Ap 26 : « Traumatisme aquatique »

Je grimpai sur le lit. Quatre dégoulinait de sueur. Autour de sa plaie, le poison s’était à nouveau propagé, marbrant sa peau de mauve. Il me prenait de vitesse.

Quatre grogna quand je posai ma main dessus. Sa chair était à vif. Je sentis la chaleur de l’infection contre ma paume. Le pouvoir de Sërb s’éveilla sans délai et fit se rétracter les veines sombres en quelques secondes.

« Pratique, siffla Azazel avec une moue impressionnée.

— Oui, mais pas assez efficace. Pourtant, j’ai régénéré sa langue. Belzebuth l’avait obligé à se la couper, car il n’appréciait pas qu’on discute, expliquai-je.

Lui, il discute ?

— Mais j’ai beau forcer, continuai-je sans lui prêter attention, ce pouvoir est sans effet contre le poison. J’arrive à freiner sa propagation, mais pas à l’en débarrasser complètement. Il a besoin de l’antidote, sans quoi il va mourir.

— Je persiste à penser que tu devrais le laisser mourir. Tu as fait une erreur en le ramenant ici.

— C’est aussi ce qu’il m’a dit, soupirai-je, mais je refuse. Je lui dois la vie, Aza. »

Il croisa les bras, sembla réfléchir à son sujet, puis prit enfin une décision.

« OK, je réveille Sasha et on lui prépare un bon bain froid. Ça va lui remettre les idées en place en attendant que les deux minettes arrivent avec l’antidote… Tiens, dit-il en se figeant, un doigt en l’air. Je crois avoir prononcé cette phrase exacte il y a trois ans.

— Aza…

— Je me dépêche. »

La baignoire était remplie d’eau et de glaçons. Au moment où nous l’y plongeâmes, Quatre écarquilla les yeux comme s’il venait d’être électrocuté. La terreur se lisait dans ses prunelles émeraude. Il s’agita, battit des bras et déploya ses ailes pour s’extraire de ce bain forcé. Azazel fut projeté contre le mur.

Il revint à la charge en relevant ses manches, planta ses deux mains sur les épaules de Quatre et l’immergea complètement. Quatre hurla, et une colonne de bulle éclata à la surface.

« Arrête ! Il croit qu’on le noie ! m’écriai-je.

— C’était pas le but ? » se moqua Azazel avant de se reprendre un coup d’aile mérité.

Sur mon ordre, il le relâcha et s’écarta pour lui laisser de l’air. Quatre remonta dans une inspiration désespérée. Les mains en avant, il se jeta sur moi comme si sa vie en dépendait. Tel un animal tombé dans une piscine, il se débattait à la recherche d’une accroche solide, déchirant mon dos de ses griffes. Je sentis la douleur, suivie par la chaleur du pouvoir de Sërb qui opérait de lui-même.

Quand ses mains trouvèrent enfin mon cou, il s’y agrippa de toutes ses forces. Je l’enlaçai en retour, non sans lancer un regard inquiet à mes acolytes.

« Qu’est-ce qu’il a ?

— Un traumatisme aquatique, je dirais » répondit nonchalamment Azazel en s’épongeant avec ma serviette.

Quatre contracta ses bras autour de ma nuque. Son cœur battait à toute vitesse. Il respirait par à coups, et tremblait si fort que son corps n’était plus qu’un enchaînement de spasmes.

« L’eau monte, dit-il enfin entre deux claquements de dents. L’eau monte. On va être engloutis. L’eau monte. L’eau monte », répétait-il de sa voix chevrotante.

Azazel fronça les sourcils.

« Il parle du déluge. Il l’a vécu, et apparemment, il n’en a pas gardé un très bon souvenir. 

— Il est si vieux que ça ? » s’étonna Sasha.

Azazel lui répondit par une blague déplacée sur le fait qu’il était vieux au point de pulvériser le record historique de la différence d’âge, et que les vampires-boule-à-facette avaient du souci à se faire pour remonter dans le classement de leur catégorie des pédophiles interespèces.

D’un geste qui trahissait l’habitude, Sasha lui asséna une tape derrière la tête. Je soupirai et ramenai mon attention sur Quatre.

Il avait niché son visage dans mon cou, et son souffle tremblait autant que lui. Je resserrai mes bras autour de lui, et il fit de même. Ses ailes cherchaient à m’enlacer par la taille. Au bout d’un moment, il se calma. Ses bras se décontractèrent et ses ailes retombèrent. Il s’était évanoui.

