Ap 52 : « In nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti »

Plusieurs lattes du plancher se brisèrent sous le poids du géant bleu. Il leva un pied et me lança un sourire confus. Je haussai les épaules pour toute réponse. Mon dernier retour des Enfers avait été plus destructeur. À ce stade, un peu plus ou un peu moins ne changeait pas grand-chose à la longue liste des rénovations que Seth avait commencé à rédiger.

Les yeux écarquillés et la bouche grande ouverte, Sasha ne sut plus où donner de la tête. Son regard passa de moi à Azazel, et fit plusieurs aller-retour avant de pointer Azazel d’un doigt tremblotant.

« Ça, ça rentre pas dans la Jeep.

— Ah ben enfin ! pouffa-t-il en déposant Sërb sur le canapé. Je croyais que rien ne te faisait peur !

— J’ai pas peur, je… suis juste… étonnée, bafouilla-t-elle.

— C’est cela, oui. Bon, fit-il en attrapant son corps d’emprunt, on se rhabille et on file. » 

Sasha se retourna dans une pirouette. Pendant qu’Azazel reprenait son apparence humaine, je montai me changer. Adieu, mon jean fétiche. Je me débarrassai de mes vêtements carbonisés et enfilai une autre tenue issue des placards de ma mère et de Matt. Le poison et l’onguent de Quil en sécurité dans ma poche, je redescendis en courant.

« Des nouvelles des autres ? demanda Azazel à Sasha.

— Vous avez été plus rapides que prévu. Nola vient d’arriver à la réserve », nous informa-t-elle en regardant son téléphone.

Sur le canapé, Sërb grelottait. Je fis glisser le plaid sur lui, et le bordai de mon mieux. Son état était pire que je l’avais imaginé. Je commençai à craindre que la différence de température entre nos deux mondes suffise à raccourcir sa vie qui ne tenait déjà qu’à un fil. Un maigre fil.

Sasha, quant à elle, conservait son optimisme : nous n’avions plus qu’à rejoindre le pensionnat, attendre que les filles nous apportent l’antidote, et tout serait enfin terminé. Dans une heure, tout au plus, nous pourrions souffler et penser à l’avenir.

Elle admira mes cheveux blancs, puis me demanda si, après avoir avalé le poison, ils resteraient de cette couleur. Je ne sus que lui répondre. Je pris une mèche entre mes doigts. Mon père aussi avait de longs cheveux blancs. S’il avait été encore en vie, nous aurions été assortis.

Dehors, d’étranges nuages rouges s’étiraient peu à peu dans le ciel. Le tonnerre roulait au loin et les premières gouttes de pluie se mirent à tomber, ricochant dans la gouttière avec un tintement sinistre. Un orage d’un autre monde s’annonçait. Je croisais les doigts pour que l’optimisme de Sasha soit aussi tenace qu’elle, car, de ce que je pressentais, cette dernière étape n’allait pas être aussi simple qu’elle le prévoyait. J’étais loin, très loin de me sentir aussi sereine qu’elle.

« C’est pas bon… murmura Azazel avant de nous interpeller avec une voix forte et pleine d’un entrain que je savais factice : allez les filles, tous en voiture ! C’est pas le moment de peler des figues ! »

Azazel souleva Sërb dans son plaid et traversa le jardin jusqu’à la Jeep. Même si Sasha avait abaissé la banquette arrière et vidé le coffre, Azazel pesta : il n’y avait pas assez d’espace pour eux deux.

Pour pouvoir monter également à bord, il dut placer Sërb sur son flanc. Il se tenait donc au-dessus de lui, fermement accroché aux arceaux, dans une déconcertante position de cuillère. Au regard qu’il me lança, je compris qu’il n’accepterait aucune remarque déplacée. Sasha et moi nous pinçâmes les lèvres pour nous retenir de rire devant cette image digne d’une couverture de magazine sexy.

