se mit à prier à voix haute, et je ne pus m’empêcher de lever les yeux au ciel. Comme si des prières allaient changer quoi que ce soit. Je m’étirai le dos dans tous les sens, en faisant craquer mes articulations. J’étais heureuse d’avoir retrouvé une apparence humaine.

Concentré sur ses psalmodies, Seth serra ses doigts jusqu’à ce que ses jointures devinrent blanches. Son cache-œil médical se souleva légèrement lorsqu’il fronça les sourcils.

« Amen, fit-il enfin en se levant. Il t’attend, il a à te parler. »

Il sortit de la chambre sans m’adresser le moindre regard. Je refis craquer mes articulations et descendis. Azazel m’attendait avec un sourire crispé. D’une politesse exagérée, il m’invita à le suivre dans ce qu’il restait de la salle à manger.

Le sac de Matt avait été vidé sur la table avant que je m’écrase dessus. Son contenu était désormais étalé à même le sol, au milieu des rideaux en lambeaux et des monticules de bouts de bois. Azazel prit une des dernières chaises encore en vie, s’assit et croisa jambes et mains dans une attitude très étudiée. Je sentais venir la connerie. 

« Alors. Débutons par l’aspect positif, afin de ne pas diminuer les efforts qui ont été fournis, commença-t-il avec une lenteur exagérée. Le plan a été suivi, malgré l’absence inattendue et regrettable de Lucifer, sur lequel on comptait l’un comme l’autre. Aussi, j’admets que sans son aide, il y a pu avoir un ou deux traits du plan qui ont prêté à confusion, et qui n’ont pas pu être vérifiés pour validation avant opération, donc, je suppose, que j’ai une certaine responsabilité dans le résultat mitigé de cette mission.

— Viens-en aux faits, s’te plaît, j’ai pas la journée.

— Tu n’étais pas dans l’armurerie.

Quoi ?

— Mais ! s’exclama-t-il en levant un doigt, souriant de plus belle. Tu as brillamment dévalisé la salle des archives. »

Je tombai des nues. La salle des archives. En y repensant, j’avais trouvé ça étrange qu’il y ait si peu d’armes à l’intérieur. Azazel fit le tour des artefacts éparpillés et continua sur le même ton faussement léger.

« Nous avons donc : une ancienne épée de garde impérial ramenée par Hadès lors d’une de ses vacances à Rome, ainsi que son bouclier assorti. Dommage que tu n’aies pas les jambières et les manchons, ça complète merveilleusement la tenue. Bref. Ici, nous avons… oh, intéressant, dit-il en feuilletant le livre, un sourcil relevé. Nous avons le bottin des Enfers. Si tu as un coup de fil à passer en ligne directe, ça peut être pratique, en effet. Ici, un ancien modèle de menottes, chacun ses délires sexuels, mais pourquoi pas. Là, un trousseau de clés antiques que je soupçonne être purement décoratif. Nonobstant, c’est très joli.

— J’abandonne, je vais chez Sasha. Quand tu auras fini ton délire, tu m’appelles.

— Et si j’ai pas son numéro, je regarderais dans le bottin.

— Vas-y, moque-toi. Et ça, pestai-je en pointant l’épée, ça sert à rien peut-être ?

— Il s’agit de l’épée spectrale de Thanatos. Elle est capable de mettre à terre un immortel, mais elle n’obéit qu’à lui et il n’est plus là pour s’en servir. Je dois avouer qu’il y avait de l’idée, du potentiel même. Et à côté, là, continua-t-il en suivant ce que je désignai du doigt, c’est un caillou. Un gros caillou, je te l’accorde.

— Il y avait un écriteau au-dessus précisant que c’était la première arme du monde, et la plus meurtrière.

Aaaah, fit-il en feignant l’extase. Donc c’est le caillou de Caïn. Effectivement, la légende dit qu’il a décimé un quart de la population mondiale en un coup. Belle relique.

— Et ça ? soufflai-je, à bout de patience.

— … un couteau à champignons ? » sourit-il en tournant et retournant le couteau à la lame courbée forgé par Héphaïstos. 

Il retourna s’asseoir sans se départir de son sourire forcé. De mon côté, même si je me sentais comme la dernière des idiotes, son attitude me tapait sur les nerfs. Je grinçai des dents en le fixant.

J’avais failli mourir dans ce labyrinthe. Pour rien. Le seul objet dont nous avions besoin était toujours dans les Enfers. Il fallait que j’y retourne, mais nous n’avions plus le temps. Nous avions calculé que jeudi serait le dernier jour où nous pourrions sauver Sërb. Demain. 