J’accompagnai son retour dans la baignoire en douceur. Sasha m’aida à replacer ses ailes et ses jambes dans l’eau glacée tandis que je maintenais sa tête à l’air libre.

Aza m’invita à sortir d’un geste du menton, mais je ne pus me résoudre à le laisser. Accoudée sur le rebord de la baignoire, je tenais sa main pour lui signifier ma présence. Sasha marmonna quelque chose à Azazel, et ils sortirent de la salle de bain en précisant qu’ils attendraient à l’extérieur, et que je n’avais qu’à leur faire signe si besoin. Je hochai la tête sans quitter Quatre des yeux.

Quand il recommença à frissonner, je plongeai un bras dans l’eau pour la réchauffer. Sa respiration reprit un rythme normal. Sa fièvre persistait, mais il était hors de danger à présent. Dix bonnes minutes passèrent avant qu’il rouvre les yeux et tourne la tête dans ma direction. Il cligna des paupières plusieurs fois de suite, comme pour vérifier qu’il n’hallucinait pas. 

« Toi ? » souffla-t-il, à bout de force.

Son visage était empreint de douleur, et son front était plissé par ses sourcils froncés. Il inspira par la bouche pour reprendre de l’air.

« Que m’as-tu fait, femme ? »

Ce n’était pas la première fois qu’il me posait cette question.

Dans sa bouche, j’avais l’impression d’être un monstre, le déclencheur de tous ses malheurs. Je baissai la tête en serrant les dents. Il avait été empoisonné à ma place, je ne pouvais le contredire là-dessus. Sauf que je ne lui avais pas demandé d’intervenir.

Jamais je n’avais voulu qu’il me sauve de quoi que ce soit. Enfin… peut-être une fois. Ou deux. Je l’avais appelé à l’aide, d’accord, mais il n’avait eu aucune obligation de me porter secours. Pourquoi me le reprocher à présent ?

« Tout était tellement plus… simple, peina-t-il à articuler, lorsque tu n’étais rien… 

— Excuse-moi, me braquai-je, mais je n’ai pas choisis d’être ce que…

— … pour moi. »

Je redressai la tête, confuse. Je ne pouvais pas avoir entendu ce que je venais d’entendre. Non. Impossible.

Pourtant, Quatre approcha sa main pour caresser ma joue. Mon cœur se lança dans un sprint de fin de course. Pour la première fois, son visage reflétait toute une palette d’émotions. La souffrance et le dégoût s’étaient évanouis. Ses traits s’étaient adoucis. Une étincelle brillait au fond de ses prunelles, comme dans les miennes lorsque je me trouvais en présence de Quil.

Puis, dans une lente expiration, sa main effleura ma peau et retomba dans l’eau. Quatre perdit connaissance en me laissant seule avec cette déclaration improbable.

Je me relevai, et me mis à marcher devant la baignoire où il gisait. Mon cerveau s’emballa. J’avais placé son baiser sous la douche sur le compte de la fièvre. Il avait déliré. Il me l’avait prouvé en redevenant infect ensuite. Ça m’avait un peu vexée, je devais l’avouer, mais je l’avais accepté. Plus ou moins. Ça n’avait été qu’un quiproquo passionné autant qu’halluciné. Mais pas deux fois d’affilée.

Comment… lui, d’ordinaire si apathique, taciturne, indifférent et froid… pouvait-il… pour moi ?

Pour moi.

Je m’arrachai une mèche de cheveux en pestant. Qu’étais-je censée faire avec ça ? Est-ce que cela n’avait pas d’importance ? Bien sûr que non ! Est-ce que j’avais le temps de m’en soucier ? Non ! J’avais… J’avais…

Je m’agenouillai sur le tapis de bain, le cœur capturé dans un étau douloureux. Quatre respirait lentement. Ses cheveux noirs trempés reposaient sur ses épaules. Je dégageai une mèche sur sa joue. Un grain de beauté était apparu au coin de sa bouche, à la manière d’un point d’exclamation. Ses lèvres entrouvertes étaient aussi violacées que celle d’un cadavre, pourtant, elles ne me rebutaient pas. Loin de là.

J’avais envie de l’embrasser.

Pas en étant inconscient, cependant. Je n’étais pas un monstre. Mais l’envie était là, et elle n’était pas survenue de nulle part. Depuis le bal, depuis Amon, depuis que je le considérais comme celui auprès duquel j’étais en sécurité, protégée, et que sa présence m’apaisait.