Il n’y avait qu’une vingtaine de minutes de voiture jusqu’au pensionnat. Une fois sortis de la ville, nous devions prendre la route qui longeait le lac et emprunter un bout du parc national. Mes mains étaient crispées sur l’arceau. Sasha conduisait prudemment pour une fois, mais je m’attendais à tomber sur un os à tout moment. Chacun de mes voyages dans les Enfers m’avait appris que rien n’était jamais simple.

Ma tension se propagea sur les autres passagers. Silence et concentration devinrent les maîtres mots de cette expédition. Seule la respiration sifflante de Sërb répondait au ronronnement lourd du moteur.  

La sonnerie d’un téléphone nous fîmes sursauter. Sasha le sortit de sa poche et s’excusa de devoir prendre cet appel. Je lus le nom de sa mère au moment où elle le porta à son oreille. Elle voulut couper court en expliquant qu’elle conduisait, mais sa mère insista. Nous pouvions entendre les sirènes de police en fond sonore. Le visage de Sasha se décomposa.

La Jeep ralentit graduellement alors que nous entrions dans le parc. Sasha hochait la tête dans un mouvement continu, tandis que ses paupières tremblaient et se remplissaient de larmes. Elle se tourna vers moi dès qu’elle eut raccroché.

« Ils ont retrouvé le corps d’Élise dans la forêt. Poignardé, peina-t-elle à articuler. Une enquête est en cours, mais c’est un meurtre. Un… meurtre. »

Elle souleva ses lunettes et s’essuya les yeux.

« Comment quelqu’un a-t-il pu assassiner Élise ? Quel monstre a pu…

— Continue de rouler, s’impatienta Azazel voyant que la voiture ralentissait.

— Eh ! s’écria-t-elle en se tournant vers moi. Si elle… ça veut dire qu’elle est dans le Royaume des Morts ! Dans les Enfers ! Tu crois que Sërb pourrait la ramener ? 

— C’est le plan, répondis-je du tac au tac.

— … TU SAVAIS ?!

— Je vais la ramener Sasha, je te promets, je vais la ramener. On va soigner Sërb, et grâce à lui, je vais la ramener ! » 

Sasha serra les dents et appuya sur l’accélérateur. À l’arrière, Azazel baissa la tête. Un détail me revint alors en mémoire, assombrissant le maigre espoir auquel je m’étais accrochée jusqu’ici. Lucifer m’avait parlé d’âmes quittant le Royaume d’Hadès pour retourner dans leurs corps, mais à ce moment-là, Élise n’avait pas été retrouvée. Tout était encore possible.

À présent, je pressentais qu’il serait plus compliqué de la ramener. Il ne s’agissait plus de remettre une âme dans un corps, ni vu ni connu, mais de résurrection. Je voulais continuer à m’accrocher à l’espoir, mais le réalisme de la situation m’avait déjà rattrapée : Élise était perdue. Elle resterait morte, à jamais, prisonnière du Royaume des Morts. La figure dépitée d’Azazel dans le rétroviseur ne fit que renforcer ce pressentiment.

Sans quitter la route des yeux, Sasha fouilla dans le vide-poche et en sortit une cigarette qu’elle alluma en tremblant.

« Je croyais que tu avais arrêté…

— Je viens d’apprendre que ma meilleure amie est morte, alors me fais pas chier pour une clope », répliqua-t-elle sèchement.

Sasha n’était pas idiote. Elle avait dû comprendre qu’il était irréaliste de ramener Élise à présent. Je ne lui avais fait que des promesses vides, attachées à un espoir futile, pour une situation humainement insoluble. Peu importait la force de cet espoir, il ne ramènerait pas Élise à la vie.

Soudain, quelque chose passa en courant devant le capot. Sasha l’évita d’un coup de volant.

« C’était quoi ça ? souffla-t-elle en se penchant pour mieux voir.

— Le début officiel des emmerdes », lança Azazel en montrant le ciel du doigt.