Seth vint nous rejoindre. Il évitait sciemment de croiser mon regard. Il semblait même plus à l’aise face à Azazel, alors qu’il l’avait pourtant vu sous sa véritable forme. C’était comme si mes ailes lui avaient montré la réalité de la merde dans laquelle il était en train de mettre les pieds.

« Comment ça s’annonce ? demanda-t-il en grattant doucement sa cicatrice.

— Mal. On court à notre perte, grinça Azazel.

— Tu ne peux pas dire ça, Aza. Je n’ai qu’à y retourner, je maîtrise mieux…

— Non tu ne maîtrises rien du tout ! s’emporta-t-il en laissant enfin tomber ses faux-semblants de calme. Jusqu’à présent, t’as juste eu de la chance ! Mais tu pourras pas compter dessus éternellement, surtout si tu retombes sur Bel qui doit t’attendre bien sagement maintenant. T’es aux fraises, gamine.

— … fraises ?

— J’abandonne. Dis-lui, toi. »

Azazel se leva en se massant les tempes et marcha dans le couloir menant au salon.

« Gardons notre calme, se hasarda Seth en joignant les mains. La situation n’est pas sans issue. Notre Seigneur ne met sur notre route que des obstacles qu’il nous sait capables de surmonter. Ce qu’il nous faut, c’est un plan solide.

— Mais on en avait un ! gronda Azazel.

— Ne me parle pas de ta putain de carte, le repris-je de volée en me rapprochant de lui. Si ton plan n’avait pas été dessiné avec les pieds, on n’en serait pas là.

— Ah oui ? » fit-il en se rapprochant à son tour.

Azazel se planta en face de moi. Une lumière s’éclaira dans le fond de ses pupilles, comme je l’avais vu dans les yeux de Gabriel.

« Et ben si ta mère t’avait inscrit chez les scouts pour t’apprendre à lire une putain de carte, on n’en serait pas là non plus !

— Pouvez-vous arrêter tous les deux ? soupira Seth, la tête tournée vers la fenêtre. S’énerver et chercher un coupable ne nous avancera en rien. Perse a fait de son mieux, peu importe ce que tu en penses. Il faut réfléchir ensemble. C’est ensemble que nous y arriverons. Il y a forcément une solution. Si nous commencions par prier ?

— Merde avec tes prières ! Elle va finir dans les Enfers, voilà ce qu’il va se passer. Tout ça pour rien », grommela Azazel en allant dans ce qu’il restait de la cuisine pour se préparer un en-cas.

La tension était palpable. La maison entière se noyait sous un nuage noir de mauvaise humeur. Seul Seth arrivait à garder son calme, mais il était difficile de dire si c’était parce qu’il était optimiste, inconscient, ou juste complètement idiot.

Je passai devant Aza et m’assis sur le canapé du salon, pile en face du passe-plat pour pouvoir le darder de mon regard le plus noir. Sortant un paquet de pain de mie, Aza fit comme s’il ne me voyait pas, ce qui m’énervait encore plus.

Seth vint me rejoindre. Se postant devant la fenêtre, il chercha à changer de sujet.

« Je peux savoir ce qu’il s’est passé dans le jardin ? demanda-t-il en levant le rideau.

— J’ai dû dynamiter des taupes. Elles commençaient à devenir envahissantes », répliqua Azazel avec nonchalance sans détourner la tête de sa préparation de sandwich.

Seth releva son sourcil valide, peu satisfait par cette réponse, mais n’eut pas le temps de s’en préoccuper plus. Un bruit de métal suivi par celui d’un tuyau qui pète nous alerta. Azazel émit un couinement de surprise. Nous accourûmes dans la cuisine pour le trouver, le soi-disant couteau à champignon dans la main, devant le meuble tranché jusqu’aux fondations de la maison. Des gerbes d’eau s’échappaient d’un tuyau coupé net.

Trempé, Aza leva les mains en signe d’innocence, une demi-tranche de pain dans une main, le couteau dans l’autre. Sa tête dégoulinait.

Il recula, laissant apparaître une fente monstrueuse qui s’ouvrait au-dessus du sous-sol et continuait plusieurs mètres encore à travers la terre et la pierre. Son regard passa alors de surpris à euphorique. Il replia le couteau avec une extrême délicatesse et me le tendit en souriant. « Finalement, t’as réussi. On va pouvoir avancer. »

Je pris le couteau entre les mains. Il n’avait l’air de rien. Le manche était gras de mayonnaise, et la lame légèrement rouillée. Pourtant, je tenais là mon salut. Je refermai mes doigts autour de lui, le cœur à nouveau empli d’espoir.

Nous avions le trancheur en notre possession.