Mon visage se trouva soudainement trop proche du sien. Je me relevai et refis les cent pas, la tête entre les mains à tirer sur mes cheveux comme si cela allait extraire Quatre et sa déclaration de mon esprit.

« Merde. Merde, merde et remerde !

— Tout va bien ? demanda Sasha en passant la tête dans la porte entrebâillée.

— Oui ! sursautai-je. Je vais bien, il va bien, tout le monde va bien ! Personne ne fait des déclarations hasardeuses et surprises à qui que ce soit, et personne n’embrasse personne sans son consentement, parce que ça ne se fait pas, qu’on n’est pas là pour ça, qu’on a d’autres choses à faire et à penser, des choses importantes, et que, de toute façon, jamais ça ne me viendrait à l’idée de faire un truc pareil, encore moins si c’est pour me faire envoyer balader comme une pauvre merde dans deux heures. » 

En fin de phrase, mes poumons étaient vidés de leur air. J’étais à bout de souffle et mon cœur peinait à tenir la cadence. Je pris une inspiration et dégageai mes cheveux d’un mouvement de tête afin de me donner une contenance. Sasha se pinça les lèvres pour se retenir de rire. Je me sentais ridicule.  

« Alors tout va bien, déclara-t-elle, les yeux étincelants de malice.

— Oui. Tout va, parfaitement, bien. »

Elle pouffa par le nez puis appela Azazel en renfort. Il porta Quatre jusqu’au lit et l’y déposa avec une délicatesse somme toute relative.

« Café ?

— Je vais en avoir besoin, soupirai-je.

— Je nous prépare une giga carafe alors. »

Sasha referma la porte avec un clin d’œil.

« Continue de ne pas faire ce que tu ne faisais pas, OK ? »

Je levai les yeux au ciel en remontant la couette sous le menton de Quatre. Une fois bordé comme un rouleau de printemps, je vérifiai une dernière fois sa température puis descendis au salon.

Les effluves du café embaumaient l’air. Je pris le mug que Sasha me tendit et en bus une gorgée. Il était chaud, corsé, et sucré comme je l’aimais. C’était agréable.

Je m’assis sur le canapé qui tournait le dos aux fenêtres, et Sasha sur l’autre. Elle fut vite rejointe par Azazel, qui la poussa d’un coup de fesse pour se venger de la tape derrière la tête. Elle répliqua en léchant son doigt avant de le tremper dans la tasse d’Aza qui mima un haut-le-cœur et changea de place. Juché sur l’accoudoir, il lui tira la langue. Elle ne le vit pas. Moi, si.

Ils semblaient très proches. Bien plus que je ne l’avais jamais été avec l’un ou l’autre.

Je ressentis un pincement au cœur. Un vrai. Un qui me fit mal et fit serrer mes mâchoires, suivi par une étrange sensation de malaise. Je ne me sentais pas à ma place. Je reposai mon mug et détournai la tête pour observer le soleil se lever. Le menton appuyé sur mon coude, ma manche absorba une larme sans laisser de trace.

Au moment où les rayons dépassèrent le bâtiment d’en face, la sirène retentit. Les portes s’ouvrirent, et les voisins reprirent le cours de leurs vies. Je plissais les yeux à mesure que la rue s’ensoleillait. Quand je ne pus plus tenir, je partis chercher les lunettes de soleil de mon père.

À mon retour, Azazel s’éclaircit la gorge.

« Bon. Maintenant, parlons rébellion et plan d’action. Par quoi on commence ? Allez les filles, on se fait un brainstorming. Faites chauffer vos méninges et envoyez la sauce ! »

Je me rassis et remontai mes jambes en tailleur. Une seule idée me trottait dans la tête : tuer Belzebuth. C’était aussi simple que radical.

Le Roi Samaël était contre, plus par manque de personnel compétent qu’autre chose, mais je ne voyais pas ce que je pouvais faire d’autre. Belzebuth était peut-être un bon gérant, mais ça m’était égal. S’il disparaissait, Astaroth serait contraint de le remplacer le temps que je convainque Lucifer de prendre son poste. Nous nous en sortirions très bien sans lui.

Il méritait de mourir. Il devait mourir.

« Soyons pragmatiques, commença Sasha. Est-ce qu’il y aurait un moyen de le faire changer d’avis ? »

Je voulus m’interposer, pour l’informer que je n’avais aucune intention de faire de la diplomatie avec cet enfoiré, mais Azazel me prit de vitesse.