Le ciel était coloré en un rouge sanglant. Les éclairs qui illuminaient les épaisses masses nuageuses semblaient descendre sur la terre ferme en prenant forme. Nous le savions : une fois Sërb dans ce monde, la porte resterait ouverte. Belzebuth risquait de débarquer à tout moment, mais je n’avais pas pensé que des démons s’évaderaient des Enfers.

Nous suivions des yeux les ombres jaillir des éclairs, quand Sasha freina. Les pneus crissèrent et la Jeep pila à un mètre de la directrice de mon lycée qui se tenait au beau milieu de cette route déserte, les mains sur les hanches.

« Mademoiselle Evans ! Prise en flagrant délit d’école buissonnière ! » s’écria-t-elle avant de remonter les coins de ses lèvres dans un rictus victorieux.

Elle s’avança, déterminée. Sa jupe avait encore raccourci. Ses talons aiguilles claquaient sur l’asphalte. Malgré le froid mordant de novembre, elle était peu vêtue. Elle posa ses deux mains sur le capot, dévoilant un décolleté outrageusement profond. Sasha était aussi médusée que moi. La directrice détacha ses cheveux avec un mouvement lent et une sensualité qui n’avait strictement rien à faire ici, au milieu de nulle part.

« C’est ma directrice… soufflai-je, incrédule.

— Elle est complètement défoncée ou quoi ?

— Mais vous êtes demeurées ma parole ! beugla Azazel à l’arrière. Qu’est-ce que vous attendez, vous ne voyez pas que c’est Amon ? Écrase-moi ce taré et dégageons de là ! On est pressés, bordel ! »

Le visage de la directrice se déforma à ces mots. Ses yeux s’illuminèrent en jaune et elle dévoila d’immondes dents pointues dans un sourire malsain. Amon…

Mon sang ne fit qu’un tour. Me tournant vers Sasha, je lui hurlai de démarrer. Sasha rétrograda et enfonça le pied sur l’accélérateur. La directrice sourit de plus belle. Les mains sur le capot, elle nous retenait sans forcer. La voiture se noyait dans un nuage de fumée. Les roues frottaient sur l’asphalte à puissance maximale sans bouger d’un iota.

Amon leva les doigts, menaçant de les claquer. Azazel hurla à Sasha de reculer, Sasha changea de vitesse, se trompa, manqua d’arracher le pommeau sous la pression, pendant que Sërb vomissait en marmonnant des phrases qu’on ne pouvait entendre dans ce raffut. La panique était générale. C’était le chaos. Finalement, la Jeep hoqueta et le moteur cala.

Sasha tourna la clé pour redémarrer quand un bruit étrange nous fit lever la tête vers Amon. Une espèce de tentacule rose émergea de sous sa jupe. Il se posa mollement sur le capot avec un immonde bruit spongieux, nous laissant aussi perplexes que dégoûtés.

« Oh merde, me dis pas que c’est sa bite, ça ? fit Azazel, en mimant un haut-le-cœur.

— C’est répugnant », souffla Sasha avec la même moue écœurée.

D’autres tentacules longs de plusieurs mètres surgirent de sous sa jupe et s’élancèrent à l’assaut de la Jeep, nous prenant en tenaille. Le premier pressa le capot pendant qu’un deuxième s’écrasait contre la bâche arrière, en même temps que ceux déployés sur les flancs. Nous ne pouvions plus ni avancer ni reculer. Il n’y avait plus d’échappatoire possible. Amon fit un pas en arrière, révélant le démon tentaculaire qui se cachait en fait à ses pieds.

Il se tenait sur quatre pattes, et portait un tissu blanc plusieurs fois noué dans le dos. Seule sa tête grouillante de tentacules dépassait du capot. Amon claqua des doigts et les tentacules se resserrèrent autour de la voiture, enfonçant toit et portières. Aza voulait sortir, mais le tentacule contre la portière l’en empêchait. Il glissa sa tête entre les pans éventrés de la bâche.

« Tricheur ! hurla-t-il à Amon.Laisse-moi sortir que je te défonce ! C’est toi contre moi, enfoiré !