Il ne restait plus qu’à savoir où en était Randy Sam de la préparation de l’antidote. Nous devions avoir la confirmation qu’il était prêt avant de se lancer à l’aveugle dans la partie la plus dangereuse de toute cette aventure.

Sans attendre, je pris mon téléphone et composai le numéro d’Adam. Les battements de mon cœur s’accéléraient à chaque tonalité. Il décrocha à la troisième. Mon angoisse s’apaisa instantanément quand il m’annonça que l’antidote était prêt. Presque, ajouta-t-il. Il manquait encore une étape qui serait finalisée demain matin. Il me rassura en affirmant qu’il serait prêt dans les temps. Azazel sembla moins satisfait par cet hypothétique « dans les temps ».

Nous avions prévu d’avoir l’antidote avant d’amener Sërb ici. Malheureusement, à cause de ma rencontre avec Belzebuth dans le labyrinthe, nous devions le libérer au plus vite, avant qu’il ne prenne à Belzebuth l’envie de le mettre en « sécurité » quelque part. Inatteignable. Cela compliquait encore les choses, mais je commençais à y être habituée.

La question était à présent de se décider sur l’endroit où nous allions le ramener en attendant d’avoir l’antidote en main.

« Ici ? À l’intérieur du sceau on est en sécurité, proposai-je.

— Sauf que ton fan-club spectral met un point ultra visible sur notre localisation. C’est pas terrible niveau discrétion. Et sans vouloir être pessimiste, je doute que cette barrière tienne encore longtemps, surtout si deux gardiens de la porte se trouvent derrière.

— Alors à la réserve. Au plus près de l’antidote.

— Tu voudrais risquer de voir Bel débarquer en pleine réserve autochtone, berceaux des gardiens ? Trop dangereux pour eux. Non, il faut un endroit où il ne pourra pas pénétrer : chez les cul bénis.

— Tu veux qu’on le cache dans quoi, une église ?

— Quoi de mieux ? Chez les cathos, c’est bourré d’icônes d’Elohim, renchérit-il. Aucun démon ou Infernaux ne pourra s’en approcher. Elohim nous a maudits pour notre rébellion, et depuis, tous les gadgets en rapport avec lui nous brûlent. C’est sa façon de nous rappeler qu’on a merdé, et il a la rancune tenace.

— Je connais le lieu idéal, déclara Seth. C’est juste à la sortie de la ville.

— Alors c’est réglé !

— Presque. Accorde-moi une minute », dit Azazel en prenant mon téléphone.

Il partit dans le jardin pour être loin de nos oreilles. Notre technologie était-elle capable de parvenir jusqu’aux Enfers ? Ouvrant le bottin, je fis défiler quelques pages. Les numéros étaient composés de dix chiffres, avec pour tous, le même indicateur à trois six. C’était tellement idiot que je me demandais si des humains n’avaient pas déjà appelé les Enfers par mégarde.

« Des renforts arrivent, déclara Aza en posant mon téléphone sur la table basse. On récapitule le plan tous ensemble et on sera bon. Enfin, autant qu’il est possible.

— On part quand ?

— Vu ta gueule, demain matin. Ce soir, tu dors. »

Malgré la survenue du trancheur, Azazel demeurait renfrogné. Je m’installai sur le fauteuil en face de lui. Il regardait dans le vide, perdu dans ses réflexions. Le temps s’étira.

Seth fit du thé, déblaya la table, nettoya la salle à manger et nous prépara un repas qui aurait mérité d’être illustré dans le dictionnaire à côté du mot insipide. Il s’occupa du mieux qu’il put durant tout l’après-midi. Aza, lui, n’avait pas bougé. Pas un clignement d’œil, pas de soupir ni de grommellement, rien. Il était resté les yeux dans le vague, telle une statue.

« Tu crois qu’il lui ait arrivé quelque chose ? À Lucifer, je veux dire, précisai-je.

— C’est possible, répondit-il, les yeux toujours fixes. Bel n’avait-il pas menacé de l’enchaîner dans la salle du Conseil s’il t’aidait à nouveau ? »

Je baissai la tête. J’espérai que ce ne soit pas le cas. Il ne méritait pas ça. Pas après tout ce qu’il avait fait pour moi.

Ne pouvant rester assise plus longtemps, je me levai et fis le tour des artefacts ramenés. Je n’y étais pas allée de main morte. Comme dans la salle des archives, l’épée attira mon regard. Je la pris dans les mains. Elle était moins lourde qu’elle paraissait. Son manche était recouvert de cuir blanc et serti de joyaux qui renvoyaient la moindre particule de lumière.

