Ap 8 : « Feu. Viande. Manger. »

« Perse ! Perse ! Je t’en supplie, réveille-toi ! »

L’oxygène s’engouffra dans mes poumons dans une inspiration désespérée. Je me redressai d’un bond, tenant ma gorge entre les mains. Mon corps tout entier tremblait et suait à grosses gouttes. Assise sur le bord de mon lit, ma mère était livide. Elle m’enlaça en remerciant le ciel.

« J’ai cru te perdre, tu étouffais. Oh, ma puce, tu étouffais, et je n’arrivais pas à te réveiller. »

Incapable de parler, je l’attrapai par l’épaule et me serrai contre elle. Des larmes de panique coulèrent le long de mes joues. Jamais, de toute ma vie, je n’avais ressenti la mort d’aussi près. Même réveillée, en sécurité dans les bras de ma mère, j’avais encore du mal à croire que j’étais toujours vivante.

Nous descendîmes à la cuisine une fois le choc passé. Ma mère mit la bouilloire en marche sans attendre.

« Raconte-moi. Donne-moi plus de détails sur ton rêve de cette nuit. »

Au fil de mon récit, elle explorait les placards et bocaux, à la recherche d’une plante. Elle passait chaque étiquette en revue, marmonnant des « non » et des « pas celle-là ». Au dixième bocal, elle s’arrêta et inspecta l’étiquette avec une attention particulière.

« Est-ce que tu te sens comme “ aspirée ” au moment où tu t’endors ?

— Non, mais quand je me réveille, oui, en quelque sorte. Je me sens “ revenir ” dans mon lit. »

Elle fit un aller-retour dans la véranda dont elle se servait pour faire sécher ses plantes, une touffe de végétaux jaunâtres avec de petits grelots noirs dans la main.

« Continue », me demanda-t-elle.

Je tentais de lui décrire au mieux toutes les sensations qui m’avaient envahie, les odeurs que j’avais senties, les sons que j’avais entendus, de la brise sur ma peau à la vision encore floue d’une forêt. Pendant ce temps, ma mère sortait planche à découper, balance, pilon et mortier, et s’attela à sa préparation.

« On dirait que rêver ne fait plus partie du sommeil, dis-je. C’est comme si j’étais réveillée, mais que j’étais ailleurs, entourée de gens que je ne peux pas voir. Enfin, que je ne pouvais pas voir. Cette nuit, ça a changé. » 

Je passai ma main sur ma gorge en déglutissant. Cet enfoiré m’avait fait mal, et même réveillée, la douleur était encore là.

« Et la nuit d’avant, continuai-je, j’ai senti l’un des hommes se laisser tomber au sol. Le sol a vibré sous mes pieds. C’était réel.

— Prends ça, dit-elle en posant devant moi une tasse de la mixture fraîchement préparée.

— C’est pour quoi ? demandai-je, refroidie par l’odeur plus que douteuse qui s’en échappait.

— Ça va aider, et… te détendre.

— J’ai pas besoin de me détendre, maman. J’ai besoin de ne pas dormir, ou d’arrêter de rêver. Ça existe, ça ?

— Bois, m’ordonna-t-elle d’un ton strict que je ne lui connaissais pas. Tu ne peux pas t’empêcher de dormir. Roberta aura sûrement une idée. En attendant… C’est ce soir, ta soirée avec les filles ? Tant mieux. Essaie de faire nuit blanche. Demain, on trouvera une solution toutes ensemble. Demain. Et pour ce soir, je rajoute du guarana dans ta tisane, ça te tiendra éveillée. N’oublie pas de la prendre. » 

En début d’après-midi, je préparais des provisions pour la soirée, cachant les canettes de bière achetées illégalement sous des couches de steaks et de tubes de sauce barbecue.

Ma mère se posa en face de moi, sur l’un des passe-plats qui entouraient l’étroite cuisine, son paquet de cartes de tarot dans la main. Au fil des années, elle avait réussi à élargir ses visions, à voir plus loin que le moment fatidique de leur mort. Elle en avait fait son fonds de commerce, notamment en s’aidant de ces cartes. Cela ajoutait un petit côté mystique dont ses clientes raffolaient. Elle les déplia en éventail et me le tendit pour que je pioche.