« Après quatre mille ans enfermés, avoir envie de sortir prendre l’air quand bon te semble, c’est pas juste un avis, c’est une idée fixe qui a eu le temps de mûrir, de pourrir, puis de se décomposer. Il ne s’est pas lancé sur un coup de tête. Surtout qu’il devait se débarrasser de Sërberus en premier. Personne ne savait comment tuer un gardien avant lui, il a fait des recherches, et il a cramé un jour de congé pour venir chercher le poison ici. Vu le mal qu’il s’est donné pour mener son plan à bien, je ne vois pas ce qui pourrait le faire changer d’avis.

— Sauf qu’avec Perse, son plan tombe à l’eau. Il pourrait accepter sa défaite et abandonner.

— Parce que tu le ferais, toi ? se moqua-t-il.

— En sachant que j’ai tort et que mon plan est voué à l’échec ? Complètement.

— Tu ne voudrais pas dire ça à la Sasha qui m’a fait prendre l’avion jusqu’à Achgabat avant qu’on se frappe trois heures de bus par une chaleur infernale alors que je lui avais répété vingt fois au moins qu’au perdait notre temps ? Quarante heures de vol et deux escales ! Et tout ça pour rien !

— Eh ! On avait fait la liste ensemble. On avait dit qu’on irait voir toutes les soi-disant portes des Enfers, une par une. Tu étais d’accord !

— Pas pour le cratère de Darvaza ! Déjà parce que le voyage était interminable, et parce qu’il était clair qu’on ne pouvait pas passer par là, même si c’était la bonne porte ! Qu’est-ce que tu comptais faire, te jeter dans ce gouffre de gaz en fusion qui crache du feu depuis des décennies ? C’était du suicide !

— Je ne crois pas me souvenir que tu aies fait autant de foin pour le temple de Pluton en Turquie. Pourtant, les vapeurs de dioxyde de carbone, c’était aussi du suicide.

— Oui, mais là on n’était pas loin des vasques de Pamukkale, ça aurait été dommage de les rater. Ce n’était qu’à dix minutes de voiture.

— Sauf qu’on n’était pas là pour le tourisme, mais pour trouver un moyen de rejoindre les Enfers et délivrer Perse !

— Peuh ! Dixit la nana qui a exigé de faire un détour au château de Dracula quand on est allé voir le château de Houska. C’est vrai que la Roumanie et la Tchéquie sont à côté ! Excuse-moi !

— Aucun rapport. Il y avait des rumeurs, il fallait vérifier. Et oui, les deux sont en Europe, donc techniquement ils sont à côtés.

— Et ton compte Instagram qui a explosé de photos sur l’architecture gothique, c’était en bonus ? Combien tu as eu d’abonnés en plus grâce à ces photos ? »

Je restai là, la bouche ouverte, à les écouter, incapable de les interrompre.

Je me sentais reconnaissante de savoir qu’ils ne m’avaient pas abandonnée et qu’ils avaient cherché un moyen de me délivrer. Pourtant, ce bonheur se noyait dans une jalousie sournoise et piquante. Le pincement prit des allures de torture. Mon cœur était recouvert d’ecchymoses.

Sasha et Azazel ne s’étaient pas lâchés pendant ces trois années, et à présent, Azazel connaissait mieux Sasha que moi. Ils avaient vécu des aventures que je n’aurais jamais l’occasion de vivre. Ils avaient voyagé de par le monde, puis affronté des démons dans un duo soudé. Sasha avait été en Europe, mon rêve, et ce, sans moi.

J’eus soudain l’impression d’être tirée en arrière, comme pour m’éloigner de cette scène. Je posai un regard différent sur chacun d’eux.

Avec sa barbe de trois jours et ses cheveux qui pendaient sur son front, Azazel avait perdu l’innocence qui faisait de lui un piège à filles tombé du ciel. À présent, il ressemblait à n’importe quel humain. Il avait gagné en maturité, et en cynisme, si cela était possible.

Sasha, dans ses fringues militaires, sans lunettes et avec des cheveux courts, n’avait plus rien à voir avec la jeune fille insouciante et fan de mystique que j’avais connu. Ce qui avait été, à une époque lointaine, une aventure extraordinaire à ne surtout pas rater faisait désormais partie de son quotidien.