L’épée de Thanatos, le couteau forgé par Héphaïstos, une épée et un bouclier appartenant à Hadès. Tant de Dieux mythologiques. Je levai l’épée. Sa lame possédait une tranche de verre incrustée au milieu de l’acier immaculé. Elle était magnifique, d’une beauté hypnotique.

« Que sont-ils devenus ? demandai-je à Azazel, l’épée à la main.

— De qui tu parles ?

— D’Hadès, et de tous ces anciens Dieux dont j’ai vu les noms sur les panneaux. Il n’est pas question que d’anges, n’est-ce pas ?

— En effet. Avant la prise de pouvoir d’Elohim et de Samaël, c’étaient les Dieux qui gouvernaient les trois mondes. Mais Zeus faisait n’importe quoi. Trop d’histoires d’incestes et de demi-dieux qui les ont défiés, c’était un beau bordel. D’où l’entrée en scène d’Elohim et de Samaël qui ont, disons, réformé le système en place. Elohim a créé les anges, a déménagé de l’Olympe pour Sion, et a distillé sur terre une nouvelle race d’hommes. Plus faible, soit dit en passant. Amon est l’un de ces anciens Dieux. Il a eu plusieurs noms : Amon dans l’Égypte, Loki chez les Nordiques, et Dolos chez les Grecs. Il est le seul à avoir intégré la nouvelle équipe. »

Azazel se leva prendre un soda dans le réfrigérateur et m’en tendit un sans cesser de parler.

« Hadès et Persephone ont pris leur retraite il y a longtemps. Après la Grande Guerre céleste, ils ont légué le trône à Samaël et sont retournés s’installer en Grèce, dans une chouette villa. Ils ont une petite fille adorable, d’ailleurs. Thanatos est tombé amoureux d’un oracle et a renoncé à son immortalité pour vivre à ses côtés. Il doit encore être ici avec elle. Les Érinyes ont monté une entreprise d’assurance vie en Honduras et ça les amuse. Faut dire que le taux de meurtres par habitant crève le plafond. Leurs sœurs, les Moires, ont repris la gérance du Tartare après la mort de Campé. Pour les autres… la plupart sont partis vivre parmi les mortels. Ils changent d’identité tous les dix ou quinze ans, histoire de ne pas se faire remarquer. Je pense que les délires sur les vampires viennent de là d’ailleurs. D’autres ont carrément abandonné leur immortalité et sont devenus mortels. Parce qu’être immortel, c’est sympa deux minutes, mais c’est vite chiant en fait. L’immortalité, ça ne plaît vraiment qu’à ceux qui ne savent pas ce que ça fait de vivre entouré par les mêmes gueules de con durant des siècles.

— Prendre la place de Sërb implique de devenir immortelle », lui rappelai-je.

Il me jeta un regard soucieux, le soda au bord des lèvres.

« … non, mais ça a aussi pleins de bons côtés, hein ! Comme heuHeu… pleins de trucs ! Et puis Sërb ne mourra pas. Tu l’empêcheras et tu resteras ici bien sagement auprès de ton moche tout sec à faire des bébés tout secs. »

Nous avalâmes une gorgée en même temps, en regardant ailleurs.

« Elles sont là, déclara Seth en ouvrant la porte d’entrée.

Elles ?

— J’ai demandé à Sasha si elle pouvait nous aider, avoua Azazel. Pas la peine de me faire tes gros yeux. On va avoir besoin de deux voitures, et dans cette pièce je compte un ange piéton, une ado sans permis et un cureton avec un abonnement de bus. On ira pas loin sans leur aide.

— Je ne voulais plus qu’elles soient impliquées ! Aza, comment tu as pu ? !

— À d’autres. Peut-être que tu voulais qu’elles ne soient pas impliquées, mais ce n’est pas ce que tu as fait jusque-là.

— Sale…

— Surveille tes paroles gamine, s’énerva Azazel en pointant un doigt vers moi, m’obligeant à rester assise, et écoute-moi bien : une fois que Sërb sera dans ce monde, la porte des Enfers sera grande ouverte. Bel ne tardera pas à débarquer, et si nous sommes à pied comme des crétins, autant te mettre à genoux, une lame sur la gorge et un panier de muffins dans les bras pour t’excuser de l’avoir fait chier pour rien. Il nous faut de l’aide si on veut mener ton plan à bien. Je risque gros en t’aidant, ne l’oublie pas. »

Je déglutis, les doigts contractés sur les accoudoirs.

Une réflexion sur “Ap 49 : « Un couteau à champignons? »

  1. Pingback: Ap 48 : « Alors fillette, on traîne dans les couloirs ? » | Romans de Berg

Laisser un commentaire