— Ne sois pas ridicule, pouffa Amon. Pourquoi risquer de perdre alors que je suis en position de force ?

— Oh, toi ! Je vais arracher la peau de ta sale petite gueule et la porter comme un putain de slip ! » hurla-t-il à Amon qui se mit à rire et claqua à nouveau des doigts en représailles.

D’autres tentacules apparurent pour assiéger la voiture qui s’affaissa sous leur nombre. L’un d’eux pénétra par un trou dans le toit et se colla mollement sur les cheveux d’Azazel qui jurait de plus belle, poussant sur sa nuque pour sortir sa tête. 

« Et je te pèlerai le cul pour m’en faire des bretelles ! »

Son visage dégoulinait de bave. Le tentacule sur le toit se releva et retomba lourdement comme pour donner des coups. Nous sentîmes un autre se glisser en dessous de la voiture. Amon claqua des doigts et tous cognèrent en même temps la voiture.

« Sortez de là ! Il veut nous écraser ! nous hurla Aza en revenant à l’intérieur.

— Par les fenêtres ! me hurla Sasha. Descends les vitres ! »

Nous nous ruâmes sur les manivelles, les tournant aussi vite que possible. Elles grincèrent en un rythme effréné.

« Allez, allez ! » s’encourageait Sasha, tandis qu’Azazel s’évertuait de son côté à donner des coups de pied dans la bâche arrière qui absorbait ses coups sans rompre.

Un tentacule sur la portière conducteur se dressa tel un périscope de sous-marin, puis disparut. Sasha lâcha la manivelle et avança légèrement la tête quand le tentacule réapparut et accéléra pour pénétrer l’habitacle.

« Remonte la vitre ! » lui hurlai-je. 

Avec la panique, les mouvements de Sasha devinrent désordonnés. Elle n’était pas en pleine possession de ses moyens, loin de là. Elle lâchait la manivelle en cognant le bord du volant et peinait à la reprendre en main. La vitre remontait par à-coups. Sasha n’y arriverait pas.

Au même moment, Azazel donna un coup de pied qui envoya enfin valser le battant du coffre à plusieurs mètres. Il allait sauter quand un tentacule s’engouffra et s’enroula autour de lui. Ligoté, Aza se mit à grogner en tirant dessus dans tous les sens pour s’en libérer. Mais ce truc était aussi mou qu’élastique, d’une résistance à toute épreuve.

C’est là que je compris. Ce truc ne possédait pas de ventouses. Ce n’était pas un tentacule. C’était une langue. Une longue langue rose et fine comme celles qui étaient sorties du crâne de feu ma grand-mère.

Du coin de l’œil, je vis Amon sourire de plus belle et m’adresser un clin d’œil. Du côté de Sasha, la langue continua sa course jusqu’en haut de la vitre. De là, elle se dressa tel un cobra, pile en face de l’interstice, et fonça droit sur Sasha. Heureusement, je réussis à l’attraper avant qu’elle ne la touche et la brûlai jusqu’à n’être plus qu’un tas de cendres entre mes doigts écarlates. Sasha et moi haletions et transpirions à grosses gouttes.

Entre deux respirations affolées, elle me jeta un regard de soulagement, puis lâcha une exclamation surprise. Je me tournai juste assez pour voir une main noire aux longues griffes retenir le bout d’une langue à quelques centimètres de mon visage. Une coulée de transpiration ruissela dans mon dos. Cette saleté d’Amon avait manigancé l’attaque sur Sasha pour essayer de m’avoir par-derrière.

La muqueuse en pointe gigotait dans la main de Quatre. Il serra la langue jusqu’à la faire exploser. Je sursautai en me prenant une giclée de sang.

« Quatre ? s’étouffa de surprise Azazel, toujours ligoté sur la banquette arrière.

— C’est étrange, je ne me rappelle pas m’être présenté. Peu importe », dit-il en posant sa main ensanglantée sur ma portière.