« Maman, non.

— S’il te plaît ma puce. Tu sais que j’en ai besoin. Seule, je n’ai plus assez de puissance.

— Ne dis pas ça, tes visions ne se sont jamais trompées. »

Elle baissa la tête, honteuse. Visiblement, ses capacités avaient encore diminué. Ma mère ne parlait jamais de ça avec moi. Par fierté, sans doute. Voulant la rassurer sur moi autant que sur elle, j’attrapai ses mains et les posai sur mes joues. Elle esquissa un sourire de reconnaissance, puis se concentra. Elle plissa les paupières, sembla forcer, puis ouvrit enfin les yeux.

« Non, c’est bon. Tu ne vas pas mourir, lâcha-t-elle, soulagée.

— Tant mieux, parce que c’était pas au programme de la soirée », me moquai-je gentiment.

Elle répondit en me tirant la langue. Elle se leva, satisfaite, puis se retourna aussi sec, le visage froncé par l’incompréhension.

« Tu ne vas pas mourir… répéta-t-elle dans un murmure. Ah, soupira-t-elle, encore une fois mon don débloque. J’avais eu la même prédiction pour ton père, et pourtant… »

Elle ne put terminer sa phrase. Elle partit s’enfermer dans la véranda. Je voulus la rattraper, mais me ravisai. La mort de mon père avait été douloureuse pour nous deux, et nous évitions autant que possible d’en parler. Ce n’était pas très sain, mais je ne pouvais pas mentionner son nom sans pleurer, et je savais qu’il en était de même pour elle.

En soupirant, je montai dans ma chambre finir mon sac. Il me tardait de voir les filles. Après cette nuit, et cette impression tenace d’avoir échappé à la mort, je ressentais le besoin de m’éloigner et de me vider l’esprit de toutes ces merdes surnaturelles. J’avais besoin de retrouver ma vie d’ado, avec mon groupe de copines, dans la forêt, à faire griller des steaks et me saouler la gueule en douce.

Sac de couchage, tente, matelas de sol, un paquet d’allumettes, l’antique lampe frontale de mon père que j’embrassai avant de fourrer dans le sac, et un pull supplémentaire. Il faisait encore doux en octobre, mais les nuits étaient froides. Je bouclais mon sac lorsque deux coups de klaxon retentirent. Élise et Sasha étaient arrivées.

Je leur fis signe depuis la fenêtre. Les filles avaient pris la vieille Jeep de la mère de Sasha, avec des pans de toile déchirée par l’usure en guise de vitres. Sa mère lui avait obtenu une dérogation de permis de conduire qui nous facilitait la vie les week-ends. Notre campement privilégié n’était pas loin, mais nous étions toujours chargées comme des mules.

Je descendis les escaliers quatre à quatre, attrapai le thermos laissé sur le comptoir et passai la porte avec un soulagement flagrant. Cela faisait trois semaines que j’attendais de retrouver un semblant de vie sociale. Je jetai mon sac à l’arrière du véhicule, avant de me glisser derrière Élise, jusqu’à l’étroite banquette.

« Ce soir, je vous préviens, je me mets une caisse d’un autre monde ! » annonça Sasha.

Le ton était donné.

Élise lui sourit, puis se retourna pour me lancer un de ses regards qui prédisait une fin de soirée à lui tenir les cheveux pendant qu’elle vomirait. La modération ne faisait pas vraiment partie des qualités de Sasha.

Les pneus crissèrent sur l’asphalte. Je fus projetée contre la toile au premier virage. Avec Sasha au volant, mieux valait se cramponner. J’attachai la ceinture et mes cheveux dans un chignon rapide. Le vent s’engouffrait à grandes goulées par les interstices de la toile. C’était un coup à finir avec un sac de nœuds sur la tête, et mes cheveux étaient beaucoup trop longs. Je ne voulais pas passer ma soirée à les démêler.

« Max et Jade nous rejoignent après manger, ajouta-t-elle. Jackson et compagnie arriveront plus tard avec la sono et les réserves du bar de son père. On va boire et danser jusqu’au matin ! Oh yeah ! »

Sasha se mit à crier de joie, et Élise l’imita. Leur enthousiasme était communicatif. La soirée s’annonçait bien, surtout que Jackson, le petit ami de Sasha, ramenait toujours du beau monde. Ses amis, dont le magnifique Léo, mais aussi des gens de sa classe ou venants d’autres lycées. Ce gars comblait toutes mes lacunes de sociabilité en une seule soirée.