J’eus du mal à déglutir. Les paupières grandes ouvertes, je tentais d’empêcher l’apparition de larmes. Je me sentais idiote, et dépassée par les événements.

« OK tu as peut-être raison, mais on s’éloigne du sujet ! s’écria-t-elle, me ramenant à leur conversation. En quoi ça va mettre fin à la rébellion de Belzebuth ? En rien, voilà.

— Ah, oui, c’est vrai qu’on parlait de ça à la base. Mais tu n’as pas plus d’idée que moi alors ce n’est pas la peine de la ramener, Lara Croft[1].

— Moi, j’ai une idée, déclarai-je d’une voix faible.

— Ah ! Parfait, ça ! Laquelle ?

— Le tuer. Plus de commandant, plus de rébellion. »

La tasse resta en suspens devant sa bouche grande ouverte.

« Ouaiiiis alors non. Là on rentre dans les sphères de l’impossible. C’est un ange, il est immortel.

— Durant votre Grande Guerre, il n’y a pas eu de morts ? demanda Sasha, intriguée.

Eeeeh… Non. On est tous immortels. Ça rend le truc un peu plus long et compliqué quand on veut se foutre sur la gueule. Par contre, on n’est pas indestructibles, donc on se blesse jusqu’à la limite. Ça peut prendre des mois, parfois des années à guérir. C’est le genre de penalty qui te met sur le banc de touche pour tout le match. La victoire revient à celui qui reste debout en un seul morceau. Ou presque. Y’a aucun autre moyen.

— Pourtant je connais un moyen », affirmai-je.

Azazel fronça les sourcils.

« En le rendant mortel.

Wow wow wow. Attends une minute, gamine, de quoi t’es en train de parler là ? »

L’épée de Thanatos me permettrait de réaliser ce que tout le monde pensait impossible. Le seul problème était qu’il était le seul à pouvoir la manier, et qu’il se trouvait enfermé dans le Tartare. Ce léger petit problème rendait mon plan caduc, à moins que je ne trouve un moyen de le faire sortir de là.

« Non. Non, non, non, fit Aza en hochant mécaniquement la tête. On ne va pas aller dans le Tartare pour trouver l’ancien dieu des morts et lui demander d’utiliser son épée sur Belzebuth. Déjà parce qu’on n’est pas sûr qu’il accepte, ensuite parce que personne ne quitte le Tartare, jamais, et puis parce que c’est, de loin, le plan le plus débile que j’ai jamais entendu. Non. Faut trouver autre chose. Quelque chose de plus réaliste.

— Et si, avec le trancheur, on le coupait en deux et qu’on cachait la moitié de son corps quelque part ? Ça pourrait marcher ? » demanda Sasha.

Je me levai en serrant les poings. J’avais du mal à réprimer mon agacement et ma frustration. Mon plan n’était ni irréaliste ni débile.

« … et donc il serait coincé jusqu’à retrouver son corps. On se reconstitue, attention, ce ne serait que temporaire, mais j’aime assez l’idée. Il aurait l’air con.

— Temporaire, ce n’est pas assez, le coupai-je en haussant le ton. Et j’en ai rien à foutre qu’il ait l’air con. Il doit mourir », tranchai-je.

Azazel me foudroya du regard.

« Qu’est-ce que tu nous fais ? Un séjour aux Enfers et tu reviens avec l’envie de buter tout le monde ? C’est pas comme ça qu’on règle un problème. On croirait entendre Bel.

— Je n’ai rien à avoir avec cet enfoiré ! m’écriai-je, le poing dressé, prêt à s’enflammer.

— Pourtant, tu agis comme tel. Par l’Enfer, gamine, tu prends cette mission de rébellion de façon trop personnelle. La vengeance n’est pas la justice.

— Qui a dit que je cherchais la justice ? Je ne suis pas Batman. »

Il avait raison. Mon objectif était égoïste. Après ce que Belzebuth m’avait fait subir, je ne désirais que sa mort.

« Je suis plus qu’un riche armé de gadgets, continuai-je sans me laisser démonter. J’ai le pouvoir de le tuer. Enfin, ce n’est qu’une théorie pour l’instant, mais Belzebuth n’a toujours pas régénéré la blessure que je lui ai faite, ce qui m’amène à croire que je possède la capacité de tuer un ange. 

— Comment ça ? » demanda Sasha, les sourcils froncés.

Elle savait que je pouvais incendier mes bras, mais pas que je pouvais disperser la lave sur mon corps au complet. Elle ne m’avait pas vu faire.