Il avait sorti une phrase complète sans lui accorder la moindre attention. Son regard était rivé sur Amon qui affichait une moue boudeuse. Azazel, lui, semblait ne pas en croire ses yeux.

Il l’avait pourtant vu lorsqu’Amon avait débarqué dans le jardin. Certes, en pleine nuit, sans éclairage public, sous une pluie battante, et entre deux attaques de démons, mais quand même, qu’est-ce qui pouvait bien le surprendre à ce point ?

Oui, c’était bien Quatre, avec ses deux mètres de haut et ses bras aussi fins que ceux d’un enfant avec un problème de malnutrition. Ma route avait suffisamment rencontré la sienne pour ne plus en avoir peur, mais la première fois, je me souviens qu’il m’avait impressionnée par sa stature frêle contrastant avec son attitude écrasante. Peut-être était-ce le cas pour Azazel ?

« Encore toi ? s’énerva Amon. Que tu aies reçu un ordre de plus haut ne me regarde pas et de toute manière, je m’en contrefous. Mais c’est la dernière fois que tu te mets en travers de mon chemin. Essaie encore, et je t’embroche au même titre que la pouffiasse. »

Le visage de Quatre n’exprimait rien, pourtant, ses griffes s’enfoncèrent dans la portière, transperçant la tôle. Je me redressai sur mon siège pour me rapprocher de mon sauveur. De par son chiffre, Quatre était théoriquement le plus fort. Avec lui à mes côtés, la partie était gagnée. Mon cœur reprit un rythme normal en le sachant à mes côtés. Amon ne pouvait plus rien contre nous.

Cependant, Quatre ne lui répondit pas, et ne semblait pas non plus parti pour l’affronter. Il se bornait à le fixer de ses yeux émeraude. Je l’observai, cherchant à le décrypter, mais face à cet être de marbre, autant lire du braille sur un mur de crépi.

Pourquoi était-il là ? Pourquoi s’évertuait-il à me sauver si ce n’était pas pour m’aider à battre mes ennemis ?

Quatre inspira. Son torse portait des griffures profondes. Son dernier combat contre les sbires d’Amon lui avait laissé des marques, et je ne pus m’empêcher de me sentir en partie responsable, même si je ne lui avais jamais rien demandé et qu’il était intervenu de sa propre initiative. Ses intentions n’étaient pas claires, mais il était venu me porter secours. À nouveau.

Ma main se tendit vers lui. Ses plaies coagulées étaient recouvertes d’une sorte de pâte verdâtre qui n’était pas sans rappeler l’onguent de Quil. J’étais hypnotisée par ces marques sur ce torse aussi pâle qu’un mort.

Alors que je m’apprêtais à les toucher, Quatre attrapa ma main en vol. Il fut si vif que je ne le vis pas faire. Tout ce que je vis, c’était qu’il tenait ma main. Mes doigts étaient prisonniers de sa poigne, immobilisés. Il aurait pu me les broyer. Il l’aurait fait sans mal. Pourtant, il desserra sa prise sans lâcher ma main. Ses doigts autour des miens étaient chauds.

Sans bouger, il roula ses pupilles vers moi. Ses yeux verts avaient quelque chose d’hypnotique. J’eus l’impression qu’ils sondaient mon âme. Cette fois, je n’eus pas peur. Au contraire, je me sentis apaisée. Son calme était communicatif. Et son regard…

« OH ! » hurla Azazel dans mon oreille, ramenant mon attention sur ce qu’il se passait autour.

Qu’est-ce que je fabriquais ?

Honteuse, je retirai vivement ma main. Même si la présence de Quatre me rassurait, nous n’étions toujours pas sortis d’affaire. La voiture était prisonnière du démon d’Amon, et Azazel luttait pour s’extirper de l’un d’eux. Il remuait dans tous les sens, et tomba à plusieurs reprises sur Sërb qui gémissait de douleur. Amon riait en le regardant se débattre.

« C’est une nouvelle danse ? ironisa-t-il.