Tout le monde le suivait. En même temps, Jackson était l’archétype du mec cool : métis aux verts clairs, un mètre quatre-vingt-dix pour cent kilos de muscles, premier de sa classe, joueur de hockey et bassiste dans un groupe de rock. Sans compter qu’il sortait avec un mini-lui outrageusement cool aussi. Ces deux-là formaient un couple que tout le monde jalousait.

La voiture tourna à l’angle de mon lycée, sur la départementale menant à la réserve secwepemc. Nous suivîmes la route jusqu’à bifurquer à droite, sur un chemin de terre. À moins d’un kilomètre plus à l’est, le panneau de la réserve en indiquait l’entrée. Nous n’étions plus très loin.

Juste avant de pénétrer dans la réserve se trouvait un chemin qui s’engouffrait dans les bois. Il fallait emprunter ce sentier cahoteux et glissant, rouler sur les souches recouvertes de mousse, et zigzaguer entre les arbres, pour enfin tomber sur la clairière.

Cette percée à travers les bois, étendue de mousse encerclée par les hêtres et les épinettes, était devenue notre lieu de prédilection pour les soirées. Située en amont de la réserve, les Secwepemc nous laissaient nous y installer, à la condition de remettre le lieu en état avant de partir. Les gardes forestiers passaient souvent vérifier que tout se déroulait bien, et qu’on ne risquait pas d’incendier toute la forêt.

En cette saison, le sol était recouvert de feuilles. Élise s’émerveilla de ces couleurs d’automne. La dernière fois que nous étions venues, tout était encore vert.

« Lili, tu peux sortir les affaires ? Je vais commencer à installer les tentes. Persy ? me demanda Sasha par-dessus ses lunettes dorées.

— Feu. Viande. Manger.

That’s my girl ! »

Élise orchestra la mise en place du campement. Les tentes furent plantées à bonne distance les unes des autres, en demi-cercle derrière le tronc d’arbre couché qui nous servait de banc. Celle d’Élise, ainsi que la mienne, se tenait à chaque extrémité. Sasha avait planté la sienne de l’autre côté du cercle de pierres.

Le placement était éminemment stratégique : Élise ronflait comme un sanglier quand elle buvait, et j’avais tendance à me balader durant la nuit pour satisfaire une trop petite vessie. Quant à Sasha, disons que son intimité avec Jackson requérait un espace conséquent loin de nos oreilles. Pour notre bien à toutes.

J’avais allumé un feu de bois dans le cercle de pierres, étalé le brasier et fait griller les steaks. Après le repas, j’avais ravivé le feu jusqu’à ce que les flammes atteignent une belle hauteur. Sasha m’avait alors adoubée en tant que « maîtresse du feu » et comme elles appréciaient admirer les flammes, j’avais mis le paquet.

Max et sa petite amie nous rejoignirent à la tombée de la nuit. Max portait à bout de bras une caisse de sodas et la posa au pied des tentes, loin du feu pour les garder fraîches. Je ne pus m’empêcher de les admirer.

Ces deux-là étaient les filles les plus colorées que je connaissais. Max arborait une chevelure rose pâle qui lui retombait dans le dos. La large chemise blanche qu’elle portait comme une robe, ceinturée à la taille par un épais ruban bleu clair, tranchait avec ses lourdes bottes de cuir noir. Jade s’était habillée de vert pomme et de jaune de la tête aux pieds, avec autant de barrettes que ses cheveux coupés au carré pouvaient en soutenir. Elles avaient un style bien à elles, véritable cliché japonisant, qui ne laissaient personne indifférent. 

Après trois semaines sans avoir pu se voir, nous avions beaucoup à rattraper avant que les autres ne débarquent. Élise nous partagea avec un lyrisme décomplexé sa récente rencontre avec l’homme parfait ; Sasha sollicita nos avis sur Jackson, exposant ses problèmes de couple en ponctuant de « mais je l’aime trop putain » ; Max, les bras autour de Jade comme si elle était la septième merveille du monde, intervenait dans les questionnements de Sasha par des phrases sans rapport avec le problème mentionné.