Sans attendre, j’activai mon pouvoir. Avec les menottes, j’avais appris à forcer pour faire apparaître une légère lumière sur mon poignet. Sans elles pour me restreindre, le même exercice me fit m’embraser en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire. La lave s’étira le long de mes bras et ruissela jusqu’à mes pieds. Mes vêtements tombèrent en poussière, réduits en cendres. Azazel recula et Sasha partit en courant.

Puis il y eut une détonation et un nuage de fumée blanche m’entoura, puis se propagea du sol jusqu’au plafond. Azazel et moi toussâmes. Un lourd bruit métallique retentit quand Sasha reposa l’extincteur.

« Non, mais ça va pas ? Préviens avant de te transformer en torche humaine ! 

— Merci pour cette superbe démonstration, maugréa Azazel en époussetant ses vêtements. Mais on avait conclu que le tuer était impossible. Une autre idée ? »

Je reçus un plaid en pleine tête. Je m’enroulai dedans en serrant les dents. Pourquoi refusait-il de concevoir que je puisse détenir un tel pouvoir ? À croire qu’il n’avait pas confiance en moi ou mes capacités. Pourtant, j’étais sûre de moi. J’avais blessé Belzebuth. S’il ne pouvait pas se régénérer, c’est qu’il pouvait en mourir. Ça semblait évident. Je n’avais pas envie de perdre du temps à déblatérer sur un autre plan.

« Si le plan de Perse est irréalisable selon toi, qu’est-ce que tu proposes à la place ? »

Azazel se retourna comme si elle l’avait giflé.

« Qui, moi ?

— Non, le con du coin. »

Jamais je n’avais entendu Sasha parler ainsi. Les trois années passées aux côtés d’Azazel lui avaient laissé des marques. Je serrai à nouveau les dents et tentai de ne pas trop y penser. Ce temps-là était perdu. Je ne pouvais rien y faire.

« OK, j’avoue, je n’ai pas de meilleure idée, dit-il en levant les mains en signe de reddition. Ça n’empêche pas que les siennes sont pourries jusqu’à l’os et qu’il faut trouver autre chose.

— Et pour Michael ? continua-t-elle, piquante. T’as un plan pour lui ? 

— C’est le Commandant de Sion, que veux-tu que je propose ? Nous devons demander un entretien et discuter avec lui de la situation, pour essayer de le faire changer d’avis. Surtout que… »

Azazel se gratta le menton, l’air ailleurs.

« Ça me surprend qu’il soit mêlé au délire de Bel. Ça ne lui ressemble pas.

— C’est aussi ce que pense le Roi, confirmai-je.

— Michael n’agirait jamais dans le dos d’Elohim, alors une rébellion ? Après l’épisode avec Lucifer ? Ça ne colle pas. Je parierais bien sur le fait qu’il a dupé Bel et qu’il avait une autre idée en tête, du genre qui dessert les Enfers. Je l’ai dit et je le répète, si la porte des Enfers s’ouvre, ce serait une bonne occasion pour eux de nous en mettre plein la gueule. Depuis la chute, ils surveillent le moindre de nos faits et gestes. Si on dérape, ils nous tombent dessus en mode deuxième round. Et ouvrir la porte, c’est ce qu’on appelle un sacré putain de dérapage.

— Perse ? Ton avis ?

— … Je pourrais le buter aussi.

— Oh, mais ça suffit avec ça ! s’indigna Azazel en levant les bras. C’est une idée fixe de vouloir buter tout le monde ! Et lui, encore plus qu’avec Bel : mauvaise idée, en plus d’être impossible. Il est sous les ordres directs du Créateur. Tu n’as pas assez lu la Bible pour savoir que s’il est bien un être en ce monde qu’il ne faut pas faire chier, c’est lui. Alors pas touche à Michael. On va discuter.

— Je n’ai pas envie de discuter. Je veux régler ça, et au plus vite. Je suis fatiguée.

— Et si t’allais faire une petite sieste, plutôt ? Profites-en pour rêver que tu fais un massacre, et ainsi te réveiller relaxée et détendue de ta tuerie imaginaire.

— Je dormirais quand Quatre sera hors de danger. »

Ses bras retombèrent avec un air de dépit.

« Lui, tu vois, je n’aurais pas dit non pour que tu le butes. Je dis ça, je dis rien. »

[1] Héroïne de la série de jeux vidéo Tomb Raider

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