— Attends un peu toi, grogna Azazel, je vais faire exorciser ton petit cul, on va voir si ça te fait toujours marrer ! Gamine, prends ton téléphone, appelle Seth !

— Appeler Seth ? Pour quoi ? Un exorcisme en visio ? Mais c’est un Dieu !

— Un Dieu qui a signé de son sang sa nouvelle appartenance au Conseil des Enfers et qui est donc soumis aux mêmes règles que nous. Arrête de remettre ce que je dis en question, appelle le cureton et qu’on en finisse !

— Si c’est que ça, je m’en charge », déclara subitement Sasha.

Elle retira sa ceinture, attrapa son téléphone et poussa la portière qui tomba au sol. Intrigué, Amon leva le doigt, intimant au démon de la laisser passer.

« Qu’est-ce qu’elle fout ? Eh ! Shasha ! Ramène tes fesses ! Gamine ! Dis quelque chose ! »

Lorsque je me penchai pour sortir du côté conducteur, la main de Quatre se leva. Il voulait me retenir, mais au même moment, Sasha arracha le chapelet de son cou et le brandit en direction d’Amon.

« In nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti, lut-elle sur son téléphone. Confundantur et revereantur quaerentes animam meam !

— Alors celle-là… souffla Azazel, complètement subjugué par ses psalmodies.

— Exsurgat Deus et dissipentur inimici ejus ; et fugiant qui oderunt eum a facie ejus. Sicut deficit fumus, deficiant ; sicut fluit cera a facie ignis, sic pereant peccatores a facie Dei. »  

La langue autour d’Azazel se retira en couinant. Retournant à mon siège, je suivis des yeux son chemin jusqu’à la version démoniaque de Roberta. À ses côtés, la peau de la directrice avait fondu, dégoulinant sur le corps fumant d’Amon qui avait cessé de sourire. Des chaînes spectrales apparurent et le restreignirent.

« Veniat illi laqueus quem ignorat ; et captio quam abscondit, apprehendat eum.

— Sale petite…

— et in laqueum cadat in ipsum ! »

Sasha leva la main et força sur sa voix. Une des chaînes s’enroula autour de la bouche d’Amon pour le faire taire. Elle continua ses psalmodies avec application jusqu’à la fin.

« Gloria Patri, et Filio, et Spiritui sancto. Amen. »

Amon n’eut que le temps de déplier son majeur avant de disparaître, avalé par les profondeurs de la terre qui se refermèrent immédiatement après son passage. Sasha souffla, puis dirigea sa main vers le démon. Au moment où elle reprit sa respiration, je m’interposai.

« Non ! hurlai-je, ne le tue pas !

Hein ? Mais pourquoi ?

— C’est… c’est ma grand-mère.

— Une dame charmante », ironisa Azazel en arrière.

Je n’avais aucune idée de ce que je pouvais faire pour inverser la possession, ni même si cela était seulement possible. Mais en attendant de pouvoir y réfléchir, je ne voulais pas qu’elle meure.

Sans Amon pour lui donner d’ordres, elle n’était plus un danger pour nous. Roberta restait là, immobile, ses langues roses reposant mollement sur le sol. Son corps n’était plus qu’un vague souvenir de ce qu’elle avait été. Son visage avait disparu au profit d’un immonde bouquet de langues, et les articulations de ses membres s’étaient retournées pour pouvoir marcher à quatre pattes tel un animal. Ses mains et ses pieds étaient sales, boueux, mais humains. Et elle portait encore la chemise de nuit de l’hôpital.

Sasha soupira, remit son téléphone dans sa poche et remonta dans la voiture.

« Je suis impressionné, lui avoua Azazel.

— J’ai fait mes devoirs, sourit-elle avec fierté. Psaume 34 de l’exorcisme du Pape Léon XIII. Rapide, efficace et disponible en ligne sur Wikipédia.

— Et tu as même enlevé les passages faisant référence aux autres cons. Je suis impressionné.