De digression en digression, nous nous perdîmes dans des conversations sans queue ni tête, quand les phares d’une voiture illuminèrent nos tentes. Un jeune homme en descendit. Élise se releva avec une excitation évidente. Elle épousseta son jean, arrangea le col montant de son pull gris perle, puis plaça ses ondulations rousses sur sa poitrine avec grâce. Ses yeux verts semblaient constellés d’étoiles. Nous comprîmes alors que l’homme parfait d’Élise avait été invité et visiblement, très attendu. Nous ne pûmes nous empêcher de la taquiner.

« Ce n’est pas la voiture de Jackson, fis-je remarquer.

— Je m’attendais à ce qu’elle soit blanche, ajouta Sasha.

— Comme un cheval blanc de prince charmant, renchérit Max en chantonnant.

— Oh c’est bon, la ferme les harpies. »

Élise alla à sa rencontre. Nous l’entendîmes minauder et pouffâmes joyeusement. Elle revint, main dans la main, avec un jeune homme aux cheveux bouclés, au visage agréable et au sourire étudié. Un trop grand sourire. Je le reconnus aussitôt.

« Les filles, je voudrais vous présenter Gabriel. Il vient de s’inscrire dans l’école de danse de ma mère. »

Sasha lui fit un accueil chaleureux, et Jade se leva carrément pour se jeter à son cou. En revanche, ni Max ni moi ne semblions très emballées par l’arrivée de ce grand blond au physique impeccable. Max se contenta de lever une main distraite pour le saluer avant de lui tourner le dos, tandis que je lui fis un simple signe de tête entendu. En même temps, je l’avais déjà rencontré la veille, c’était bien suffisant pour un gars avec une rangée de dents aussi blanches.

« Jackson et les autres sont en chemin. T’inquiètes pas, tu ne seras bientôt plus le seul homme », le rassura Sasha avant de lui poser un milliard de questions sous la surveillance d’Élise.

Gabriel avait du mal à suivre nos conversations, ne connaissant pas grand-chose aux films d’horreur de Sasha, aux mangas de Jade, et encore moins à tout ce qui avait trait au rock. Il était plus rasoir que je l’avais redouté.

Cependant, il fut intarissable sur des sujets tels que le ballet, la littérature et les peintres classiques. Nous comprîmes alors ce qu’Élise aimait tant chez ce blondinet insipide.

De mon côté, j’avais des difficultés à contenir mon sarcasme. Son pull posé sur les épaules m’exaspérait. Son attitude était trop étudiée. Il semblait être dans une retenue constante. Tout en lui sonnait faux. Et pire que tout, il ne cessait de me jeter des regards insistants comme il l’avait fait en cours. C’était aussi pénible que malaisant. 

Je finis par imiter Max et lui tournai le dos. Max et moi nous mîmes à discuter, sans plus nous soucier de sa présence. Sasha profita d’un aller-retour aux toilettes pour recadrer mon attitude.

« Je peux savoir ce que tu fous ? dit-elle accroupie derrière l’arbre à ma droite. Max, à la limite, elle est toujours à côté de ses pompes, mais toi ! Tu veux pas essayer d’être sympa et de faire un effort pour l’intégrer ? »

Sasha se releva et reboutonna son pantalon rayé.

« Franchement, c’est pas cool, Persy, ajouta-t-elle en attachant ses cheveux bouclés en une petite couette.

— Mais il est si… je ne saurais même pas l’expliquer, mais y’a un truc qui me chiffonne chez lui.

— Ouais, ben déchiffonne, et fais un effort pour Élise. J’ai jamais vu un mec lui faire autant d’effet. »

J’opinai. Elle avait raison. Que je n’apprécie pas Gabriel n’avait pas d’importance. S’il plaisait à Élise, alors je devais me montrer aimable. Je n’oubliais pas qu’elle avait fait de même pour moi lors de notre rencontre, et que sans elle, je n’aurais pas connu Sasha, Max et Jade. Ces quatre filles comptaient beaucoup pour moi à présent.

Un concert de rires graves attira notre attention. Jackson et sa bande avaient débarqué durant notre courte absence.

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