Les autres cons ?

— Les anges restés à Sion. Pour limiter la distinction avec ceux qui ont été déchus, ils se sont nommés les Célestes. Mais entre nous, on les appelle les autres cons.

— Je vois l’ambiance… Quoi qu’il en soit, je suis soulagée d’avoir envoyé le tueur d’Élise se faire rôtir le cul en Enfer. Qu’il y reste, et qu’il y souffre.

— Oui, heu, bon, allez, reprit maladroitement Azazel pour changer de sujet. Ne traînons pas, le cureton nous attend. »

Je fis signe à Sasha d’attendre, et me tournai vers Quatre. Il fallait que je sache.

« Je peux avoir confiance en toi ? demandai-je en poussant la portière pour aller à sa rencontre.

— Non, répondit-il en la claquant.

—  Alors pourquoi tu m’aides ? C’est quoi ton but ?

— Tu n’as pas à le savoir, femme », dit-il sèchement. 

C’était incompréhensible. Un ennemi qui m’aidait n’était plus un ennemi… non ? Je lançai un regard confus à Aza, qui haussa les épaules.

« Encore un qui ne sait pas où il a mal, alors qu’une nana lui fait les yeux doux. »

J’allais le rabrouer pour son commentaire déplacé, mais je fus interrompue par le mouvement d’air des ailes de Quatre. Il s’envolait sans se retourner.

« Et bien MERCI QUAND MÊME ! » lui hurlai-je, frustrée par cet échange avorté.

Je retombai sur mon siège et croisai les bras. La tête d’Aza se glissa entre les appuis-tête.

« T’as un truc pour les machins tout secs, en fait. On dirait l’autre, là, mais en plus moche. J’ai cru pendant une seconde que c’était lui. 

— Ne dis pas n’importe quoi, répondis-je vivement.

Bah quand même, je sais pas ce qu’il te faut. La ressemblance est frappante.

— Je m’en voudrais d’interrompre votre dispute familiale, mais je vous rappelle que le temps presse », dit Sasha en nous montrant le ciel.

Dans le chaos, je n’avais pas prêté attention au changement de décor. Le jour avait cédé sa place à un crépuscule artificiel. Le soleil apparaissait par intermittence entre les nuages qui filaient. Le ciel, assombri par d’épais nuages noirs, était zébré d’une multitude d’éclairs rouges qui se rapprochaient dangereusement.

Les démons s’échappaient, s’élançant au-dessus de la voiture, et leurs ombres courraient sur le sol à chaque fois que le soleil sortait des nuages. Sërb cracha une gerbe de sang et reprit son souffle dans un long sifflement. Il transpirait et son corps était secoué de frissons. Il ne tiendrait pas longtemps.

Sasha remit le contact, alluma les phares et démarra. Le moteur toussota, et nous roulâmes tant bien que mal, à une allure plus que modérée aux vues de l’urgence. La Jeep peina à nous emmener jusqu’au lieu de rendez-vous.

Debout à faire les cent pas devant l’entrée, Seth nous fit signe dès qu’il nous aperçut. Sasha se gara en travers du trottoir, en face de la porte principale. Une épaisse fumée noire s’échappa du capot, signifiant la mort de l’auto. Sasha soupira en disant que sa mère allait la tuer.

Seth s’approcha, un peu perturbé par l’aspect de la Jeep qu’il avait vue en parfait état la veille. Couverte de fluide visqueux, les ailes et le capot enfoncés, il lui manquait la portière conducteur, la porte arrière, et la bâche du toit ne reposait plus que sur les appuis-tête. Seth vint m’ouvrir la portière qui se décrocha et tomba sur le trottoir avec un bruit de tôle froissée. Il alla ensuite aider Azazel qui tirait pour sortir Sërb du coffre.

Une fois que tout le monde fut à terre, la Jeep se relâcha, s’écroulant sur son châssis. Je relevai la tête vers le bâtiment. C’était pire que ce que j’avais redouté. Je déglutis.

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